D’un autre effet de l’oraison évoquée dans le chapitre précèdent qui prouve que cet état est véritable, et pas un leurre. D’une autre faveur que le Seigneur accorde à l’âme pour l’inciter à le louer.
De si grandes grâces allument dans l’âme le plus ardent désir de posséder entièrement l’Époux divin qui les lui accorde. Sa vie n’est plus qu’un tourment, quoique mêlé de délices, et elle soupire avec une ineffable ardeur après la mort. Aussi ne cesse-t-elle de demander avec larmes à son Dieu de la retirer de cet exil. Tout ce qu’elle y voit, la fatigue ; elle ne trouve quelque soulagement que dans la solitude. Mais cette peine revient aussitôt troubler sa joie ; et ainsi elle n’est jamais en repos. Enfin, notre mystique papillon ne trouve point de lieu où il puisse s’arrêter. Cette âme brûle d’un amour si tendre, qu’à la moindre occasion qui augmente ce feu, elle prend soudain son vol. Ainsi, les ravissements sont très fréquents dans cette demeure, sans qu’on y puisse résister, lors même qu’ils arrivent en public. A peine ces faveurs sont-elles connues, qu’on parle contre cette âme et qu’on la persécute ; tant de personnes, et les confesseurs en particulier, cherchent à lui inspirer des craintes, qu’elle ne peut s’empêcher d’en être émue. Pleine de sécurité à l’intérieur, surtout quand elle est seule avec Dieu, elle ne laisse pas de s’affliger à la pensée que ce n’est peut-être là qu’un artifice du démon pour la porter à offenser son saint Époux. Les murmures l’inquiètent peu ; ce qui la peine, c’est quand son confesseur la blâme comme s’il y avait de sa faute. En cet état, elle demande des prières à tout le monde ; et sur ce qu’on lui dit que le chemin par où elle marche est plein de dangers, elle conjure Notre Seigneur de la conduire par un autre. Néanmoins, voyant qu’elle avance beaucoup par celui-là ; convaincue par ce qu’elle lit, ce qu’elle entend, ce qu’elle connaît, que ce chemin la conduit au ciel par l’observation de la loi de Dieu, elle ne saurait, quelques efforts qu’elle fasse, ne pas désirer de continuer toujours d’y marcher. Tout ce qu’elle peut, c’est de s’abandonner entre les mains de Dieu. Cette impuissance de désirer ce qu’on lui commande, lui cause de la peine, parce qu’il lui semble que c’est désobéir à son confesseur, et qu’elle croit que le seul moyen pour n’être point trompée est de lui obéir, et de ne point offenser Dieu. Elle sent que pour rien au monde elle ne voudrait commettre un péché véniel de propos délibéré, et elle s’afflige extrêmement de ce qu’elle ne peut s’empêcher d’en commettre plusieurs sans s’en apercevoir.
Dieu donne à ces âmes un si ardent désir de lui plaire, et une si vive appréhension de tomber dans les moindres imperfections, que cette seule raison est capable de les porter à fuir le commerce des créatures, et à envier le bonheur de ceux qui passent leur vie dans les déserts. Mais d’un autre côté elles voudraient être au milieu des personnes du siècle pour les exciter à servir Dieu, et leur zèle ne gagnât-il qu’une âme, elles s’estimeraient heureuses. Si c’est une femme, elle s’afflige de ce que son sexe ne lui laisse pas cette liberté, et elle envie aux hommes celle qu’ils ont de publier à haute voix la grandeur du Dieu des batailles.
