De la peine que les âmes à qui Dieu accorde lesdites grâces ressentent le leurs péchés. De la grande erreur que ce serait de ne pas chercher à évoquer l’humanité de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, sa Sainte Passion, sa vie, sa glorieuse Mère et ses saints, si grande que soit notre spiritualité. Chapitre fort profitable.
Celles de vous, mes sœurs, que Notre Seigneur n’a pas favorisées des grandes grâces dont je viens de parler, pourront s’imaginer que les âmes auxquelles le divin Époux se communique d’une manière si intime, sont tellement sûres de le posséder désormais, qu’elles n’ont plus sujet de rien craindre, ni de pleurer leurs péchés. Ce serait une grande erreur, puisqu’au contraire, plus elles se voient enrichies des dons de Dieu ; plus elles sont vivement touchées de la douleur de leurs fautes ; et je suis persuadée que l’on n’est délivré de cette peine que lorsque l’on est arrivé dans ce bienheureux séjour où rien n’est capable d’en donner. A la vérité cette douleur est plus vive en certains temps qu’en d’autres ; j’ajoute qu’elle se fait sentir d’une manière qui n’est pas ordinaire. En effet, l’âme, au lieu de penser au châtiment dû à ses péchés, se représente la grandeur de son in gratitude envers un Dieu à qui elle est si redevable et qui mérite tant d’être servi ; et elle ressent un regret d’autant plus tendre, que les grâces insignes qu’elle reçoit de lui la rendent plus capable de connaître son adorable grandeur. Elle déplore son aveuglement d’avoir manqué de respect à ce Dieu de majesté ; elle ne peut comprendre comment elle a eu la hardiesse de l’offenser ; et elle ne saurait se consoler de lui avoir préféré des choses si méprisables. Ainsi, la vue de ses péchés lui est beaucoup plus présente que la vue des faveurs dont je viens de parler, et de celles dont il me reste à parler encore. Ces faveurs, si je puis m’exprimer de la sorte, ne lui sont apportées par le grand fleuve de la grâce qu’à des temps marqués ; tandis que ses péchés, pareils à une fange toujours présente à ses regards, se ravivent sans cesse dans son souvenir, ce qui ne lui est pas une petite croix.
Je connais une personne qui soupirait après la mort, non seulement afin de voir Dieu, mais pour être délivrée de la peine presque continuelle qu’elle éprouvait au souvenir de son peu de reconnaissance envers Celui qui l’avait toujours comblée et devait la combler encore de bienfaits. Elle se considérait comme la plus grande pécheresse du monde, parce qu’à ses yeux il n’y avait aucune créature envers laquelle Dieu se fût montré à la fois si patient et si prodigue de faveurs.
Quant à la crainte de l’enfer, les personnes qui sont en cet état n’en ont point. Quelquefois, rarement cependant, l’appréhension de perdre Dieu leur cause une peine très vive. Toute leur crainte est que Dieu ne retire sa main, qu’elles ne l’offensent, et ne retombent ainsi dans le misérable état où elles ont été pendant un temps. Pour ce qui regarde leur propre peine ou leur propre gloire dans l’autre vie, elles n’y pensent point ; et si elles désirent de sortir promptement du purgatoire, c’est beaucoup moins pour être délivrées des peines qu’on y endure, que pour n’être pas privées de la présence de leur Dieu.
Quelque favorisée qu’une âme soit de Dieu, je crois qu’elle ne pourrait sans péril oublier l’état misérable où elle s’est vue ; ce souvenir, qui donne sans doute de la peine, est profitable sous bien des rapports. Cela me paraît peut-être ainsi parce qu’ayant été très infidèle, je ne puis écarter de ma vue le triste tableau de mes péchés. Celles qui ont mené une vie irréprochable n’éprouveront point cette peine, bien qu’à dire vrai il échappe toujours des fautes tant que nous vivons dans ce corps mortel.
