Les troisièmes Demeures
Comme quoi nous ne sommes guère en sécurité tant que nous vivons dans cet exil, même si nous y avons atteint un degré élevé, et qu’il sied d’avoir crainte.
Que dirons-nous à ceux qui ; par la miséricorde de Dieu, sont sortis vainqueurs de ces combats, et qui, par leur persévérance, sont entrés dans les troisièmes demeures ? Nous ne saurions leur adresser de plus consolantes paroles que celles-ci : Heureux l’homme qui craint le Seigneur ! Je remercie mon divin Maître de ce qu’il me donne en ce moment l’intelligence de ce verset ; ce n’est pas une petite grâce, vu le peu de pénétration de mon esprit. Oui, c’est à juste titre que nous pouvons appeler bienheureux celui qui est entré dans cette troisième demeure ; car., pourvu qu’il ne retourne point en arrière, il est, autant que nous pouvons en juger, dans le véritable chemin du salut. Vous voyez par-là, mes sœurs, combien il importe de vaincre dans les précédents combats : j’en suis convaincue, Dieu ne manque jamais de mettre le vainqueur en sûreté de conscience, faveur que l’on ne saurait trop estimer. J’ai dit en sûreté, et j’ai mal dit, parce qu’il n’y en a point en cette vie. Comprenez donc bien, ma pensée : quand je parle de sûreté pour le vainqueur, c’est toujours à la condition qu’il ne quittera pas le chemin dans lequel il a commencé à marcher. Que grande est la misère de cette vie ! Semblables à ceux qui ont les ennemis à leur porte, et qui ne peuvent ni dormir ni manger sans être armés, nous sommes jour et nuit sur le qui-vive, et dans une appréhension continuelle qu’on n’attaque notre forteresse, et qu’on n’y fasse quelque brèche.
Ô mon Dieu et mon tout, comment voulez-vous que nous aimions une si misérable vie ? Ah ! pour ne pas en souhaiter la fin, et pour ne pas vous conjurer de nous en retirer, il ne faut rien moins que l’espérance de la perdre pour vous, ou du moins de l’employer tout entière à votre service, et par-dessus tout le bonheur d’accomplir votre sainte volonté. Que volontiers, si c’était votre bon plaisir, ô mon Dieu, nous vous dirions comme saint Thomas : Mourons avec vous ! N’est-ce pas mourir en quelque sorte à tous moments que de vivre sans vous, et avec cette pensée pleine d’effroi, que l’on peut vous perdre pour jamais ?
C’est pourquoi, mes filles, la grande grâce que nous devons demander à Dieu, c’est qu’il nous fasse partager bientôt la sécurité parfaite des bienheureux dans le ciel. Car au milieu des alarmes de cet exil, quel plaisir peuvent goûter des âmes qui n’en cherchent point d’autre que de pouvoir plaire à leur Dieu ? N’a-t-on pas vu quelques saints qui possédaient cet esprit du Seigneur à un plus haut degré que nous, tomber dans de grands péchés ? Qui nous assure, si nous tombions, que Dieu nous tendrait la main pour nous relever de nos chutes, et qu’il nous donnerait comme à ces saints le temps de faire pénitence ? A cette seule pensée, qui souvent se présente à mon esprit, de quel effroi je suis saisie ! Il est tel en ce moment, que je ne sais ni comment je puis tracer ces lignes, ni comment je puis vivre. Ô mes filles bien-aimées, demandez, je vous en conjure, à Notre Seigneur, qu’il vive toujours en moi. S’il ne m’accorde cette grâce, quelle assurance puis-je trouver dans une vie aussi mal employée que la mienne ? Que ce triste aveu que je vous ai fait si souvent et que vous n’avez jamais pu entendre sans peine, ne vous afflige point. Vous auriez souhaité, je le comprends, que j’eusse été une grande sainte, et vous avez raison. Je ne le souhaiterais pas moins que vous ; mais que faire, si, par ma faute, j’ai perdu ce bonheur ? Ce n’est pas de Dieu que je me plaindrai ; il n’a cessé de me combler de ses grâces, et si j’y eusse été fidèle, vos désirs auraient été accomplis.
