Suite du même sujet. Comment Dieu élève l’âme, par un rapt de l’esprit différent de ce qui a été décrit. Pourquoi le courage est nécessaire. De cette savoureuse faveur qu’accorde le Seigneur. Enseignement fort profitable.
Il y a une autre sorte de ravissement auquel je donne le nom de vol de l’esprit. S’il est le même, quant à la substance, que le précédent, il en diffère néanmoins beaucoup par la manière dont il agit sur l’intérieur. Quelquefois, en effet, l’âme est ravie par un mouvement si prompt, et l’esprit est emporté avec tant de vitesse, qu’on en éprouve un grand effroi, surtout dans les commencements. C’est ce qui m’a fait dire que ceux à qui Notre Seigneur accorde ces grâces, ont besoin de beaucoup de courage, de foi, de confiance, d’abandon à sa volonté, afin qu’il fasse de l’âme ce qu’il voudra. Pensez-vous ; mes filles, qu’une personne qui jouit pleinement de sa raison et de ses sens, n’éprouve qu’un léger trouble lorsqu’elle sent ainsi enlever son âme, et quelquefois son corps avec elle, comme nous le lisons de quelques saints, sans savoir ni où elle va, ni qui l’enlève, ni comment cela se fait ? Car au moment où se déclare ce mouvement instantané, on n’est pas encore bien assuré qu’il vient de Dieu. Mais, direz-vous, ne peut-on pas y résister ? Non, en aucune manière ; et c’est même pis quand on le tente, ainsi que je l’ai appris d’une personne à qui cela est arrivé. Dieu vent alors faire connaître à l’âme qu’après s’être tant de fois pleinement remise entre ses mains, et s’être offerte à lui tout entière, elle ne peut plus en nulle façon disposer d’elle-même. Cette personne ayant reconnu que la résistance ne servait qu’à accroître de beaucoup l’impétuosité du mouvement qui l’enlevait, résolut de ne pas plus résister au ravissement que la paille à l’ambre qui l’attire. Elle s’abandonnait aux mains de Celui qui est tout-puissant, comprenant bien que le mieux pour elle alors était de faire de nécessité vertu : En effet, avec la même facilité qu’un géant enlève une paille, le Fort des forts, notre grand Dieu, enlève l’esprit.
Si ma mémoire est fidèle, j’ai dit, en traitant des goûts spirituels dans la quatrième demeure, que l’âme, dans cette oraison, est comme un bassin de fontaine qui se remplit d’eau d’une manière si douce et si tranquille, qu’on n’y remarque aucun mouvement. Mais ici ce grand Dieu, qui donne un frein aux eaux et qui défend à la mer de franchir ses limites, ouvre les sources de l’eau de la grâce, et en déchaîne le cours impétueux sur cette âme, qui, en un instant, semblable à la nacelle flottant sur la cime des ondes, est emportée jusqu’au ciel. De même qu’au milieu de la tempête tous les efforts du pilote et des matelots ne sauraient empêcher un vaisseau d’aller où le poussent les vagues en furie, de même l’âme ne peut rien contre cet irrésistible mouvement des flots qui l’emportent ; tout en elle, les sens, les puissances, et ce qu’il peut y avoir d’extérieur, se trouve contraint de céder.
