Des grands effets de cette oraison. L’attention et la réflexion sont nécessaires, car elle diffère des états précédents d’une manière admirable.
J’ai dit que le mystique papillon était mort dans une indicible joie d’avoir trouvé son repos, et que Jésus-Christ vivait en lui. Voyons quelle est maintenant sa vie, et en quoi elle diffère de celle qu’il menait lorsque c’était lui qui vivait. Les effets nous feront connaître s’il a vérita-blement reçu la grâce que je viens de dire. Or voici, autant que je puis le comprendre, les effets de cette nouvelle vie.
Le premier est un tel oubli de soi, qu’il semble véritablement que cette âme n’a plus d’être, parce que la transformation qui s’est faite en elle est si totale, qu’elle ne se connaît plus. Elle ne pense ni à la félicité du ciel, ni à la vie, ni à l’honneur ; mais elle s’occupe tout entière à procurer la gloire de Dieu. On voit dans sa vie l’accomplissement fidèle de ces paroles que Notre Seigneur lui a dites : Occupe-toi de mes intérêts ; je prendrai soin des tiens. Sans souci de tout ce qui peut arriver, elle vit, je le répète, dans un si admirable oubli de soi, qu’il semble qu’elle n’a plus d’être, et qu’elle voudrait n’être plus rien en quoi que ce soit, si ce n’est quand elle voit qu’elle peut concourir à augmenter, ne serait-ce que d’un degré, la gloire et l’honneur de Dieu ; car elle donnerait très volontiers sa vie pour cela. Ne pensez pas cependant mes filles, que cette âme abdique tout soin du manger et du dormir, malgré le tourment qu’elle y trouve, ni qu’elle oublie d’accomplir fidèlement toutes les obligations de son état. Je ne parle ici que de ce qui regarde l’intérieur. Quant aux œuvres extérieures, un mot suffit : loin de les craindre, sa peine au contraire est de voir que ce que ses forces lui permettent de faire pour Dieu ; n’est rien. Tout ce qu’elle reconnaît être du service de Notre Seigneur, et qu’il dépend d’elle d’exécuter, elle s’y porte avec une ardeur telle que rien sur la terre ne serait capable de l’arrêter.
Le second effet de cette vie en Jésus-Christ est un grand désir de souffrir ; mais un désir qui ne cause point d’inquiétude comme celui dont j’ai parlé précédemment. Telle est l’ineffable ardeur avec laquelle ces âmes désirent que la volonté de Dieu s’accomplisse en elles, qu’elles sont également satisfaites de tout ce qu’il plaît au divin Époux d’ordonner. Ainsi, s’il veut qu’elles souffrent, elles en sont bien aises ; s’il ne le veut pas, elles ne s’en tourmentent plus comme elles le faisaient autrefois. Ces âmes sont-elles persécutées, elles en éprouvent une grande joie intérieure, et conservent une paix beaucoup plus profonde que dans les demeures précédentes. Loin de garder l’ombre d’un ressentiment contre ceux qui leur font ou souhaitent leur faire du mal, elles les aiment au contraire d’un amour tout particulier. Elles ne peuvent les voir dans quelque affliction sans en être tendrement émues ; et il n’est rien qu’elles ne fussent prêtes à souffrir pour soulager leur peine. Elles les recommandent à Dieu du fond du cœur ; que dis-je ? elles consentiraient volontiers à être privées de quelques-unes des grâces qu’elles reçoivent, pour les voir transférées à ces infortunés, afin de mettre un terme à leurs offenses envers le divin Maître.
Mais voici ce qui m’étonne le plus dans ces âmes. Vous avez vu avec quelle ardeur elles désiraient de mourir afin de jouir de la présence de Notre Seigneur, et quel martyre était pour elles la prolongation de cet exil ; et maintenant elles sont si embrasées du désir de le servir, de faire bénir son nom, d’être utiles à quelque âme, que loin de soupirer après la mort elles souhaitent vivre pendant de très longues années, et au milieu des plus grandes souffrances, trop heureuses de pouvoir à ce prix procurer au divin Maître, en chose si petite que ce soit, une partie des louanges qu’il mérite. Quand elles auraient la certitude d’aller, au sortir de la prison du corps, jouir de la vue de Dieu, et quand la pensée de la gloire des bienheureux se présenterait à leur esprit, elles n’en seraient point touchées, parce qu’elles ne désirent alors ni cette vue ni cette gloire. Leur gloire à elles, c’est de pouvoir faire quelque chose pour le service du divin Crucifié, principalement lorsqu’elles considèrent qu’il reçoit tant d’offenses, et qu’il est si peu d’âmes qui, détachées de tout le reste, n’aient en vue son honneur.