Cette peine causée par le souvenir des péchés n’est point adoucie par la pensée que Notre Seigneur les a déjà pardonnés et mis en oubli. Elle s’accroît au contraire à la vue de cette ineffable bonté qui répand ses faveurs sur ceux qui ne méritent que l’enfer. Je pense que ce fut là un grand martyre pour saint Pierre et pour sainte Madeleine. Embrasés l’un et l’autre d’un si ardent amour, comblés de tant de faveurs, connaissant si bien la grandeur et la majesté de Dieu, quelle ne devait point être et leur douleur de l’avoir offensé, et la tendresse de leur repentir !
Il vous semblera peut-être, mes filles, que lorsqu’une âme est favorisée de ces grâces si sublimes, elle ne s’occupe plus à méditer les mystères de la très sainte humanité de Notre Seigneur Jésus Christ, parce que dans cet état elle s’exerce tout entière à l’aimer. J’ai traité amplement ce sujet en un autre endroit. Quoique l’on ne soit pas demeuré d’accord sur ce que j’en ai dit, mais qu’on ait voulu me faire croire qu’après qu’une âme est déjà avancée, il lui est plus avantageux de ne s’occuper que de ce qui regarde la divinité sans plus penser à rien de corporel, on ne me fera jamais avouer que ce chemin soit bon. Il peut se faire que je me trompe, et qu’au fond nous disions tous la même chose. Mais j’ai éprouvé que le démon voulait me tromper par cette voie ; ainsi donc, instruite par ma propre expérience, je répéterai ici, mes filles, ce que je vous ai souvent dit sur ce sujet, afin que vous vous teniez extrêmement sur vos gardes. J’ose même ajouter que qui que ce soit qui vous dise le contraire, vous ne devez point le croire. Je tâcherai de me faire mieux entendre ici que je n’ai fait ailleurs. Au reste, celui qui promit d’écrire sur cette matière aurait eu raison peut-être, s’il eût expliqué ses pensées avec plus d’étendue ; mais ne dire que quelques mots sur un sujet si relevé à des personnes aussi peu instruites que nous, c’est s’exposer à nous faire beaucoup de mal.
D’autres personnes s’imagineront qu’il ne faut point penser à la passion de Notre Seigneur, et encore moins à la très sainte Vierge et à la vie des saints, dont le souvenir néanmoins nous est si utile, et nous anime tant à servir Dieu. Je ne comprends pas, je l’avoue, à quoi pensent ces personnes. Car détourner ainsi la vue de tout ce qui est corporel, c’est le partage des anges toujours embrasés d’amour, mais non celui de créatures qui vivent dans un corps mortel. Pour nous, nous avons besoin de penser aux saints, et de nous représenter les actions héroïques qu’ils ont faites pour Dieu tandis qu’ils étaient encore, comme nous sur la terre ; nous devons, autant qu’il dépendra de nous, vivre dans un intime commerce avec eux, et rechercher leur compagnie. Mais s’il en est ainsi des saints, combien plus nous est-il important de ne pas nous éloigner, de nous-même, de la très sainte humanité de Jésus Christ qui est la source de tous les biens et le remède de tous nos maux ! En vérité, je ne saurais croire que ces personnes s’entendent elles-mêmes. Ainsi, elles peuvent beaucoup se nuire, et nuire encore à d’autres au moins puis-je hardiment assurer qu’elles n’entreront jamais dans ces dernières demeures, parce que n’ayant plus pour guide Jésus Christ, qui seul peut les y conduire, elles n’en sauraient trouver le chemin ; ce sera beaucoup si elles vivent en sûreté dans les autres demeures. Cet adorable Sauveur n’a-t-il pas dit de sa bouche qu’il est le chemin et la lumière ; que nul ne peut aller à son Père que par lui ; et que celui qui le voit, voit aussi son Père ? Si l’on dit que ces paroles ne doivent pas s’entendre de la sorte, je réponds que pour moi je n’y ai jamais compris d’autre sens, que celui-là me paraît le véritable, et que je me suis très bien trouvée de l’avoir suivi.
