De certains dont use le Seigneur pour éveiller les ânes ; il semble qu’on n’ait rien à redouter, bien que ce soit chose très élevée, et que ces faveurs soient grandes.
Il y a longtemps, ce semble, que nous avons perdu de vue notre petite colombe. Il n’en est pourtant pas ainsi ; car ce sont ces peines qui lui font prendre un vol plus élevé. Je vais donc commencer à parler de la manière dont l’Époux se conduit envers elle, et dire comment, avant de la traiter en épouse, il veut qu’elle appelle de ses désirs cette grâce souveraine. Il use dans ce but de moyens si délicats, que l’âme elle-même ne les entend point ; et moi-même je ne saurais les faire comprendre, sinon à ceux qui les ont éprouvés. Ce sont des élans d’amour, partant du plus profond de l’âme, si délicats et si subtils, qu’il n’existe, selon moi, aucune comparaison qui en puisse donner une idée juste. Ils ne ressemblent à rien de ce que nous pouvons acquérir par nos efforts, et ils sont même très différents des goûts de Dieu dont j’ai parlé. Souvent, lorsque l’âme s’y attend le moins, et que même elle ne pense pas à Dieu, Notre Seigneur la réveille tout à coup comme par un rapide éclair. Elle n’aperçoit néanmoins aucune lumière, ni n’entend aucun bruit ; mais elle entend d’une manière très distincte que son Dieu l’appelle ; et elle est tellement saisie, dans les commencements surtout, au son de cette voix, qu’elle tremble et se plaint, quoiqu’elle ne souffre aucune douleur. Elle sent qu’une blessure d’ineffable suavité vient de lui être faite ; par qui, comment, elle l’ignore ; et cette blessure est d’un tel prix à ses yeux, qu’elle n’en voudrait jamais guérir. Connaissant que son divin Époux est près d’elle, quoiqu’il ne la laisse pas jouir de son adorable présence, elle ne peut s’empêcher, même extérieurement, de s’en plaindre à lui avec des paroles toutes d’amour. Si la peine qu’elle éprouve alors est pénétrante, elle est en même temps suave et douce. Elle est indépendante de sa volonté ; mais, fût-il en son pouvoir de s’en délivrer, elle ne le voudrait pas. Elle savoure dans cette peine un plaisir incomparablement plus grand que dans cette délicieuse ivresse de l’oraison de quiétude, où il n’y a aucun mélange de souffrance.
Malgré tous mes efforts pour vous faire entendre cette opération de l’amour, je ne sais, mes sœurs, comment je le pourrai, car il y a, ce semble, ici quelque contradiction. D’un côté, en effet, le Bien-aimé fait clairement connaître à l’âme qu’il est avec elle ; et de l’autre, il l’appelle par un signe si certain qu’elle ne peut en douter, et par un son de voix si pénétrant qu’il lui est impossible de ne pas l’entendre. A mon avis, l’Époux, qui est alors dans la septième demeure, ne veut point encore adresser à l’âme des paroles distinctes, mais il suffit de cette voix mystérieuse pour que tout dans le château soit saisi de respect, et que rien n’ose remuer, ni les sens, ni l’imagination, ni les puissances.
Ô Dieu tout-puissant, que vos secrets sont impénétrables ! et quelle différence n’y a-t-il pas entre les choses purement spirituelles et tout ce qu’il nous est donné ici-bas de voir et de comprendre ; puisque je ne trouve point de termes pour faire entendre cette faveur dont je viens de parler, si petite cependant en comparaison de tant d’autres merveilles de grâce que vous opérez dans les âmes ! Cette voix du Bien-aimé cause dans l’âme un tel transport, qu’elle se consume de désirs, et ne sait néanmoins que demander, parce qu’elle voit clairement que son Dieu est avec elle. Mais, direz-vous peut-être, si l’âme a cette vue, que peut-elle désirer ? quelle peine peut-elle avoir ? et quel bonheur plus grand peut-elle souhaiter ? A cela je ne sais que répondre ; mais ce dont je suis assurée, c’est que cette peine pénètre jusque dans le fond de ses entrailles, et qu’il lui semble qu’on les lui arrache, lorsque le céleste Époux retire la flèche dont il l’a percée, tant est grand le sentiment de l’amour qu’elle lui porte.
Ne serait-ce pas une étincelle échappée de l’éternel brasier d’amour qui est mon Dieu, laquelle tombant dans l’âme, lui fait sentir l’ardeur de cet incendie, mais qui, n’étant pas capable de la consumer, tout entière, la laisse dans cette peine si agréable ? Je ne saurais, ce me semble, en donner une meilleure comparaison. Cette douleur délicieuse, qui ne mérite pas le nom de douleur, n’est pas toujours égale ; tantôt elle dure longtemps et tantôt peu, selon qu’il plaît à Notre Seigneur de se communiquer, sans que l’âme puisse y contribuer par aucun effort ni par aucune industrie, parce que cette opération est toute divine. Si quelquefois elle dure assez longtemps, c’est toujours en augmentant ou en diminuant ; enfin, elle ne persévère jamais dans le même état. De là vient que l’âme n’en est jamais entièrement embrasée ; car au moment où elle commence à s’enflammer, l’étincelle s’éteint, et l’âme sent un désir plus ardent que jamais de souffrir encore cette peine toute d’amour qu’elle vient d’éprouver.
