Les premières notes d’un cantique d’amour

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME - 1873-1897

«Je suis venu apporter le feu sur la terre, et quel est mon désir, sinon qu’on l’allume?» Lucæ, XII, 49.

Rappelle-toi cette très douce flamme Que tu voulais allumer dans les cœurs; Ce feu du ciel, tu l’as mis en mon âme, Je veux aussi répandre ses ardeurs. Une faible étincelle, ô mystère de vie! Suffit pour allumer un immense incendie. Que je veux, ô mon Dieu, Porter au loin ton feu, Rappelle-toi!

Sr Thérèse de l’enfant Jésus

CHAPITRE 1

Les premières notes d’un cantique d’amour. - Le cœur d’une mère. - Souvenirs de deux à quatre ans.

C’est à vous, ma Mère vénérée, que je viens confier l’histoire de mon âme. Le jour où vous me l’avez demandée, il me semblait que cela dissiperait mon cœur; mais depuis, Jésus m’a fait sentir qu’en obéissant simplement je lui serais agréable. Je vais donc commencer à chanter ce que je dois redire éternellement: les miséricordes du Seigneur!…

Avant de prendre la plume, je me suis agenouillée devant la statue de Marie Cette vierge précieuse, bien que sans aucune valeur artistique, s'était animée deux fois pour éclairer et consoler, en de graves circonstances, la mère de Thérèse. Elle-même reçut, par cette statue bénie, des grâces signalées, comme nous le verrons plus loin. : celle qui a donné à ma famille tant de preuves des maternelles préférences de la Reine du ciel; je l’ai suppliée de guider ma main, afin de ne pas tracer une seule ligne qui ne lui soit agréable. Ensuite, ouvrant le saint Evangile, mes yeux sont tombés sur ces mots: «Jésus, étant monté sur une montagne, appela à lui ceux qu’il lui plut. Marci, III, 13. » Voilà bien le mystère de ma vocation, de ma vie tout entière; et surtout le mystère des privilèges de Jésus sur mon âme. Il n’appelle pas ceux qui en sont dignes, mais ceux qu’il lui plaît. Comme le dit saint Paul: «Dieu a pitié de qui il veut, et il fait miséricorde à qui il veut faire miséricorde Exod., XXXIII, 18, 19. . Ce n’est donc pas l’ouvrage de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Rom., IX, 16. »

Longtemps je me suis demandé pourquoi le bon Dieu avait des préférences, pourquoi toutes les âmes ne recevaient pas une égale mesure de grâces. Je m’étonnais de le voir prodiguer des faveurs extraordinaires à de grands pécheurs comme saint Paul, saint Augustin, sainte Madeleine et tant d’autres qu’il forçait, pour ainsi dire, à recevoir ses grâces. Je m’étonnais encore, en lisant la vie des saints, de voir Notre-Seigneur caresser du berceau à la tombe certaines âmes privilégiées, sans laisser sur leur passage aucun obstacle qui les empêchât de s’élever vers lui, ne permettant jamais au péché de ternir l’éclat immaculé de leur robe baptismale. Je me demandais pourquoi les pauvres sauvages, par exemple, mouraient en grand nombre sans même avoir entendu prononcer le nom de Dieu.

Jésus a daigné m’instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature, et j’ai compris que toutes les fleurs créées par lui sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du lis n’enlèvent pas le parfum de la petite violette, n’ôtent rien à la simplicité ravissante de la pâquerette. J’ai compris que, si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes.

Ainsi en est-il dans le monde des âmes, ce jardin vivant du Seigneur. Il a trouvé bon de créer les grands saints qui peuvent se comparer aux lis et aux roses; mais il en a créé aussi de plus petits, lesquels doivent se contenter d’être des pâquerettes ou de simples violettes destinées à réjouir ses regards divins lorsqu’il les abaisse à ses pieds. Plus les fleurs sont heureuses de faire sa volonté, plus elles sont parfaites.

