Suite du même sujet. Des plaisirs spirituels, et comment on doit les obtenir sans les rechercher : une comparaison aide à comprendre.
Ô mon Dieu, où me suis-je engagée ! J’ai presque perdu de vue mon sujet, parce que les affaires et mon peu de santé me contraignent souvent de tout quitter lorsque j’aurais le plus de facilité d’écrire. Comme j’ai si peu de mémoire, et que je n’ai pas le loisir de relire ce que j’ai fait, il y aura bien peu d’ordre et de suite dans tout ce discours ; c’est du moins ce que je crains.
J’ai dit, ce me semble, que les contentements spirituels, étant quelquefois excités en partie par nos passions, produisent en nous un certain trouble ; ils font pousser des soupirs et des sanglots ; ils vont même, ainsi que me l’ont assuré quelques personnes, jusqu’à resserrer la poitrine, jusqu’à causer des mouvements extérieurs dont on ne peut se défendre, jusqu’à faire couler le sang par les narines, et autres choses semblables fort pénibles. N’ayant rien éprouvé de tel, je n’en saurais rien dire ; néanmoins on doit y trouver de la consolation, parce que, comme je l’ai dit, tout dans ces contentements se termine en Dieu, dans le désir de lui plaire et de jouir de son adorable présence.
Ce que j’appelle ici goût de Dieu, et qu’ailleurs j’ai nommé oraison de quiétude, est tout différent des contentements dont je viens de traiter ; celles d’entre vous, mes filles, à qui Dieu a fait la grâce de l’éprouver, savent bien qu’il en est ainsi.
Pour mieux faire saisir cette différence, je comparerai les contentements et les goûts à deux fontaines dont les bassins se remplissent d’eau. Mon ignorance et mon peu d’esprit font que je ne trouve rien de plus propre que cet élément pour expliquer les choses spirituelles. Aussi en suis-je grandement amie, et l’ai-je considéré avec une attention toute particulière. Ce n’est pas que nous n’ayons beaucoup à profiter dans la contemplation des autres ouvrages de Dieu : sa grandeur et sa sagesse infinie n’y ont pas sans doute répandu moins de merveilles, et caché moins de secrets : il suffit de les connaître pour en demeurer ravi d’admiration. Je suis néanmoins persuadée que dans chacune des plus petites créatures qu’il a tirées du néant, quand ce ne serait qu’une petite fourmi, il y a plus de merveilles que l’esprit humain n’en peut comprendre. Je dis donc que ces deux bassins se remplissent d’une manière différente ; l’un reçoit une eau qui vient de loin par des aqueducs, et à l’aide de notre propre industrie ; l’autre, se trouvant dans l’endroit même où jaillit la source, se remplit sans aucun bruit. Que si la source est fort abondante, comme est celle dont nous parlons, elle fournit tant d’eau à ce bassin, qu’il en sort un grand ruisseau qui coule sans cesse, sans qu’il soit besoin pour ce sujet d’user d’aucun artifice.
Et maintenant, pour montrer la différence qui existe entre les contentements et les goûts, je dirai que les contentements ressemblent à l’eau qu’on fait venir de loin par les aqueducs dans le premier bassin. En effet, c’est par le travail de notre entendement que nous les obtenons. Enfin ils sont l’ouvrage de notre industrie, de nos efforts, et de là procède le bruit dont j’ai parlé, qui accompagne le profit et l’avantage qu’ils apportent à l’âme. Les goûts ressemblent à cette eau qui, de la source même, qui est Dieu, jaillit dans le bassin de l’âme. Ainsi, quand il plaît à Dieu de nous accorder cette oraison qui est surnaturelle, c’est au milieu d’une paix, d’une tranquillité, d’une suavité inexprimable, qu’il produit ces goûts dans un fond très intime de notre âme. Quel est ce fond, et comment Dieu y opère-t-il, c’est ce que je ne sais point.