Il n’y a point ici sujet de rechercher si cela procède de la nature, ou de, la mélancolie, ou d’un artifice du démon, ou de l’imagination ; car cette opération de l’amour fait assez connaître qu’elle vient de cette immuable demeure où Dieu habite. D’ailleurs les effets qu’elle produit sont fort différents de ceux que produisent d’autres manières d’oraison, où la grandeur du plaisir qu’éprouvent les puissances peut nous causer quelque, doute. Ici les puissances et les sens eux-mêmes demeurent libres ; ils considèrent avec étonnement ce qui se passe, mais ils ne troublent en rien l’application de l’âme à son divin Époux ; ils sont, à mon avis, dans une égale impuissance d’augmenter ou de diminuer la délicieuse peine qu’elle souffre.
Celui à qui Notre Seigneur a fait cette grâce, n’aura pas de peine à comprendre ce que je dis. Qu’il remercie beaucoup le divin Maître d’une faveur qui est à l’abri de toute illusion. L’unique chose qu’il a à craindre, c’est de ne pas en témoigner assez de reconnaissance. Mais s’il s’efforce de servir Dieu avec toute la fidélité dont il est capable, et de rendre en tout sa vie meilleure, il verra de quelle manière Dieu agira à son égard, et comment il se plaira à l’enrichir de plus en plus de ses dons. J’ai connu une personne qui, pendant quelques années, fut favorisée de cette grâce. La satisfaction qu’elle goûtait était inexprimable ; et quand il lui eût fallu porter pendant un très grand nombre d’années les croix les plus pesantes pour l’amour de son Dieu, elle se serait crue très bien payée par la jouissance d’un tel bien. Bénédiction et louange à ce Dieu de bonté dans les siècles des siècles !
Mais pourquoi, me demanderez-vous peut-être, y a-t-il plus de sûreté en cet état que dans d’autres ? Pour les raisons suivantes, à mon avis. La première, parce que les peines dont le démon est l’auteur ne sont jamais agréables comme celle dont je viens de parler. Il peut bien y mêler quelque satisfaction qui paraît spirituelle ; mais joindre à la peine ; et à une si grande peine, la tranquillité et le plaisir, cela surprise son pouvoir, qui ne s’étend qu’ à l’extérieur : et ainsi les peines qui viennent de lui ne seront jamais douces et paisibles, mais inquiètes et pleines de trouble. La seconde raison est que cette tempête qui remplit l’âme de suavité vient d’une région autre que celles où ce malheureux esprit peut exercer son empire. Enfin, la troisième raison est que l’âme retire de cette peine de grands avantages ; et entre autres, une résolution habituelle de souffrir pour Dieu, le désir des croix, une volonté plus déterminée de s’éloigner des contentements et des conversations du inonde.
Que ce ne soit pas l’effet d’une illusion, cela est très clair ; car quand cette peine est passée, l’âme aurait beau vouloir la sentir de nouveau, tous ses efforts sont inutiles. Cette peine est d’ailleurs si manifeste, que l’illusion est impossible ; je veux dire qu’on ne peut croire l’éprouver quand on ne l’éprouve pas, ni en douter quand réellement on l’éprouve. Et si l’on avait là-dessus quelque doute, ce serait une marque qu’on n’aurait point ressenti ces véritables élans d’amour de Dieu dont je parle ; car ils se font sentir à l’âme avec non moins de force qu’une voix puissante se fait entendre à nos oreilles.
De dire que ces élans d’amour procèdent de la mélancolie, il n’y a nulle apparence ; car cette humeur forme toutes ses chimères dans l’imagination, tandis que ces élans naissent de l’intérieur de l’âme. Il peut se faire que je me trompe ; mais jusqu’à ce que des personnes enten-dues en cette matière m’aient donné d’autres raisons, je demeurerai dans ce sentiment. Je connais une personne d’oraison qui appréhendait extrêmement d’être trompée, et qui cependant ne put jamais concevoir la moindre crainte sur la faveur dont je parle.
Notre Seigneur a d’autres moyens de faire sentir à l’âme sa divine présence. Quelquefois, au milieu dune prière vocale, et tandis qu’elle ne pense à rien d’intérieur, elle sent tout à coup une flamme qui la pénètre délicieusement, comme si soudain on répandait en elle un très suave parfum dont l’odeur se communiquerait à tous les sens. Je ne dis pas néanmoins que ce soit une odeur ; mais je me sers de cette comparaison pour montrer que c’est quelque chose de semblable qui fait connaître à l’âme que l’Époux est là. A sa douce présence, elle sent un si ardent désir de continuer à le posséder, qu’elle ne trouve rien de difficile pour son service et qu’il n’y a point de louanges qu’elle ne lui donne. Cette grâce vient de la même source que ces élans d’amour dont j’ai parlé ; mais elle n’est d’ordinaire accompagnée d’aucune peine, non plus que cet ardent désir de continuer à jouir de la présence de Dieu. Dans cette grâce, comme dans la précédente, l’âme n’a rien à craindre, pour les raisons indiquées plus haut. Ainsi, qu’elle songe uniquement à la recevoir avec de grandes actions de grâces.