Ô mystique papillon, lié par tant de chaînes, tu ne peux voler au gré de tes désirs. Ayez compassion de lui, ô mon Dieu ! Donnez-en -fin à cette âme qui ne respire que votre honneur et votre gloire, la liberté de faire quelque chose pour vous. Ne vous souvenez point de son peu de mérite, ni de la bassesse de sa nature. Seigneur, vous êtes tout-puissant ; commandez à la mer de se retirer, et au Jourdain d’écarter ses ondes pour laisser passer les enfants d’Israël. N’écoutez pas un sentiment de tendre compassion pour cette âme à la vue de ce qu’elle aura à souffrir, c’est assez qu’elle soit soutenue par vous : avec cet invincible appui, elle est capable de supporter de grandes croix ; elle y est résolue, elle les appelle de toute l’ardeur de ses désirs. Déployez la puissance de votre bras, et ne permettez point qu’elle consume sa vie en des choses si petites. Une faible femme est devant vous, malgré toute sa bassesse faites resplendir en elle le pouvoir de votre grâce, afin que le monde, voyant qu’elle n’est pour rien dans ses œuvres, vous en donne toute la louange jamais, jamais pour elle trop de sacrifices à ce prix. Qu’on vous adore et qu’on vous aime, voilà, Seigneur, son unique désir. Mille vies, si elle les avait, elle vous les immolerait pour obtenir qu’une seule âme, cédant à la voix de son zèle, vous donnât seulement quelques louanges de plus. Oh ! qu’à ses yeux ces mille vies ainsi offertes en sacrifice seraient bien employées ! Mais hélas ! ne méritant pas même d’endurer la plus légère souffrance pour votre service, à combien plus forte raison n’est-elle pas indigne du bonheur de mourir pour vous !
Mais où étais-je, et à quel propos ai-je dit ceci ? Je ne sais. Ce qui est certain, mes sœurs, c’est que ces suspensions ou extases allument dans l’âme les désirs que je viens de décrire. Ce ne sont point des désirs qui passent, ils subsistent toujours ; et l’âme fait bien voir en toute occasion qu’ils sont sincères. Mais pourquoi dire que ces désirs sont continuels, puisque l’âme se sent quelquefois si lâche et si destituée de courage dans les moindres choses, qu’elle se croit incapable de rien entreprendre. A mon avis, Dieu l’abandonne alors à elle-même, pour son plus grand bien ; elle reconnaît que si elle a eu quelque courage, c’était lui seul qui le lui donnait ; elle le voit à une clarté si vive, qu’elle en demeure anéantie, et elle découvre comme dans un nouveau jour la grandeur de son Dieu et cette miséricorde infinie qu’il a déployée à l’égard de la plus misérable des créatures : Cependant l’état ordinaire de l’âme, après ces extases, est celui que j’ai dit.
Remarquez ici une chose, mes sœurs : Lorsque vous sentez ces grands désirs, quelquefois si impétueux, de jouir de la vue de Notre Seigneur, vous ne devez point vous y laisser aller, mais plutôt, si vous le pouvez, en détourner votre pensée. Je dis si vous le pouvez, parce qu’il est d’autres désirs, comme vous le verrez dans la suite, auxquels il est de toute impossibilité de résister. Dans ceux dont je traite maintenant, la résistance est possible, parce que la raison, demeurant libre, l’âme peut, comme l’exemple de saint Martin nous l’apprend, se conformer à la volonté de Dieu. Elle pourra faire diversion à leur violence en considérant que ces désirs étant le partage de personnes très avancées dans l’amour de Dieu, le démon pourrait les exciter en elle pour la porter à croire qu’elle est de ce nombre ; car il est toujours bon de marcher avec crainte. Je suis néanmoins convaincue que cet esprit de ténèbres ne peut répandre dans l’âme le repos et la paix que lui fait goûter cette peine causée par le désir de voir Dieu. Il excitera seulement, à mon avis, quelque mouvement de passion pareil à celui qu’on éprouve pour les choses du siècle. Mais ceux qui n’ont d’expérience ni de l’un ni de l’autre ne sauraient faire ce discernement ; et comme ils se persuadent que ce désir de voir Dieu est d’un très grand prix, ils feront tout ce qu’ils pourront pour l’accroître, et cela au grand préjudice de leur santé, parce que la peine qu’il donne est continuelle ; ou du moins fort ordinaire.
Remarquez aussi, mes sœurs, que la faiblesse de la complexion est souvent la cause de ces peines, surtout dans les personnes d’un naturel si tendre que la moindre chose les fait pleurer. Elles s’imaginent alors que les larmes qu’elles répandent coulent pour Dieu, quoiqu’il n’en soit point la cause. Et si déjà depuis quelque temps à la moindre pensée de Dieu ou à la moindre parole qu’elles, en entendent dire, elles versent des larmes en abondance sans les pouvoir retenir, il peut arriver que ces larmes procèdent moins de leur amour pour Dieu que de quelque humeur amassée autour du cœur. Ainsi elles ne cessent en quelque sorte de pleurer. Se souvenant de ce qu’elles ont entendu dire sur le prix des larmes, elles ne voudraient faire autre chose que d’en répandre ; et loin de les arrêter elles les provoquent de tout leur pouvoir. Le démon, de son côté, les y excite, parce qu’il espère que l’état de faiblesse où elles tomberont les rendra incapables de s’appliquer à l’oraison et d’observer leur règle.
