De plusieurs autres faveurs que Dieu accorde à l’âme par des moyens différents des précédents, et des grands avantages qu’elle en retire.

Notre Seigneur se communique à l’âme de bien des manières par ces apparitions : il se montre à elle tantôt pour la consoler dans ses peines, tantôt pour la préparer à quelque grande croix ; ou bien, quand il veut prendre ses délices auprès d’elle, et qu’elle les prenne auprès de lui. Je ne m’arrêterai point à particulariser quelqu’une de ces choses. Mon dessein est seulement d’indiquer de mon mieux en quoi diffèrent ces visions, et de vous faire connaître la nature et les effets de chacune. A l’aide de cette connaissance, vous ne prendrez pas pour des visions les chimères que l’imagination pourrait vous représenter ; et si Dieu daigne se montrer à vous, sachant à l’avance que c’est possible, vous n’en serez ni troublées, ni affligées. Car le démon a grand intérêt et prend un singulier plaisir à jeter une âme dans la tristesse et l’inquiétude, pour l’empêcher de s’occuper tout entière à aimer et à louer Dieu .

Notre Seigneur se communique à l’âme par d’autres voies beaucoup plus élevées que celles dont je viens de parler, et, à mon avis, moins dangereuses, parce que le démon ne saurait les contrefaire. Mais ces visions sont si cachées ; qu’il est beaucoup plus difficile d’en donner une idée que des précédentes.

Il arrive que l’âme étant en oraison, et avec une entière liberté de ses sens, Notre Seigneur la fait entrer tout à coup dans une extase où il lui découvre de grands secrets qu’elle croit voir en Dieu même. Quoique j’use de ce terme de voir, l’âme cependant ne voit rien, parce que ce n’est pas ici une vision imaginaire où la très sainte humanité de Jésus Christ lui soit représentée. C’est une vision intellectuelle qui fait connaître à l’âme de quelle manière toutes les choses se voient en Dieu, et comment elles sont toutes en lui. Cette vision est très utile : malgré sa courte durée, qui n’est que d’un moment, elle demeure profondément gravée dans l’esprit, et donne une très grande confusion à l’âme par la manière si claire dont elle lui fait voir la grandeur du péché, puisque étant en Dieu ainsi que nous y sommes, ce n’est pas seulement en sa présence, mais en lui-même que nous le commettons.

Je veux me servir d’une comparaison pour rendre cette vérité plus sensible. On entend souvent parler de la malice du péché, mais hélas ! ou l’on n’y réfléchit point, ou l’on ne veut pas comprendre ; car si l’on voyait clairement l’acte du péché tel qu’il est, il ne serait pas, ce semble, possible de se porter à cet excès d’audace. Supposons que Dieu soit un immense et superbe palais qui enferme le monde. Cela étant, un pécheur peut-il commettre quelque crime hors de ce palais ? Non certes. C’est donc en Dieu même que se commettent les abominations , les turpitudes et les iniquités de tous les pécheurs de la terre. Quel effroi cette pensée ne doit-elle pas nous inspirer ! qu’elle est digne de nos méditations ! quelle vive lumière elle nous donnera sur l’énormité du péché, à nous surtout pauvres ignorants qui la comprenons si peu ! Car si cette vérité était connue de nous, il ne nous serait pas possible de porter la hardiesse et la démence jusqu’à offenser la majesté adorable de notre Dieu.

