Le cœur d’une mère
Je viens, ma Mère, de résumer en peu de mots ce que le bon Dieu a fait pour moi; maintenant je vais entrer dans le détail de ma vie d’enfant: je sais que, là où tout autre ne verrait qu’un récit ennuyeux, votre cœur maternel trouvera des charmes.
Dans l’histoire de mon âme jusqu’à mon entrée au Carmel, je distingue trois périodes bien marquées: la première, malgré sa courte durée, n’est pas la moins féconde en souvenirs; elle s’étend depuis l’éveil de ma raison jusqu’au départ de ma mère chérie pour la patrie des cieux; autrement dit: jusqu’à mon âge de quatre ans et huit mois.
Le bon Dieu m’a fait la grâce d’ouvrir mon intelligence de très bonne heure, et de graver si profondément dans ma mémoire les souvenirs de mon enfance que ces événements passés me semblent d’hier. Sans doute, Jésus voulait me faire connaître et apprécier la mère incomparable qu’il m’avait donnée. Hélas! sa main divine me l’enleva bientôt pour la couronner dans le ciel.
Toute ma vie, le Seigneur s’est plu à m’entourer d’amour; mes premiers souvenirs sont empreints des sourires et des caresses les plus tendres. Mais s’il avait placé près de moi tant d’amour, il en avait mis aussi dans mon petit cœur, le créant affectueux et sensible. On ne peut se figurer combien je chérissais mon père et ma mère; je leur témoignais ma tendresse de mille manières, car j’étais très expansive; toutefois, les moyens que j’employais alors me font rire aujourd’hui quand j’y pense.
Vous avez voulu, ma Mère, me mettre entre les mains les lettres de maman, adressées en ce temps-là à ma sœur Pauline, pensionnaire à la Visitation du Mans; je me souviens parfaitement des traits qu’elles contiennent; mais il me sera plus facile de citer simplement certains passages de ces lettres charmantes, souvent trop élogieuses à mon égard, étant dictées par l’amour maternel.
A l’appui de ce que je disais sur la manière de témoigner mon affection à mes parents, voici un mot de ma mère:
Le bébé est un lutin sans pareil, qui vient me caresser en me souhaitant la mort! «Oh! que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite mère!» On la gronde, mais elle s’excuse d’un air tout étonné en disant: «C’est pourtant pour que tu ailles au ciel, puisque tu dis qu’il faut mourir pour y aller!» Elle souhaite de même la mort à son père quand elle est dans ses excès d’amour.
Cette pauvre mignonne ne veut point me quitter; elle est continuellement près de moi et me suit avec bonheur, surtout au jardin. Quand je n’y suis pas, elle refuse d’y rester et pleure tant qu’on est obligé de me la ramener. De même, elle ne monterait pas l’escalier toute seule, à moins de m’appeler à chaque marche: Maman! maman! Autant de marches, autant de maman! et si par malheur j’oublie de répondre une seule fois: «Oui, ma petite fille!» elle en reste là, sans avancer ni reculer.
J’allais atteindre ma troisième année, quand ma mère écrivait:
… La petite Thérèse me demandait l’autre jour si elle irait au ciel: «Oui, si tu es bien sage», lui ai-je répondu.—«Ah! maman, reprit-elle alors, si je n’étais pas mignonne, j’irais donc en enfer? mais moi je sais bien ce que je ferais: je m’envolerais avec toi qui serais au ciel; puis tu me tiendrais bien fort dans tes bras. Comment le bon Dieu ferait-il pour me prendre?» J’ai vu dans son regard qu’elle était persuadée que le bon Dieu ne lui pouvait rien, si elle se cachait dans les bras de sa mère.
Marie aime beaucoup sa petite sœur. C’est une enfant qui nous donne à tous bien des joies; elle est d’une franchise extraordinaire: c’est charmant de la voir courir après moi pour me faire sa confession. «Maman, j’ai poussé Céline une fois, je l’ai battue une fois; mais je ne recommencerai plus.»
Aussitôt qu’elle a fait le moindre malheur, il faut que tout le monde le sache: hier, ayant déchiré sans le vouloir un petit coin de tapisserie, elle s’est mise dans un état à faire pitié; puis il fallait bien vite le dire à son père. Lorsqu’il est rentré quatre heures après, personne n’y pensait plus; mais elle est accourue vers Marie, lui disant: «Raconte vite à papa que j’ai déchiré le papier.» Elle se tenait là, comme une criminelle qui attend sa condamnation; mais elle a dans sa petite idée qu’on va lui pardonner plus facilement si elle s’accuse.