Il me semble que je vous entends me demander avec étonnement ce que vous pouvez donc faire, puisqu’il n’est rien ou je ne trouve du danger, et qu’une chose aussi bonne que les larmes sont, selon moi, sujette à l’illusion ; ne serais-je pas moi-même dans l’illusion sur ce point ? Je puis me tromper, je l’avoue ; mais croyez que je ne m’exprime point de la sorte sans avoir vu plusieurs personnes se tromper au sujet de ces larmes. Je ne parle pas de moi, cependant, car je ne suis point tendre, et j’ai, au contraire le cœur si dur, que cela me cause quelquefois de la peine : Sa dureté n’empêche pas néanmoins que lorsque Dieu l’embrase de son amour, il ne distille comme un alambic. Vous n’aurez point de peine à connaître quand vos larmes viendront de cette source divine, parce qu’au lieu de vous mettre dans l’inquiétude et le trouble, elles vous laisseront dans une grande tranquillité et une grande paix, vous donneront de la force, et rarement vous feront mal. Au reste, il y a ceci de bien dans l’illusion par rapport aux larmes, qu’elle nuit au corps seulement, et non à l’âme, pourvu qu’elle soit vraiment humble ; mais quand bien même ces larmes ne causeraient aucun dommage, il serait toujours salutaire de craindre l’illusion. Gardons-nous bien de croire que tout est fait lorsqu’on pleure beaucoup. Il faut mettre la main à l’œuvre, et avancer dans la pratique des vertus. Que si après cela, sans effort de notre part, Dieu nous favorise du don des larmes, nous pouvons les recevoir avec joie. Mais moins nous travaillerons à les attirer, plus elles arroseront et rendront fertile la terre aride de notre cœur ; parce que ces larmes sont une eau qui tombe du ciel. Il n’y a nulle comparaison à établir entre cette eau céleste et celle que nos efforts peuvent obtenir ; car souvent après nous être bien tourmentées à creuser la terre, loin de trouver une source abondante, nous ne trouvons pas même un petit filet d’eau. Ainsi, mes filles, j’estime que le meilleur est de vous mettre en la présence de Dieu, de vous représenter sa miséricorde ; et de considérer quelle est sa grandeur et notre bassesse. Qu’il nous donne ensuite ce qu’il lui plaira, de l’eau ou de la sécheresse ; il sait mieux que nous ce qui nous est le plus utile. Par ce moyen, nous jouirons d’un doux repos, et il sera plus difficile au démon de nous tromper.
Parmi ces sentiments pénibles et agréables tout ensemble qu’éprouve l’âme, il faut compter une jubilation excessive que Dieu lui envoie de temps en temps, et dont elle ne peut comprendre les étranges transports. Je vous en parle ici afin que vous sachiez que cela arrive de la sorte, et que si Dieu vous fait cette grâce, vous lui en rendiez mille louanges. C’est, à mon avis, une union très intime des puissances de l’âme à Notre Seigneur, durant laquelle elles conservent, ainsi que les sens, une pleine liberté pour savourer le bonheur qui les inonde, sans comprendre néanmoins ni la nature de ce bonheur, ni la manière dont elles en jouissent. Ceci paraît incroyable, et c’est pourtant la pure vérité. Cette joie que l’âme ressent est si excessive, que ne se contentant pas d’en jouir seule, elle voudrait pouvoir la dire et en faire part à tout le monde, afin qu’on l’aidât à en donner à Notre Seigneur des remerciements et des louanges ; car c’est là, que tendent tous ses désirs. Oh ! si c’était en son pouvoir, que de fêtes elle célébrerait, que de marques de réjouissance elle donnerait, pour faire comprendre au monde entier l’excès du bonheur qui la transporte ! Il lui semble qu’elle s’est retrouvée elle-même, et, à l’exemple du père de l’enfant prodigue, elle voudrait convier tout le monde à partager sa joie, et célébrer par de grandes réjouissances l’heureux état où elle se trouve. Elle ne saurait, en effet, douter qu’elle ne soit alors en assurance ; et, selon moi, elle a raison de juger de la sorte ; car une si grande joie, si intérieure, accompagnée d’une si grande paix, et qui n’aspire qu’à exciter toutes les créatures à louer Dieu, ne saurait venir du démon. En vérité, c’est beaucoup que cette âme, quand elle est saisie par ces impétueux transports d’allégresse, se taise et puisse cacher ce qu’elle ressent ; l’effort qu’elle a à faire pour cela ne lui coûte pas une petite peine.