Ô mes sœurs, si en écrivant seulement ceci je suis épouvantée de voir la puissance de ce Souverain et de ce Maître absolu, combien le devront être ceux qui font éprouvée ! Je n’en doute point, s’il plaisait à ce grand Dieu de se montrer avec cette majesté aux personnes du monde les plus abandonnées au péché, elles n’auraient pas la hardiesse de l’offenser ; et si elles n’étaient pas arrêtées par l’amour, elles le seraient du moins par la crainte. Quelle obligation n’ont donc pas les âmes qu’il daigne conduire par une voie si sublime, de faire tous leurs efforts pour plaire à ce Maître adorable ! C’est pourquoi, je vous en conjure en son nom, vous, mes filles, à qui il accorde de pareilles faveurs, redoublez de fidélité dans son service, et souvenez-vous que plus vous recevez de sa main, plus la dette que vous contractez est grande. L’immensité de cette dette effraye ; pour en soutenir la vue, il faut à l’âme un grand courage ; et si Notre Seigneur ne le lui donnait, elle serait dans une affliction continuelle. En effet, comment ne serait-elle pas accablée en voyant d’un côté ce que cet adorable Maître fait pour elle, et de l’autre, le faible retour dont elle paye des faveurs si extraordinaires ? Liée à son divin Époux par des obligations extrêmes, elle gémit de pouvoir si peu de chose pour lui. Si elle lui rend quelque service, il est si peu digne de lui et accompagné de tant de défauts, d’imperfections, de lâcheté, que le mieux qu’elle puisse faire est de ne point s’en souvenir, et d’avoir seulement devant les yeux la grandeur de ses péchés, de s’abandonner à sa miséricorde, et de demander avec larmes qu’il daigne, vu qu’elle n’a point de quoi acquitter sa dette, y suppléer lui-même, et user envers elle de cette inépuisable bonté dont il use toujours à l’égard des pécheurs. Peut-être cette âme entendra-t-elle de la bouche du Sauveur les paroles qu’il adressa à une personne qui, prosternée devant un crucifix, était en proie à une amère affliction. Comme elle se désolait de n’avoir jamais eu rien à offrir à Dieu, ni à quitter pour l’amour de lui, le même Seigneur crucifié lui dit, pour la consoler, qu’il lui donnait toutes les peines et toutes les douleurs qu’il avait sou souffertes dans sa passion ; qu’elle les regardât désormais comme siennes, et les offrît à son Père. Cette personne fut inondée d’une telle joie, et se trouva si riche, ainsi que je l’ai appris d’elle-même, qu’elle ne put jamais oublier cette faveur signalée. Au contraire, toutes les fois qu’elle faisait réflexion sur sa misère, ce souvenir relevait son courage, et la remplissait de consolation. Je pourrais rapporter plusieurs choses particulières sur ce sujet ; car ayant communiqué avec diverses personnes d’oraison et fort saintes, j’ai été à même de les connaître. Mais craignant que vous ne pensiez que je parle de moi, je n’en dirai pas davantage. Le trait que je viens de rapporter suffit, mes filles, pour vous montrer quel plaisir cause à Notre Seigneur cet exercice de la connaissance de nous-même la vue constante de notre pauvreté et de notre misère, enfin la conviction profonde que nous n’avons rien que nous ne tenions de lui.
Ainsi, mes sœurs, si dans ces ravissements il faut à une âme beaucoup de courage pour soutenir la vue de la majesté de Dieu, il lui en faut plus encore, quand elle est humble, pour soutenir la vue de son impuissance à reconnaître de si sublimes faveurs. Daigne le Seigneur, dans son infinie bonté, nous faire don de ce courage !
Je reviens à ce ravissement si impétueux. Il est tel qu’il semble que véritablement il sépare l’esprit du corps. Néanmoins cette personne dont j’ai parlé plus haut n’en est pas morte ; mais elle ne sait, durant quelques instants, si son âme anime ou n’anime plus son corps. Il lui semble qu’elle est dans une autre région entièrement différente de celle où nous sommes ; elle y voit une lumière incomparablement plus brillante que toutes celles d’ici-bas ; et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses merveilleuses, qu’elle n’aurait pu, avec tous ses efforts, s’en imaginer, en plusieurs années, la millième partie. Cela n’est point une vision intellectuelle, mais imaginaire, dans laquelle on voit plus clairement des yeux de l’âme que l’on ne voit des yeux du corps. On comprend aussi alors certaines choses sans qu’il soit besoin de paroles pour les faire entendre ; et si l’on voit quelques saints, on les reconnaît comme si l’on avait eu avec eux des rapports intimes dans le monde.
Souvent, outre ce que l’on voit des yeux de l’âme en la manière que je viens de dire, on voit aussi d’autres choses par une vision intellectuelle, et en particulier une grande multitude d’anges qui accompagnent leur Maître. Beaucoup d’autres choses encore que je ne saurais dire, sont représentées à l’âme par une connaissance admirable à laquelle les yeux du corps n’ont point de part. Ceux qui en auront l’expérience et qui seront plus habiles que moi, pourront peut-être les expliquer, mais cela me semble bien difficile. Pendant que tout cela se passe, l’âme est-elle unie au corps ou en est-elle séparée ? Je ne sais, je ne voudrais affirmer ni l’un ni l’autre. Voici, à ce sujet, la pensée qui m’est souvent venue : Si le soleil, sans changer de place, envoie en un moment ses rayons sur la terre, pourquoi l’âme, qui n’est qu’une même chose avec l’esprit comme le soleil avec ses rayons, ne pourrait-elle point ; sans quitter sa demeure ordinaire, et par la force de cette chaleur qui lui vient du vrai Soleil de justice, sortir de soi et s’élever vers Dieu par quelque partie supérieure d’elle-même ?