Ce plaisir ne se sent point tout d’abord dans le cœur, comme ceux d’ici-bas ; ce n’est qu’ensuite qu’il le pénètre et le remplit. Cette eau céleste se répand dans toutes les demeures du château, remplit les puissances de l’âme ; et arrive enfin jusqu’à ce corps mortel. C’est ce qui m’a fait dire que ces goûts commencent en Dieu et se terminent en nous ; et non seulement leur suavité se fait sentir à l’âme, mais encore à tout l’homme extérieur, comme le verront ceux qui en feront l’expérience.
En traçant ces lignes, je faisais réflexion que dans ce verset, Dilatasti cor meum, le prophète dit que Dieu a dilaté son cœur. Cependant je ne vois pas, comme je l’ai remarqué, que ce plaisir prenne naissance dans le cœur ; il vient d’un lieu encore plus intérieur, et comme d’un endroit fort profond. Je pense que ce lieu doit être le centre de l’âme, comme je le dirai plus particulièrement dans la suite. En vérité, ce que je découvre de ces secrets cachés au dedans de nous, me jette dans un étrange étonnement : et combien doit-il y en avoir d’autres qui me sont inconnus !
Ô mon Seigneur et mon Dieu, que vos grandeurs sont incompréhensibles ! Et nous, qui n’en savons pas plus que de simples et ignorants bergers, nous osons nous flatter d’en connaître quelque chose. Que cette connaissance doit être petite, puisqu’il y a en nous-même de si grands secrets que nous ne pouvons comprendre ! Que dis-je ? Elle n’est rien, eu égard à cet abîme infini de grandeurs et de merveilles qui se trouvent en vous. Toutefois, Seigneur, le peu qu’il nous est donné de découvrir par la contemplation de vos œuvres, nous fait entrevoir d’une manière admirable vos perfections infinies.
Le verset du psaume que je citais me servira, je l’espère, à faire comprendre la dilatation intérieure que l’on ressent dans les goûts divins. A peine cette eau céleste a t-elle commencé à jaillir de sa source, c’est-à-dire de ce fond intime de nous-même, que tout notre intérieur se dilate et s’élargit. On est alors enrichi de certains biens qui ne se peuvent dire, et l’âme n’est même pas capable de comprendre quels sont les dons qu’elle reçoit en cet heureux moment. Elle respire je ne sais quelle suave odeur ; c’est comme si au dedans d’elle-même, dans l’endroit le plus profond, il y avait un brasier où l’on jetât d’excellents parfums. On ne voit, il est vrai, ni la lumière du feu, ni l’endroit où il est ; mais la chaleur et la fumée odoriférante pénètrent l’âme tout entière, et souvent, comme je l’ai dit, le corps lui-même y participe. Ne vous imaginez pas néanmoins, mes filles, que l’on sente de la chaleur, et qu’on respire un parfum : c’est une chose beaucoup plus délicate, et je ne me sers de ces termes que pour vous en donner quelque intelligence. Ceux qui ne font pas éprouvé, peuvent croire sur ma parole que cela se passe de la sorte, et que l’âme le voit et l’entend plus clairement que je ne suis capable de l’exprimer. J’ajouterai que ce n’est pas une chose qu’on possède quand on la désire, parce que, quels que soient nos efforts, il n’est pas en notre pouvoir de l’acquérir ; et c’est ce qui fait bien voir qu’elle ne vient pas du pauvre métal de notre nature, mais de l’or très pur de la sagesse divine. II ne me paraît pas qu’alors les puissances de l’âme soient unies à Dieu ; il me semble seulement qu’elles sont comme enivrées et saisies d’étonnement à la vue des merveilles qu’elles découvrent.
Si, en parlant de ces faveurs si intérieures, je dis quelque chose qui ne s’accorde pas. avec ce que j’ai dit en d’autres traités, on ne doit point s’en étonner, vu qu’il s’est passé, depuis, près de quinze ans ; et que Notre-Seigneur me donne peut-être maintenant un peu plus de lumière que je n’en avais à cette époque. Aujourd’hui néanmoins, comme alors, je suis très capable de me tromper, mais non pas de mentir ; car, par la miséricorde de Dieu, j’aimerais mieux mourir mille fois. Je rapporte sincèrement les choses telles que je les comprends.