Considérons, mes sœurs, de quelle ineffable miséricorde et de quelle patience il use envers nous, en ne nous précipitant pas dans l’abîme à l’instant même où nous l’offensons. Rendons-lui-en de très vives actions de grâces, et ayons honte désormais d’être sensibles à ce que l’on fait ou que l’on dit contre nous. Car est-il au monde iniquité plus grande que de voir que Dieu notre Créateur souffre que nous commettions dans lui-même tant d’offenses, et que nous ne puissions endurer quelques paroles dites contre nous en notre absence, et peut-être sans mauvaise intention ? Ô misère humaine ! et quand donc, mes filles, imiterons-nous en quelque chose ce grand Dieu ? Ne nous persuadons pas, je vous prie, que nous ayons beaucoup de mérite à souffrir des injures, mais disposons-nous à les endurer avec joie, et aimons ceux de qui nous les recevons, puisque Notre Seigneur ne laisse pas de nous aimer, quoique nous l’ayons tant offensé. Après l’exemple que donne cet adorable Modèle, quel droit n’a-t-il pas de vouloir que tous pardonnent, quelque grandes que soient les offenses qu’ils aient reçues ! Je dis donc, mes filles, que cette vision, quoiqu’elle ne dure qu’un moment, elle est une faveur insigne que l’âme reçoit de Notre Seigneur, pourvu qu’elle veuille en profiter en se la représentant souvent.

Il arrive aussi que Dieu, en très peu de temps et d’une manière qui ne se peut exprimer, montre en lui-même à l’âme une vérité qui, par son éclat, obscurcit en quelque sorte toutes celles qui sont dans les créatures ; et il fait connaître clairement à l’âme que lui seul est la vérité, et qu’il ne peut mentir. Ces paroles du Psaume : Tout homme est menteur, sont alors bien entendues d’elle ; elle en a une intelligence plus parfaite que si elle les eût entendu répéter mille fois, et elle voit que Dieu seul est la vérité infaillible. Cela me fait souvenir de Pilate, lorsqu il demandait à Notre Seigneur ce que c’était que la vérité, et montre combien peu nous connaissons cette suprême vérité. Je désirerais l’expliquer plus clairement, mais ce n’est pas en mon pouvoir.

Apprenons par là, mes sœurs, que pour nous conformer en quelque chose à notre Dieu et à notre Époux, nous devons sans cesse nous efforcer de marcher selon la vérité devant lui et devant les hommes ; je ne dis pas seulement dans nos paroles, car par la grâce de Dieu je ne vois personne dans nos monastères qui, pour quoi que ce soit, voulût dire un mensonge, mais encore dans toutes nos œuvres. Loin de nous le désir qu’on nous croie meilleures que nous ne sommes ; mais en tout donnons à Dieu ce qui lui appartient, et rendons-nous justice à nous-mêmes par respect et par amour pour la vérité. Et ainsi nous viendrons à faire peu de cas de ce monde où tout est mensonge et fausseté, et qui par là même n’est point durable.

Pensant un jour en moi-même pour quelle raison Notre Seigneur aime tant la vertu d’humilité et nous recommande tant de l’aimer, il me vint tout à coup dans l’esprit, sans y faire plus de réflexion, que c’est parce que Dieu est la suprême vérité, et que l’humilité n’est autre chose que de marcher selon la vérité. Or, c’est une grande vérité que, loin de rien posséder de bon par nous-mêmes, nous n’avons au contraire en partage que la misère, et que nous ne sommes que néant. Quiconque n’entend pas cela, marche dans le mensonge ; et plus on l’entend, plus on se rend agréable à la souveraine vérité, parce qu’on marche dans la vérité. Daigne le Seigneur, mes filles, nous faire la grâce de ne jamais perdre cette connaissance de nous-même !

Notre Seigneur favorise l’âme des communications dont je viens de parler, lorsque, la voyant résolue d’accomplir en toutes choses sa volonté, et la considérant comme sa véritable épouse, il veut lui donner quelque connaissance de ses divines grandeurs , et de ce qu’elle doit faire pour se rendre agréable à ses yeux. Je n’en dis pas davantage sur ce sujet, et si j’ai parlé de ces deux insignes faveurs en particulier, c’est que j’ai cru qu’il était très utile de les faire connaître. Il n’y a rien à appréhender dans de telles visions, mais seulement à en remercier Dieu de qui elles procèdent ; et comme ni le démon ni notre imagination n’y peuvent avoir de part, elles laissent l’âme dans une grande joie et un grand repos.