En trouvant ici le nom de mon cher petit père, je suis amenée naturellement à certains souvenirs bien joyeux. Quand il rentrait, je courais invariablement au-devant de lui et m’asseyais sur une de ses bottes; alors il me promenait ainsi, tant que je le voulais, dans les appartements et dans le jardin. Maman disait en riant qu’il faisait toutes mes volontés: «Que veux-tu, répondait-il, c’est la reine!» Puis il me prenait dans ses bras, m’élevait bien haut, m’asseyait sur son épaule, m’embrassait et me caressait de toutes manières.
Cependant je ne puis dire qu’il me gâtait. Je me rappelle très bien qu’un jour où je me balançais en folâtrant, mon père vint à passer et m’appela, disant: «Viens m’embrasser, ma petite reine!» Contre mon habitude, je ne voulus point bouger et répondis d’un air mutin: «Dérange-toi, papa!» Il ne m’écouta pas et fit bien. Marie était là. «Petite mal élevée, me dit-elle, que c’est vilain de répondre ainsi à son père!» Aussitôt je sortis de ma fatale balançoire; la leçon n’avait que trop bien porté! Toute la maison retentit de mes cris de contrition; je montai vite l’escalier, et cette fois je n’appelai point maman à chaque marche; je ne pensais qu’à trouver papa, à me réconcilier avec lui, ce qui fut bien vite fait.
Je ne pouvais supporter la pensée d’avoir affligé mes bien-aimés parents; reconnaître mes torts était l’affaire d’un instant, comme le prouve encore ce trait d’enfance raconté si naturellement par ma mère elle-même:
Un matin, je voulus embrasser la petite Thérèse avant de descendre; elle paraissait profondément endormie; je n’osais donc la réveiller, quand Marie me dit: «Maman, elle fait semblant de dormir, j’en suis sûre.» Alors je me penchai sur son front pour l’embrasser; mais elle se cacha aussitôt sous sa couverture en me disant d’un air d’enfant gâté: «Je ne veux pas qu’on me voie.»—Je n’étais rien moins que contente, et le lui fis sentir. Deux minutes après je l’entendais pleurer, et voilà que bientôt, à ma grande surprise, je l’aperçois à mes côtés! Elle était sortie toute seule de son petit lit, avait descendu l’escalier pieds nus, embarrassée dans sa chemise de nuit plus longue qu’elle. Son petit visage était couvert de larmes.—«Maman, me dit-elle en se jetant à mes genoux, maman, j’ai été méchante, pardonne-moi!» Le pardon fut vite accordé. Je pris mon chérubin dans mes bras, le pressant sur mon cœur et le couvrant de baisers.
Je me souviens aussi de l’affection bien grande que j’avais dès ce temps-là pour ma sœur aînée, Marie, qui venait de terminer ses études à la Visitation. Sans en avoir l’air, je faisais attention à tout ce qui se passait et se disait autour de moi; il me semble que je jugeais les choses comme maintenant. J’écoutais attentivement ce qu’elle apprenait à Céline; pour obtenir la faveur d’être admise dans sa chambre pendant des leçons, j’étais bien sage et je lui obéissais en tout; aussi me comblait-elle de cadeaux qui, malgré leur peu de valeur, me faisaient un extrême plaisir.
Je puis dire que mes deux grandes sœurs me rendaient bien fière! Mais, comme Pauline me paraissait si loin, je ne rêvais qu’elle du matin au soir. Lorsque je commençais seulement à parler, et que maman me demandait: «A quoi penses-tu?» la réponse était invariable: «A Pauline!» Quelquefois j’entendais dire que Pauline serait religieuse; alors, sans trop savoir ce que c’était, je pensais: «Moi aussi, je serai religieuse!» C’est là un de mes premiers souvenirs; et depuis je n’ai jamais changé de résolution. Ce fut donc l’exemple de cette sœur chérie qui, dès l’âge de deux ans, m’entraîna vers l’Epoux des vierges.
O ma Mère, que de douces réflexions je voudrais vous confier ici, sur mes rapports avec Pauline! mais ce serait trop long.
Ma chère petite Léonie tenait aussi une bien grande place dans mon cœur; elle m’aimait beaucoup. Le soir, en revenant de ses leçons, elle voulait me garder quand toute la famille était en promenade; il me semble entendre encore les gentils refrains qu’elle chantait de sa douce voix pour m’endormir. Je me souviens parfaitement de sa première communion. Je me rappelle aussi la petite fille pauvre, sa compagne, que ma mère avait habillée, suivant l’usage touchant des familles aisées d’Alençon. Cette enfant ne quitta pas Léonie un seul instant de ce beau jour; et, le soir au grand dîner, on la mit à la place d’honneur. Hélas! j’étais trop petite pour rester à ce pieux festin; mais j’y participai un peu, grâce à la bonté de papa qui vint lui-même, au dessert, apporter à sa petite reine un morceau de la pièce montée.