Il est des âmes qui, après que Notre Seigneur les a élevées à la contemplation parfaite, voudraient toujours y demeurer ; mais cela ne se peut. Il est cependant vrai de dire que par suite de cette faveur elles ne peuvent plus méditer, comme elles le faisaient auparavant, sur les mystères de la vie et de la passion de Jésus Christ. Je n’en sais point la cause ; je sais seulement que d’ordinaire l’entendement, après avoir été élevé à la contemplation parfaite, est moins capable de la méditation proprement dite. Voici peut-être d’où cela peut venir. Le but qu’on se propose dans la méditation étant de chercher Dieu, lorsque l’âme l’a une fois trouvé, et qu’elle s’est accoutumée à ne le chercher que par l’opération de la volonté, elle ne veut plus se fatiguer en faisant agir l’entendement ; et peut-être aussi que la volonté étant déjà enflammée, cette généreuse puissance voudrait, si c’était possible, se passer du concours de l’entendement. On ne peut dire que l’âme fasse mal en cela, mais il lui sera impossible d’en venir à bout, particulièrement avant qu’elle soit arrivée à ces dernières demeures. Elle perdra même du temps en ces inutiles efforts, parce que souvent elle a besoin des considérations de l’entendement pour enflammer la volonté.
Comme ce point de la vie spirituelle est important, je veux, mes sœurs, l’expliquer davantage. L’âme voudrait ne s’occuper toujours qu’à aimer, sans penser à autre chose ; mais quelque désir qu’elle en ait, cela n’est point en sa puissance. En voici la raison : quoique la volonté ne soit pas morte, le feu dont elle a coutume de brûler est amorti ; ainsi il est nécessaire que quelqu’un le souffle pour qu’il jette de nouveau des flammes. Or, lorsque l’âme est dans cet état de sécheresse, doit-elle attendre que le feu descende du ciel pour consumer le sacrifice qu’elle fait d’elle-même à Dieu, comme il consuma celui de notre père Élie ? Non certes : il ne faut pas attendre des miracles. Notre Seigneur, comme je l’ai déjà dit et le dirai dans la suite, en fera quand il lui plaira en faveur de cette âme. Mais il veut que nous nous croyions indignes d’une telle grâce, sans manquer néanmoins de faire tout ce qui peut dépendre de nous ; et quant à moi je suis persuadée que quelque sublime que soit notre oraison, nous devons demeurer jusqu’à la mort dans cette humilité et ce mépris de nous-même. A la vérité, ceux qui ont le bonheur d’entrer dans la septième demeure, n’ont besoin que très rarement de faire ces réflexions, pour la raison que j’en dirai en son lieu, si je m’en souviens. Ils marchent presque toujours en la compagnie de Jésus Christ d’une manière admirable dans laquelle la divinité et l’humanité apparaissent ensemble. Ainsi, je le répète, quand le feu dont la volonté brûle d’ordinaire ri est pas allumé, et qu’on ne sent pas Dieu présent, on doit faire tout ce qui dépend de soi pour le chercher, à l’exemple de l’Épouse dans les Cantiques, et, comme saint Augustin dans ses Confessions, demander aux créatures Celui qui les a faites. Voilà ce que Notre Seigneur veut de nous, et non pas que nous demeurions comme des stupides, et que nous perdions le temps à attendre cette contemplation parfaite à laquelle il a daigné nous élever une fois ; car dans les commencements il pourra se faire qu’il s’écoule une année et même plusieurs, sans qu’il nous accorde de nouveau cette faveur. Le divin Maître en sait la raison, et il ne nous convient pas de chercher à la connaître. Nous savons que le moyen sûr de plaire à Dieu est d’observer ses commandements et ses conseils, cela doit nous suffire. Marchons fidèlement dans cette voie, et méditons avec tout le soin dont nous serons capables sur la vie, la mort et les immenses bienfaits de notre adorable Sauveur ; le reste viendra quand il lui plaira. Que si ces personnes répondent que ces méditations ne peuvent arrêter leur esprit, ce que j’ai dit fait voir que peut-être elles ont raison sous un certain rapport.
