Les premières Demeures

De la beauté et de la dignité de nos âmes : une comparaison nous aide à le comprendre. Des avantages qu’il y a à reconnaître les faveurs que nous recevons de Dieu. De l’oraison, la porte de ce Château.

Tandis que j’étais aujourd’hui à supplier Notre seigneur de parler à ma place, parce que je ne savais ni que dire, ni par où commencer le travail que l’obéissance m’impose, voici ce qui s’est présenté à mon esprit, et qui servira comme de fondement à tout ce que je vais dire.

J’ai considéré notre âme comme un château, fait d’un seul diamant, ou d’un cristal très pur, dans lequel il y a, de même que dans le ciel, diverses demeures. Et en effet, mes sœurs, l’âme du juste, si l’on y veut bien réfléchir, n’est point autre chose qu’un paradis, où Dieu, comme il le dit lui-même, prend ses délices. S’il en est ainsi, que dire, et quelle idée doit-on se former de la demeure où un Monarque si puissant, si sage, si pur, si magnifique, se plaît à habiter ! Pour moi, je ne trouve rien à quoi l’on puisse comparer la ravissante beauté et la capacité prodigieuse d’une âme. Non, quelque vive que soit la pénétration de nos esprits, ils ne peuvent parvenir à s’en former une idée parfaite. Et faut-il s’en étonner, lorsque ce grand Dieu, que nos entendements sont si loin de comprendre, déclare lui-même qu’il nous a créés à son image et à sa ressemblance ?

Cette vérité étant hors de doute, ce serait se fatiguer à pure perte que de vouloir saisir d’une vue complète la beauté de ce château. Ouvrage du Créateur, sans doute une distance infinie le sépare de lui ; mais il suffit que l’âme, ainsi que Dieu l’affirme, soit faite à son image, pour que son excellence et sa beauté échappent à toutes nos conceptions. Aussi, quelle pitié et quelle honte, que des créatures qui portent en elles-mêmes le sceau de la ressemblance divine, ignorent, par leur faute, et leur nature, et leur origine ! Dites-moi, mes filles, si l’on demandait à quelqu’un quel est son père, quelle est sa mère, quel est le pays où il a vu le jour, et qu’il ne sût que répondre, qu’éprouverait-on à la vue d’une pareille ignorance ? Eh bien ! il existe une stupidité plus dégradante encore : c’est celle de ces enfants de Dieu qui, ne se mettant nullement en peine de connaître la noblesse de leur origine et la dignité de leur être, n’ont de pensées et de soins que pour ce misérable corps. Ils savent en général qu’ils ont une âme, parce qu’ils l’ont ouï dire et que la foi l’enseigne : mais l’inestimable prix de cette âme, mais les biens dont elle peut être enrichie, mais l’Hôte divin qui y fait son séjour, c’est ce dont ils s’occupent rarement. Voilà pourquoi, au lieu de travailler par toutes sortes de soins à conserver la beauté de cette âme, ils n’ont pour elle qu’indifférence et oubli. Pensées ; regards, tout chez eux se porte et se concentre sur la grossière enchâssure de ce diamant divin, ou sur l’enceinte de ce château, je veux dire sur ces corps de boue.

Ce château, ai-je dit, renferme plusieurs demeures les unes sont en haut, les autres en bas ; d’autres sur les côtés ; enfin, au centre, au milieu de toutes, se trouve la principale, où se passent les choses les plus secrètes entre Dieu et l’âme. II faut, mes filles, que vous preniez bien garde à cette comparaison ; peut-être plaira-t-il à Dieu qu’elle me serve à vous faire connaître, jusqu’à un certain point, la nature et la diversité des grâces dont il se plait à enrichir les âmes. Je n’en pourrai parler que d’une manière incomplète et selon la lumière qu’il voudra bien m’accorder ; car ces faveurs sont en si grand nombre, qu’il n’y a personne qui les puisse connaître toutes, et moi encore moins qu’un autre, étant aussi misérable que je le suis. Ce sera pour vous une grande consolation si Votre-Seigneur vous accorde quelques-unes de ces grâces élevées, de savoir à l’avance qu’il peut le faire ; et s’il vous les refuse, du moins le tableau des faveurs dont il est si prodigue envers d’autres vous portera à louer et à bénir son infinie bonté. De même que, loin de nous nuire, la considération du ciel et des joies des bienheureux nous transporte au contraire d’allégresse et nous excite à mériter le bonheur dont ils jouissent ; de même, loin de courir aucun danger, notre âme ne pourra retirer qu’un très précieux avantage, de savoir que ce grand Dieu peut se communiquer dans cet exil à des vers de terre aussi misérables que nous, et que, dans son ineffable bonté et ses miséricordes sans limites, il va même jusqu’à les aimer !