J’ai compris autre chose encore… J’ai compris que l’amour de Notre-Seigneur se révèle aussi bien dans l’âme la plus simple, qui ne résiste en rien à ses grâces, que dans l’âme la plus sublime. En effet, le propre de l’amour étant de s’abaisser, si toutes les âmes ressemblaient à celles des saints Docteurs qui ont illuminé l’Eglise, il semble que le bon Dieu ne descendrait point assez bas en venant jusqu’à elles. Mais il a créé l’enfant qui ne sait rien et ne fait entendre que de faibles cris; il a créé le pauvre sauvage n’ayant pour se conduire que la loi naturelle; et c’est jusqu’à leurs cœurs qu’il daigne s’abaisser !

Ce sont là les fleurs des champs dont la simplicité le ravit; et, par cette action de descendre aussi bas, le Seigneur montre sa grandeur infinie. De même que le soleil éclaire à la fois le cèdre et la petite fleur; de même l’Astre divin illumine particulièrement chacune des âmes, grande ou petite, et tout correspond à son bien: comme dans la nature, les saisons sont disposées de manière à faire éclore, au jour marqué, la plus humble pâquerette.

Sans doute, ma Mère, vous vous demandez avec étonnement où je veux en venir; car, jusqu’ici, je n’ai rien dit encore qui ressemble à l’histoire de ma vie; mais ne m’avez-vous pas ordonné d’écrire sans contrainte ce qui me viendrait naturellement à la pensée? Ce n’est donc pas ma vie proprement dite que vous trouverez dans ces pages; ce sont mes pennées sur les grâces que Notre-Seigneur a daigné m’accorder.

Je me trouve à une époque de mon existence où je puis jeter un regard sur le passé; mon âme s’est mûrie dans le creuset des épreuves intérieures et extérieures. Maintenant, comme la fleur après l’orage, je relève la tête, et je vois que se réalisent pour moi les paroles du psaume:

«Le Seigneur est mon Pasteur, je ne manquerai de rien. Il me lait reposer dans des pâturages agréables et fertiles; Il me conduit doucement le long des eaux. Il conduit mon âme sans la fatiguer… Mais, lors même que je descendrais dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal, parce que vous serez avec moi, Seigneur Ps. XXII, 1, 2, 3, 4. !»

Oui, toujours le Seigneur a été pour moi compatissant et rempli de douceur, lent à punir, et abondant en miséricordes Ps. CII, 8. ! Aussi, j’éprouve un réel bonheur à venir chanter près de vous, ma Mère, ses ineffables bienfaits. C’est pour vous seule que je vais écrire l’histoire de la petite fleur cueillie par Jésus; cette pensée m’aidera à parler avec abandon, sans m’inquiéter ni du style, ni des nombreuses digressions que je vais faire; un cœur de mère comprend toujours son enfant, alors même qu’il ne sait que bégayer. Je suis donc sûre d’être comprise et devinée.

Si une petite fleur pouvait parler, il me semble qu’elle dirait simplement ce que le bon Dieu a fait pour elle, sans essayer de cacher ses dons. Sous prétexte d’humilité, elle ne dirait pas qu’elle est disgracieuse et sans parfum, que le soleil a terni son éclat, que les orages ont brisé sa tige, alors qu’elle reconnaîtrait en elle-même tout le contraire.

La fleur qui va raconter son histoire se réjouit d’avoir à publier les prévenances tout à fait gratuites de Jésus. Elle reconnaît que rien n’était capable en elle d’attirer ses divins regards; que sa miséricorde seule l’a comblée de biens. C’est lui qui l’a fait naître en une terre sainte et comme tout imprégnée d’un parfum virginal; c’est lui qui l’a fait précéder de huit lis éclatants de blancheur. Dans son amour, il a voulu la préserver du souffle empoisonné du monde: à peine sa corolle commençait-elle à s’entr’ouvrir, que ce bon Maître la transplanta sur la montagne du Carmel, dans le jardin choisi de la Vierge Marie.