Vous savez déjà que discourir avec l’entendement n’est pas la même chose que de voir simplement les vérités présentées à l’entendement par la mémoire. Vous me dites peut-être que vous ne comprenez pas ce langage ; il peut se faire que je n’aie pas assez de lumière pour vous le rendre intelligible ; je tâcherai néanmoins de m’expliquer de mon mieux. J’appelle méditation le discours que fait l’entendement de cette manière : nous commençons par penser à la grâce que Dieu nous a faite en nous donnant son Fils unique, et, sans nous arrêter là, nous passons aux mystères de toute sa glorieuse vie ; ou bien nous commençons par la prière du jardin, et, l’entendement, sans s’arrêter à ce mystère, suit pas à pas le divin Maître et considère ses douleurs jusqu’à ce qu’il, le contemple attaché à la croix, ou bien encore, nous prenons un point particulier de la passion , par exemple, la prise de Notre Seigneur par ses ennemis, et, pour approfondir ce mystère, nous considérons en détail tout ce qui peut frapper l’esprit et toucher le cœur, comme la trahison de Judas, la fuite des apôtres, et ainsi des autres circonstances. Et cette sorte d’oraison est admirable et d’un très grand mérite. Toutefois, ce n’est pas sans fondement, je l’avoue, que les âmes à qui Dieu a fait des faveurs surnaturelles et qu’il a élevées à la contemplation parfaite, disent qu’elles ne peuvent s’exercer dans une semblable oraison. Quelle est la cause de cette impuissance ? Je déclare encore une fois que je l’ignore ; le fait est que d’ordinaire ces âmes ne peuvent méditer en discourant de la sorte. Ce en quoi ces âmes n’auraient point raison, ce serait de dire qu’elles ne peuvent s’arrêter aux mystères de la vie et de la passion de Notre Seigneur, ni en occuper souvent leur pensée, surtout aux époques où l’Église catholique les célèbre ; car il n’est pas possible qu’elles perdent alors le souvenir de ces gages si précieux d’amour que Jésus-Christ leur a donnés dans ces mystères, gages qui, comme autant de vives étincelles, augmentent encore le feu de l’amour dont elles brûlent pour lui. A la vérité, elles entendent ces mystères d’une manière plus parfaite ; ils sont tellement gravés dans leur mémoire et présents à leur esprit, qu’une simple vue de cette épouvantable sueur de sang de Notre Seigneur au jardin des Olives suffit pour les occuper non seulement durant une heure, mais durant plusieurs jours. Car l’âme voit alors d’un seul regard combien grand et adorable est ce divin Sauveur, et quelle est notre ingratitude de reconnaître si mal tant de douleurs ; aussitôt la volonté, quoique sans tendresse sensible, commence à désirer de souffrir quelque chose pour Celui qui a tant souffert pour nous, et elle forme d’autres pieux désirs dont elle occupe la mémoire et l’entendement. Voilà, à mon avis, la cause pour laquelle ces âmes ne peuvent s’occuper à discourir sur la passion. Cette impuissance de discourir leur fait croire qu’elles ne peuvent pas même penser aux souffrances du Sauveur, ce en quoi elles se trompent. Ainsi donc, si elles n’y pensent pas souvent, qu’elles s’efforcent de le faire ; je sais que la plus sublime oraison ne les en empêchera point, et je crois qu’elles feraient une grande faute de ne pas s’occuper souvent à ce saint exercice. Si, pendant qu’elles pensent à un mystère de la vie ou de la passion de Notre Seigneur, le divin Maître, malgré elles, les fait entrer en extase, à la bonne heure, qu’elles cèdent ; cette manière de procéder, loin de leur nuire, les dispose, au contraire, pour toute sorte de bien. Ce qui leur nuirait en pareil cas, ce seraient les efforts qu’elles feraient pour continuer de discourir avec l’entendement ; je tiens même pour certain qu’une fois arrivées à un état si élevé, elles ne le pourraient, quand elles le voudraient. Mais il peut se faire que je me trompe, car Dieu conduit les âmes par diverses voies. Je me contenterai donc de dire qu’on ne doit point condamner les âmes qui ne peuvent discourir dans l’oraison, ni les juger incapables de jouir des grands biens renfermés dans les mystères de la vie et de la passion de Notre Seigneur Jésus Christ ; et nul, tant spirituel qu’il soit, ne me persuadera jamais le contraire.