Il me semble que dans l’état dont je viens de parler, la volonté doit être unie en quelque manière à celle de Dieu. Mais c’est par les effets et par les œuvres que l’on connaît la vérité de ce qui s’est passé dans l’oraison ; il n’y a point de meilleur creuset pour en faire l’épreuve. Dieu fait une grande grâce à une âme qu’il favorise de cette oraison, de lui en donner l’intelligence, et ce n’en est pas pour elle une moindre, de ne point retourner en arrière.
Je ne doute nullement, mes filles, que vous ne souhaitiez de vous voir bientôt en cet état, et vous avez raison. Car l’âme, je le répète, ne peut comprendre ni les grâces dont Dieu la favorise alors, ni l’amour avec lequel il l’approche de lui. C’est donc à juste titre que vous désirez apprendre comment on arrive à un pareil bonheur. Je vous dirai ce que j’en sais ; ne parlant toutefois que de la conduite ordinaire de Dieu, et laissant de côté les cas extraordinaires où il accorde cette grâce uniquement parce qu’il le veut. Quand il agit de la sorte, il a ses raisons qu’il ne nous appartient pas d’approfondir.
Pratiquez d’abord, mes filles, ce que j’ai recommandé dans les demeures précédentes ; et ensuite, de l’humilité, de l’humilité, puisque c’est par elle que le Seigneur se laisse vaincre, et cède à tous nos désirs. La première marque pour reconnaître si vous avez cette vertu, est de vous croire indignes de recevoir une faveur aussi éminente que celle de ces goûts de Dieu, et de ne pas même penser qu’elle doive vous être jamais accordée en votre vie. Mais, allez-vous me dire, comment pouvons-nous les obtenir, si nous ne faisons aucun effort pour cela ? Je réponds qu’il n’y a point de meilleur moyen que celui que je viens d’indiquer, et de vous abstenir de tout effort, et cela pour cinq raisons. La première, parce que ce qui est avant tout nécessaire pour recevoir une pareille faveur, c’est d’aimer Dieu sans intérêt. La seconde, parce que c’est manquer d’humilité, de se flatter d’obtenir, par des services aussi misérables que les nôtres, une chose d’un si grand prix. La troisième, parce que la véritable préparation pour recevoir de telles faveurs, après avoir tant offensé Dieu, n’est pas de désirer des consolations, mais d’imiter Notre Seigneur, en souhaitant de souffrir pour lui comme il a souffert pour nous. La quatrième, parce que Dieu n’est pas obligé à nous donner en ce monde ces grâces sans lesquelles nous pouvons nous sauver, comme il est obligé de nous donner sa gloire dans l’autre si nous observons ses commandements. De plus, il sait mieux que nous ce qui nous convient, et quelles sont les âmes qui ont pour lui un véritable amour. Qu’il en soit ainsi, c’est ce dont il ne nous est pas permis de douter. Je connais moi-même des personnes qui, marchant dans cette voie de l’amour, c’est-à-dire aspirant uniquement à servir leur Jésus crucifié, non seulement ne désirent point, ne lui demandent point ces consolations et ces goûts, mais le supplient de ne pas leur en donner en cette vie : ce que je dis est une chose très véritable. La cinquième raison, c’est que nous travaillerions inutilement en recherchant ces goûts : cette eau ne venant point, comme celle des contentements, par des aqueducs, si Dieu, qui en est la source, ne la fait point jaillir, nous nous fatiguerions en vain ; tous nos désirs, toutes nos méditations, toutes nos larmes, et tous les efforts que nous pouvons faire pour cela, sont inutiles. Dieu seul donne cette eau céleste à qui il lui plaît ; il ne la donne souvent que lorsqu’on y pense le moins. Nous sommes à lui, mes sœurs, qu’il dispose de nous selon sa volonté, et qu’il nous conduise comme il lui plaira. Qu’une âme soit humble et détachée de tout, mais dans la vérité, et non dans l’imagination, qui si souvent la trompe, et le divin Maître, je n’en doute point, lui accordera non seulement cette grâce, mais encore beaucoup d’autres qui surpasseront ses désirs. Louange et bénédiction à ce Dieu de bonté dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.