C’est cette jubilation que saint François devait sentir, lorsque jetant de grands cris au milieu de la campagne, et rencontré par des voleurs qui lui en demandaient la raison, il leur répondit qu’il était le héraut du grand Roi. Telle devait être encore la joie intérieure de tant d’autres saints qui s’en allaient dans les déserts, pour pouvoir, comme saint François, publier les louanges de leur Dieu. J’ai connu moi-même un de ces hommes possédé de ces bienheureux transports, un véritable saint, selon moi, si j’en juge par sa vie : c’était le père Pierre d’Alcantara. Il cherchait, lui aussi, les endroits solitaires pour y publier à haute voix les louanges de son Dieu, et plus d’une fois il fut pris pour un insensé par ceux qui l’entendirent. O mes sœurs, que souhaitable est cette folie ! et que nous serions heureuses s’il plaisait à Dieu de nous la donner à toutes ! Que de grâces sont renfermées dans la grâce qu’il vous a faite de vous mettre dans un asile où, s’il vous fait part de ce saint délire, vous pouvez impunément en donner des marques. Que dis-je ? ici l’on secondera une si précieuse faveur, tandis que dans le monde vous verriez toutes les langues se déchaîner contre vous. Hélas ! de tels cris y sont si rares, qu’il n’est pas étonnant qu’on les prenne pour des marques de folie.
Ô malheureux temps ! ô que misérable est la vie de ceux qui se trouvent aujourd’hui engagés dans le siècle ! et qu’heureuses sont les âmes qui out pu abandonner le monde pour une retraite si désirable ! Qu’il m’est doux, mes sœurs, quand nous sommes ensemble, d’être témoin de votre jubilation intérieure, et de vous voir toutes à l’envi bénir Notre Seigneur de ce qu’il a daigné vous admettre dans sa sainte maison ! Je vois clairement que ces actions de grâces partent du fond de votre cœur ; ainsi je souhaiterais que cela vous arrivât souvent. Il suffit qu’une de vous commence, pour que toutes les autres suivent. A quoi votre langue peut-elle être mieux employée, quand vous êtes ensemble, qu’à publier les louanges de Dieu , puisque nous avons tant de sujet de le louer ? Daigne ce Dieu d’amour nous favoriser souvent de cette sorte d’oraison si avantageuse et si assurée ! Je dis-nous favoriser ; car, comme elle est une faveur très surnaturelle, il n’est pas en notre pouvoir de l’acquérir. Elle dure quelquefois un jour tout entier. L’âme est alors comme une personne qui a beaucoup bu, mais qui néanmoins n’est pas ivre, ou comme une personne mélancolique qui, sans avoir entièrement perdu le sens, a l’imagination tellement frappée d’une idée fixe, qu’il est impossible de l’en tirer. Sans doute, ces comparaisons sont bien grossières pour exprimer une faveur d’un tel prix, mais mon peu de lumière ne m’en fournit point d’autres. Toujours est-il vrai que, par un effet qui procède de l’excès de sa joie, l’âme oublie le reste, s’oublie elle-même, et ne saurait ni s’occuper, ni parler que des louanges de Dieu. O mes filles, toutes à l’envi secondons cette âme. Pourquoi voudrions-nous être plus sages qu’elle ? Est-il pour nous de plus grand bonheur que de donner des louanges à notre Dieu ? Que toutes les créatures unissent leur voix à la nôtre pour l’exalter et le bénir dans les siècles des siècles ! Amen, amen, amen.