A la vérité, lorsque parfois elles n’ont pas présente à l’esprit cette pensée de la gloire de Dieu, et surtout lorsqu’elles voient le peu de services qu’elles lui rendent, elles sentent avec une ineffable tendresse d’amour se réveiller en elles le désir de se voir au ciel avec leur divin Époux, et de sortir de cet exil. Mais rentrant presque aussitôt en elles-mêmes, elles renoncent à ce désir et, se contentant du bonheur de le posséder toujours au plus intime d’elles-mêmes, elles lui offrent l’acceptation volontaire de la prolongation de cette vie, comme le gage d’amour qui puisse leur coûter le plus en ce monde. Aussi la mort, loin de leur inspirer aucune crainte, n’offre-t-elle à leurs yeux que la perspective d’un suave ravissement. Ce même Époux qui, en allumant autrefois en elles ces ardents désirs de jouir de sa divine présence, les livrait à un martyre si excessif, leur donne maintenant ce désir tranquille dont je viens de parler. Qu’il en soit loué et béni dans les siècles des siècles ! Cet adorable Maître vivant maintenant en elles, il leur suffit d’être avec lui, et elles ne recherchent plus des faveurs, des consolations, des goûts. Mais comme sa vie n’a été qu’un continuel tourment sur la terre, il veut que la leur ressemble à la sienne, sinon en réalité, parce qu’il ménage notre faiblesse, du moins par les désirs. Au reste, il leur fait part de sa force, toutes les fois qu’il voit qu’elles en ont besoin. Ces âmes vivent dans un grand détachement de tout. Elles éprouvent un vif désir d’être toujours ou dans la solitude, ou occupées de ce qui regarde le salut du prochain. Elles n’ont plus ni sécheresses, ni peines intérieures. Elles sont tout occupées de la pensée de Notre Seigneur, et avec tant de tendresse, qu’elles ne voudraient faire autre chose que de lui donner des louanges. S’il arrive qu’elles ne soient point attentives à la présence de leur divin Époux, lui-même les réveille, et elles voient très clairement que cet intime élan (je ne sais quel autre nom lui donner) vient de l’intérieur de l’âme comme ces impétueux transports dont nous avons parlé. Cet élan, qui est plein de suavité, ne procède ni de l’esprit, ni de la mémoire, ni de rien où l’âme prête le plus léger concours. L’âme le sent si souvent, qu’il lui est très facile de le remarquer. Et de même qu’un feu quelque grand qu’il soit ne porte jamais sa flamme en bas, mais la pousse toujours en haut, de même ce mouvement intérieur, partant du centre de l’âme, s’élève en haut, et réveille ses puissances.
Quand on ne tirerait d’autre profit de cette haute faveur que de connaître le soin tout particulier que Dieu veut bien prendre de se communiquer à nous et de nous convier à demeurer avec lui, tout ce qu’on pourrait endurer de peines ici-bas serait encore, selon moi, trop magnifiquement récompensé par ces touches si suaves et si pénétrantes de son amour. Je ne doute pas, mes sœurs, que vous ne les ayez senties ; car lorsqu’on arrive à l’oraison d’union, Notre Seigneur se plaît à accorder cette grâce, pourvu qu’on soit fidèle à observer ses commandements.
Lorsque vous éprouverez ces élans d’amour, souvenez-vous qu’ils partent de cette dernière demeure où Dieu réside en votre âme : Rendez-en les plus vives actions de grâces à votre céleste Époux. Cette faveur est un message qui vient de lui, c’est un billet qu’il vous écrit avec un ineffable amour, et il veut que l’écriture de ce billet et la demande qu’il renferme ne soient connues que de vous.
Ce qui distingue cette demeure, c’est, comme je l’ai dit, qu’il n’y a presque jamais de sécheresses ; l’âme y est en quelque sorte exempte des troubles intérieurs qu’elle éprouvait de temps en temps dans toutes les autres demeures, et elle jouit presque toujours du calme le plus pur. Loin de craindre que le démon puisse contrefaire une grâce si sublime, elle demeure bien assurée que Dieu en est l’auteur ; d’abord, comme il a été dit, parce que les sens et les puissances n’y ont aucune part ; ensuite parce que Notre Seigneur, en se découvrant à elle, l’a mise avec lui en un lieu où, selon moi, le démon n’oserait s’introduire, et dont le souverain Maître lui défend d’ailleurs l’entrée. J’ajoute que par rapport à toutes les faveurs dont l’âme est alors comblée, il n’y a d’autre concours de sa part que cet abandon par lequel elle s’est remise tout entière entre les mains de Dieu.
Là, Notre Seigneur enrichit l’âme de ses dons et de ses lumières au milieu d’une paix si profonde et d’un si grand silence, que cela me rappelle la construction du temple de Salomon, où l’on ne devait entendre aucun bruit. Aussi l’on peut appeler cette septième demeure le temple de Dieu, où Dieu seul et l’âme jouissent l’un de l’autre dans un très profond silence. Il n’y a ici ni acte, ni recherche de la part de l’entendement ; le Maître qui l’a créé le tient en repos, et lui permet seulement de voir, comme par une petite fente, ce qui se passe ; et s’il le prive de cette vue, ce n’est que durant de très courts intervalles, parce qu’à mon avis les puissances ne sont pas suspendues comme dans l’extase, mais simplement privées d’action, et comme saisies d’étonnement.