Je ne sais peut-être ce que je dis ; ce qui, est vrai, c’est que ce mouvement qui s’élève alors de l’intérieur, et que j’appelle un vol de l’esprit, ne sachant quel nom plus propre lui donner, n’est pas moins prompt que celui d’une balle de mousquet. Ce vol est sans bruit, mais il se fait sentir à l’âme d’une manière si manifeste, que l’illusion sur ce point lui est absolument impossible. Autant que j’en puis juger, l’âme en est entièrement hors d’elle-même, et Dieu lui découvre alors des choses admirables. Revenue à soi, elle tire tant d’avantages des choses si merveilleuses qu’elle a vues, que toutes celles de la terre ne lui paraissent que de la boue. Ainsi elle conçoit un tel mépris de ce qu’elle estimait auparavant, qu’elle ne souffre plus la vie qu’avec peine. Il semble que Dieu ait voulu lui faire connaître quelque chose de la beauté et des richesses de ce fortuné pays qu’elle doit habiter un jour, ainsi que, par les députés qu’envoyèrent les Israélites, il fit connaître à son peuple la fécondité de la terre promise. Il agit de la sorte envers cette âme ; afin qu’elle supporte avec joie les fatigues d’un si pénible voyage, par la vue de ce terme heureux où l’attend un éternel repos. Qu’on ne croît pas qu’on ne tire que peu de profit d’un ravissement qui passe si vite ; il produit de si grands avantages, qu’il faut pour le comprendre l’avoir éprouvé. Il est donc clair qu’un tel ravissement ne peut procéder ni de l’imagination, ni du démon ; car de cet esprit de ténèbres il ne saurait rien venir qui opère dans l’âme une si grande paix, un calme si pur, ni surtout qui lui donne les trois choses que je vais dire, en un aussi haut degré qu’elle les possède au sortir de ce ravissement.
La première, une admirable connaissance de Dieu qui, à mesure qu’il se découvre à nous, nous donne une idée plus haute de son incompréhensible grandeur. La seconde, la connaissance de nous-même, et un sentiment profond d’humilité, à la seule pensée qu’une créature qui n’est que bassesse et néant en comparaison de l’auteur de tant de merveilles, ait osé l’offenser, et soit encore assez hardie pour le regarder. La troisième, un souverain mépris pour toutes les choses de la terre, hormis pour celles qui peuvent être utiles pour le service d’un si grand Dieu.
Voilà les joyaux que l’Époux donne d’abord à son épouse ; elle y est d’autant plus sensible, qu’ils sont d’une plus grande valeur. Ces visions où il s’est montré à elle demeurent profondément gravées dans sa mémoire, et elles ne cesseront de lui être présentes jusqu’au jour où elle contemplera son Époux dans la gloire. Une grande faute pourrait seule lui faire perdre un tel bonheur ; mais ce divin Époux qui lui donne ces joyaux, lui donner a encore le secours de sa grâce, afin qu’elle les garde précieusement, et n’ait pas le malheur de les perdre.
Encore une fois, mes sœurs, ne pensez pas qu’il faille peu de courage lorsque l’âme, tout à coup ravie, se voit privée de tous ses sens et se croit séparée de son corps, sans pouvoir comprendre de quelle sorte cela lui arrive. Veuillez m’en croire, il faut que ce grand Dieu qui a accordé à l’âme une si haute faveur, lui donne encore le courage qui lui est alors nécessaire. Vous me direz peut-être qu’elle est bien récompensée de cet effroi qu’elle éprouve ; et j’en demeure d’accord. Que Celui qui a le pouvoir de faire de si grands dons, soit loué à jamais, et nous rende dignes de le servir ! Ainsi soit-il.