Je ne saurais, sans une grande confusion et sans répandre des larmes, penser que j’écris ceci pour des personnes qui seraient capables de m’instruire. Qu’il m’en a coûté, mes filles, pour exécuter cet ordre de l’obéissance ! Daigne le Seigneur vous faire trouver quelque utilité dans un écrit où je n’ai que sa gloire en vue, et conjurez-le de pardonner à une si misérable créature la hardiesse qu’elle a eue de l’entreprendre. Mon Dieu sait que je ne puis espérer qu’en sa seule miséricorde : infidèle comme je l’ai été, il ne me reste plus d’autre asile que cette miséricorde, ni d’autre fondement de ma confiance que les mérites de mon Sauveur et de sa divine Mère dont, quoique indigne, je porte comme vous le saint habit. Louez Dieu, mes filles, de ce que vous êtes véritablement les filles de cette Reine du ciel. Avec une telle Mère, vous n’avez plus à rougir de mot. Imitez ses vertus ; considérez quelle doit être la grandeur de cette Souveraine, et quel est le bonheur de l’avoir pour patronne, puisque mes péchés et les infidélités de ma vie n’ont pu ternir en rien l’éclat de ce saint ordre. J’ai néanmoins un important avis à vous donner : malgré la sainteté de l’ordre, et le bonheur d’avoir une telle Mère, ne vous croyez pas tout à fait en sûreté. Car David était un grand saint, et cependant vous savez quel fut son fils Salomon. Que rien ne vous inspire jamais une sécurité entière, ni votre retraite, ni l’austérité de votre vie, ni vos communications avec Dieu, ni vos continuels exercices d’oraison, ni votre séparation du monde, ni l’horreur qu’il vous semble avoir des choses du monde. Tout cela est bon, mais ne suffit pas, comme je l’ai dit, pour vous ôter tout sujet de craindre. Ainsi, mes filles, gravez bien ce verset dans votre mémoire, et méditez-le souvent : Beatus vir qui timet Dominum.
Je m’aperçois que je suis loin de mon sujet : c’est que je ne puis, sans que mon esprit se trouble et s’égare me souvenir des infidélités de ma vie ; aussi je veux, pour le moment, détourner les yeux de ce triste tableau. Je reviens à ces âmes qui, par une insigne faveur de Dieu, ont vaincu les premières difficultés, et sont entrées dans la troisième demeure. Grâce à la divine bonté, ces âmes sont, je crois, en grand nombre dans le monde. Elles souhaitent ardemment de ne pas offenser Dieu ; elles se tiennent même en garde contre les péchés véniels ; elles aiment la pénitence ; elles ont des heures de recueillement ; elles emploient bien leur temps ; elles s’exercent dans des œuvres de charité envers le prochain ; elles sont réglées dans leurs conversations et dans tout leur extérieur ; enfin, si elles ont une maison à gouverner, elles s’en acquittent dignement. Cet état est sans doute digne d’envie ; c’est le chemin de la dernière demeure, et, si elles le désirent ardemment, Notre Seigneur leur en ouvrira sans doute l’entrée ; car, avec l’excellente disposition où elles sont, il n’est point de faveur qu’elles ne puissent attendre de lui.
Jésus, mon Sauveur, se trouvera-t-il quelqu’un qui ose dire qu’il ne souhaite pas un si grand bien, principalement après avoir surmonté les plus grandes difficultés ? Personne, sans doute, ne le dira : chacun assure qu’il le veut. Mais les paroles ne suffisent pas pour que Dieu possède entièrement une âme, il faut qu’elle quitte tout ce que Notre Seigneur lui dit de quitter. Nous en avons la, preuve dans ce jeune homme de l’Évangile à qui le divin Maître dit : Que s’il voulait être parfait, il quittât tout pour le suivre. Depuis que j’ai commencé à parler de ces troisièmes demeures, j’ai eu sans cesse ce jeune homme présent à la pensée, parce que nous faisons comme lui au pied de la lettre. Or, c’est de là que procèdent d’ordinaire les grandes sécheresses que l’on éprouve dans l’oraison. Je sais qu’elles peuvent avoir d’autres causes. Je sais encore qu’il est plusieurs bonnes âmes qui endurent, sans qu’il y ait le moins du monde de leur faute, des peines intérieures en quelque sorte intolérables, et dont Notre-Seigneur les fait toujours sortir avec un grand profit. Il y a en outre les effets de la mélancolie et d’autres infirmités. Enfin, en ceci comme en tout le reste, il faut laisser à part les secrets jugements de Dieu. Mais, à mon avis la cause la plus ordinaire des sécheresses qu’éprouvent les âmes dans ces troisièmes demeures, est celle que je viens d’indiquer. Comme ces âmes sentent qu’elles ne voudraient pour rien au monde commettre un péché mortel, ni, la plupart d’elles, un péché véniel de propos délibéré, comme elles font d’ailleurs un bon usage de leur temps et de leurs biens, elles ont peine à souffrir qu’on leur ferme la porte de la demeure du grand Roi dont, à juste titre, elles se réputent les vassales ; et elles ne considèrent pas que, même sur la terre, parmi les nombreux vassaux d’un monarque, il n’en est qu’un petit nombre qui pénètrent jusqu’à lui.