Il est certaines âmes qui, parvenues à l’oraison de quiétude et commençant à en goûter les délices, s’imaginent qu’il est très avantageux d’en jouir toujours ; mais je les prie, ainsi que je l’ai dit ailleurs, de ne pas se mettre cela dans l’esprit. Cette vie est longue, et pour supporter avec perfection tant de peines qui s’y rencontrent, nous avons besoin de considérer de quelle manière Jésus Christ, notre divin modèle, a enduré celles dont il s’est vu accablé, et comment les apôtres et les saints ont agi pour l’imiter. Gardons-nous de nous éloigner d’une aussi parfaite compagnie que celle de notre bon Jésus et de sa très sainte Mère. Cet adorable Sauveur prend plaisir à nous voir renoncer quelquefois à nos consolations et à nos contentements pour compatir à ses peines et à ses souffrances : à plus forte raison devons-nous donc le faire, puisque ces consolations ne sont pas si ordinaires dans l’oraison qu’il n’y ait du temps pour tout. Que si une personne me disait qu’elle les a toujours, et qu’ainsi il rit lui reste jamais de loisir pour considérer ces mystères de notre salut, son état me serait suspect ; et vous devez aussi, mes sœurs, le regarder comme tel. C’est pourquoi, si quelqu’une d’entre vous en était là, qu’elle se détrompe de cette erreur et travaille de toutes ses forces à s’arracher à cette fausse ivresse. Si elle ne peut en venir à bout, qu’elle le dise à la prieure ; et la prieure devra alors l’employer à quelque office dont les occupations la tirent de ce péril dans lequel elle ne pourrait demeurer longtemps sans en recevoir un très grand dommage.
Je crois avoir assez fait connaître combien il importe, quelque spirituel que l’on soit, de ne pas s’éloigner tellement de tous les objets corporels, qu’on s’imagine n’en devoir pas même excepter la très sainte humanité de Notre Seigneur. On nous allègue ici ces paroles du divin Maître à ses disciples : Il vous est avantageux que je m’en aille ; j’avoue que je ne saurais le souffrir. J’oserais assurer qu’il ne dit point cela à sa très sainte Mère ; elle était trop ferme dans sa foi ; elle voyait qu’il était Dieu et homme tout ensemble, et quoiqu’elle l’aimât plus qu’eux tous, la manière dont elle l’aimait était si parfaite ; que sa divine présence ne pouvait que lui être avantageuse. Mais les apôtres n’étaient pas alors aussi affermis dans la foi qu’ils le furent depuis, et que nous sommes maintenant obligés de l’être : Veuillez m’en croire, mes filles, il est dangereux de mettre ainsi la très sainte humanité de Notre Seigneur au rang des obstacles ; par ce moyen le démon pourrait en venir jusqu’à nous faire perdre la dévotion envers le très saint sacrement. L’erreur où j’étais ne me conduisit point, il est vrai, jusque-là ; seulement je ne prenais plus tant de plaisir à penser à Notre Seigneur, et je tâchais de m’entretenir dans ce transport intérieur, en attendant que je fusse favorisée de ces grâces qui m’étaient si agréables. Mais je connus clairement que je n’étais pas dans une bonne voie ; car comme je ne pouvais toujours jouir de ces délices, mon esprit allait errant çà et là, et mon âme ressemblait à un oiseau qui voltige de tous côtés sans savoir où s’arrêter. Ainsi je perdais beaucoup de temps, je n’avançais point dans les vertus, et je ne profitais point de l’oraison. Je n’en pénétrais point la cause, et probablement je ne l’aurais jamais sue, tant je croyais ne pas mal faire, si une personne de très grande piété avec qui je traitai de mon oraison, ne me l’avait fait clairement connaître. Je vis depuis combien grande était mon erreur ; et je ne saurais penser sans en être très sensiblement touchée, qu’il y ait eu dans ma vie un temps où j’ignorais qu’il n’y avait qu’à perdre et rien à gagner par cette voie. Mais quand bien même on pourrait en tirer quelque avantage, je n’en désirerais jamais aucun, s’il ne devait me venir par cet adorable Sauveur qui est la source de tous les biens. Qu’il soit béni à jamais ! Ainsi soit-il.