Ce qui me surprend, c’est que l’âme arrivée à cet état n’a presque plus de ces ravissements impétueux dont j’ai parlé ; les extases même et les vols d’esprit deviennent très rares, et ne lui arrivent presque jamais en public, ce qui auparavant était très ordinaire. Autrefois, quand elle était consumée de ces ardents désirs d’être unie à son divin Époux, il suffisait de la moindre occasion, d’un chant pieux, des premières paroles d’un sermon ; d’une dévote image, pour la faire sortir d’elle-même ; tout en quelque sorte donnait de la frayeur à ce mystique papillon et le faisait s’envoler : maintenant les circonstances et les objets les plus capables d’exciter sa dévotion ne produisent plus sur elle ces grands effets. Soit qu’elle ait trouvé le lieu de son repos, soit qu’après avoir vu tant de merveilles dans cette demeure, elle ne s’étonne plus de rien, soit que sa solitude cesse, parce qu’elle se trouve en la compagnie de son divin Époux, ou soit pour quelque autre raison que j’ignore, Notre Seigneur ne l’a pas plutôt reçue dans cette demeure, et ne lui en a pas plutôt fait voir les beautés, qu’elle perd cette grande faiblesse qui lui était si continuelle et si pénible. Ce changement vient peut-être de ce que Notre Seigneur l’a fortifiée, l’a agrandie, et l’a rendue capable de supporter de si grandes faveurs. Peut-être aussi voulait-il auparavant faire paraître en public les grâces dont il la favorisait en secret, pour des fins que lui seul connaît ; car ses jugements sont infiniment élevés au-dessus de toutes nos pensées.
A ces admirables effets, il faut joindre encore tous les autres dont j’ai parlé dans les divers degrés d’oraison, pour avoir une idée juste de ce que Dieu opère dans l’âme ; lorsqu’il l’unit à lui par ce baiser qu’elle lui demandait avec l’Épouse des Cantiques. C’est ici, selon moi, que Dieu, exauçant sa demande, lui donne ce gage souverain de son amour. C’est ici la source des eaux vives où cette biche blessée boit à longs traits et étanche sa soif. C’est ici le tabernacle de Dieu où cette bien-aimée goûte d’ineffables délices. Enfin, c’est ici que cette colombe, comme celle que Noé fit sortir de l’arche pour voir si les eaux du déluge étaient écoulées, a trouvé le rameau d’olivier, et annonce, en le montrant, qu’elle a rencontré la terre ferme au milieu des (lots et des tempêtes du monde.
Ô Jésus ! quel avantage ne serait-ce pas de bien comprendre ici le sens de tant d’endroits de l’Écriture qui pourraient nous faire connaître quelle est cette paix de l’âme ! Dieu de mon cœur, qui savez combien il nous importe de la posséder, faites que les chrétiens la cherchent, et conservez-la, par votre miséricorde, à ceux à qui vous l’avez donnée, puisque nous devons toujours craindre jusqu’à ce que vous nous ayez mis en possession dans le ciel de la véritable paix que l’éternité ne verra point finir.
En donnant à la paix du ciel le nom de véritable, je n’entends point dire que celle dont je parle ne le soit pas ; je veux simplement énoncer que la guerre pourrait recommencer pour nous, si nous venions à nous éloigner de Dieu. Ô mes filles, que doit-il se passer dans ces âmes, lorsqu’elles pensent qu’elles peuvent être privées d’un si grand bonheur ! L’impression que fait sur elles cette pensée, est si vive, qu’elle les excite sans cesse à marcher avec une extrême vigilance, et à tirer des forces de leur faiblesse pour ne pas perdre par leur faute une seule occasion de se rendre plus agréables à Dieu. Plus elles se voient comblées de faveurs par le divin Maître, plus elles craignent de l’offenser et se défient d’elles-mêmes. Comme la grandeur des grâces qu’elles ont reçues de lui leur a mieux fait connaître la grandeur de leur misère et de leurs péchés, il leur arrive souvent, comme au publicain, de n’oser lever les yeux vers le ciel. Souvent aussi elles désirent d’être délivrées de cette vie, afin de se voir en sûreté ; mais l’amour qu’elles ont pour leur divin Époux les faisant presque aussitôt rentrer en elles-mêmes, elles sentent ce grand désir de vivre pour le servir dont j’ai parlé, et elles se confient en sa miséricorde pour tout ce qui les regarde. Quelquefois elles demeurent comme anéanties à la seule vue du grand nombre de faveurs dont elles ont été comblées, et elles tremblent d’être comme un vaisseau que le trop grand poids de sa charge fait couler à fond. Je vous assure, mes filles, que ces âmes ne manquent pas de croix ; mais ces croix ne les inquiètent point, et ne troublent point leur paix. Elles passent de même qu’un flot ou une légère tempête, et le calme renaît aussitôt ; parce que la présence de leur adorable Époux leur fait oublier tout le reste. Qu’il soit à jamais béni et loué de toutes les créatures ! Ainsi soit-il.