Entrez, entrez, mes filles, dans vous-mêmes ; passez jusque dans le fond de votre cœur, et vous verrez le peu de compte que vous devez faire de vos petites actions de vertu ; votre seul titre de chrétiennes exige cela de vous, et beaucoup plus encore : Contentez-vous d’être les vassales de Dieu ; ne portez point trop haut vos prétentions, de crainte de tout perdre. Considérez les saints qui sont entrés dans la demeure de ce grand Roi, et vous verrez la différence qu’il y a d’eux à nous. Ne demandez pas ce que vous n’avez point mérité. Après avoir offense Dieu comme nous l’avons fait, il ne devrait pas même nous venir en pensée, quelques services que nous lui rendions, que nous pouvons mériter la faveur qu’il a accordée à ces grands saints.
Ô humilité ! humilité ! je suis tentée de croire que ceux qui supportent avec tant de peine ces sécheresses, manquent un peu de cette vertu. Je le répète, je ne parle point ici de ces grandes épreuves intérieures dont je parlais naguère, et qui causent à l’âme de bien plus grandes souffrances qu’un simple manque de dévotion. Éprouvons-nous nous-mêmes, mes sœurs, ou souffrons que Notre Seigneur nous éprouve ; il le sait bien faire, quoique souvent notre volonté y répugne.
Revenons maintenant à ces âmes en qui tout est si bien réglé ; considérons ce qu’elles font pour Dieu, et nous verrons si elles ont sujet de se plaindre de sa divine Majesté. Si lorsque Notre Seigneur leur dit ce qu’il faut faire pour être parfaites, elles lui tournent le dos, et s’en vont toutes tristes, que voulez-vous qu’il fasse, lui qui doit mesurer la récompense sur l’amour que nous lui portons ? Et cet amour ne doit pas être dans l’imagination, mais se montrer par les œuvres. Ne pensez pas toutefois que Dieu ait besoin de nos œuvres ; ce qu’il demande, c’est la détermination de notre volonté d’être à lui sans réserve.
II pourrait peut-être vous sembler, mes sœurs, que tout est déjà fait pour nous : nous portons le saint habit, nous l’avons pris de notre plein gré ; nous avons abandonné le monde, ainsi que tous nos biens, pour l’amour de Jésus-Christ, et quand nous n’aurions laissé que les filets de saint Pierre, nous aurions beaucoup donné, en donnant tout. Cette disposition est excellente sans doute, pourvu qu’on y persévère et qu’on ne retourne point, même par le désir, au milieu des reptiles des premières demeures : Il n’y a nul doute qu’en continuant de vivre dans ce détachement et cet abandon de tout, on n’obtienne ce que l’on souhaite ; mais toujours à condition, entendez-le bien, qu’on pratiquera le précepte du Maître, de se regarder comme des serviteurs inutiles ; à condition, qu’au lieu de croire avoir acquis, par ses services, le moindre droit à être admis dans sa demeure, on se regardera au contraire comme plus redevable envers lui. Que pouvons-nous faire pour un Dieu si généreux, qui est mort pour nous, qui nous a créés, et qui nous conserve l’être ? Au lieu de lui demander des grâces et des faveurs nouvelles, ne devons-nous pas plutôt nous estimer heureuses d’acquitter tant soit peu la dette que nous ont fait contracter envers lui les services qu’il nous a rendus ? C’est à regret que je prononce ce mot de service ; mais j’ai dit la vérité, puisque tout le temps que cet adorable Sauveur a été sur la terre, il n’a fait autre chose que de nous servir.
Méditez, mes filles, certains points que je ne fais qu’indiquer ici, et sans beaucoup d’ordre, faute de savoir mieux m’exprimer. Notre Seigneur vous en donnera l’intelligence. Quand vous les aurez bien compris, les sécheresses seront pour vous une source d’humilité, et non d’inquiétude, comme le prétendrait l’ennemi du salut. Croyez-m’en, quand une âme est véritablement humble, supposé que Dieu ne lui donne jamais de consolation intérieure, il lui accorde néanmoins une paix et une soumission où elle trouve plus de bonheur que d’autres dans leurs délices spirituels. Souvent, comme vous l’avez lu, Dieu accorde ces délices aux plus faibles ; et ils ne voudraient guère, je crois, les échanger contre la vigueur intérieure des âmes que Dieu conduit par la voie des sécheresses. C’est que naturellement nous aimons plus les contentements que les croix. Ô vous, Seigneur, à qui nulle vérité n’est cachée, éprouvez-nous, afin que nous nous connaissions nous-même !