Quant à moi, je tiens pour certain que celui qui ne saurait entendre sans déplaisir que Dieu peut, dans cet exil, accorder une telle faveur, est à la fois bien dépourvu d’humilité et d’amour envers le prochain. Car si ces deux vertus sont en nous, comment ne pas nous réjouir de ce que Dieu accorde ces insignes faveurs à un de nos frères, surtout quand cela n’enchaîne en rien sa libéralité à notre égard ? et comment ne pas voir avec joie que Notre Seigneur fait éclater en qui il lui plaît les magnificences de sa grâce ? Souvent il n’a d’autre dessein que de les montrer au grand jour : nous en avons pour preuve la guérison de l’aveugle-né et la réponse du divin Maître à ses apôtres, qui lui demandaient si c’était pour ses péchés ou ceux de ses parents que cet homme était privé de la vue. Ainsi, s’il verse ses trésors en certaines âmes, ce n’est pas qu’elles soient plus saintes que d’autres à qui il les refuse ; mais il agit de la sorte afin que l’on connaisse sa grandeur et afin que les mortels le louent dans ses créatures.

L’on dira peut-être que ce sont là des choses qui paraissent impossibles, et qu’il vaudrait mieux n’en rien dire pour ne point scandaliser les faibles. Que ceux-ci n’y croient pas, c’est un mal sans doute ; mais ce serait un bien plus grand mal de ne pas faire connaître ces éminentes faveurs aux âmes à qui Dieu les accorde. Car cette connaissance les remplira de joie ; elles se sentiront excitées à aimer de plus en plus un Dieu qui, par ces riches effusions de sa grâce, se plaît à manifester son pouvoir et sa majesté d’une manière si souveraine. J’en puis parler ici avec une liberté d’autant plus grande, qu’il n’y a, j’en suis sûre, aucun danger de scandale pour les personnes auxquelles je m’adresse : elles savent et croient que Dieu donne à ses créatures des marques bien plus éclatantes encore de son amour. Quant à moi, je sais que quiconque ne croit pas cette vérité n’en fera jamais l’heureuse expérience ; car Dieu aime beaucoup qu’on ne mette point de limite à ses œuvres. Ainsi, mes sœurs, que cela ne vous arrive jamais ; je m’adresse surtout à celles d’entre vous que le Seigneur ne conduirait pas par ces voies élevées.

Revenons à notre charmant et délicieux château, et voyons comment nous y pouvons entrer. Mais, me dira-t-on peut-être, c’est rêver que de tenir un pareil langage : quoi ! l’âme, c’est le château même, et vous voulez qu’elle y entre ? autant vaudrait dire à quelqu’un d’entrer dans un appartement où il est déjà ! Mais il faut que vous sachiez qu’il y a des manières fort différentes d’habiter ce château. Il y a un grand nombre d’âmes qui n’habitent que dans l’enceinte extérieure, là où sont les gardes qui veillent à sa défense ; elles ne se mettent nullement en peine de pénétrer dans l’intérieur ; elles ne connaissent ni ce qu’il y a dans un si riche palais, ni qui y demeure, ni même combien il renferme d’appartements. Vous aurez sans doute lu dans certains livres sur l’oraison que l’on conseille à l’âme de rentrer en elle-même ; eh bien ! c’est là ce que j’entends quand je parle de son entrée dans le château.

Un très savant homme me disait naguère que les âmes qui ne s’exercent point à l’oraison, ressemblent à un corps frappé de paralysie ou perclus, lequel a des pieds et des mains sans pouvoir s’en servir. En effet, il se rencontre des âmes si malades et si habituées à vivre dans les choses extérieures, qu’elles éprouvent une grande difficulté et comme une sorte d’impuissance à rentrer en elles-mêmes. Par la longue habitude de vivre avec les reptiles et les bêtes qui sont autour du château, elles ont, pour ainsi dire, pris leur nature. Quoique par leur origine elles soient si nobles et capables de converser avec Dieu même, la dissipation qui les emporte les empêche de s’élever jusqu’à lui. Or, si ces âmes ne s’efforcent pas de comprendre leur misère et d’y apporter remède, elles subiront infailliblement, pour n’avoir pas voulu tourner les yeux vers leur intérieur, le même châtiment que la femme de Loth, pour avoir eu la curiosité de regarder derrière elle.

Autant que je puis le comprendre, la porte par où l’on entre dans ce château, est l’oraison et la considération. Je ne distingue pas ici l’oraison vocale de l’oraison mentale ; car l’une et l’autre, pour mériter ce nom, doivent être accompagnées de considération. Quand je vois une personne qui, en priant, ne considère ni à qui elle parle, ni ce qu’elle demande, ni la distance qui la sépare de Celui à qui elle s’adresse, je ne saurais convenir que cette personne prie, quoiqu’elle remue beaucoup les lèvres. Quelquefois néanmoins, sans occuper son esprit de la considération que je viens d’indiquer, on pourra faire une véritable oraison : cela viendra de l’heureuse habitude qu’on aura prise de bien prier. Mais si quelqu’un avait la coutume de parler au Dieu de majesté comme il parlerait à son esclave, disant, sans y prendre garde, tout ce qui lui vient à la pensée, ou qu’il sait par cœur, je déclare que je ne regarde point cela comme une oraison ; et plaise au Seigneur qu’aucun chrétien ne prie jamais de la sorte ! Quant à vous, mes sœurs, j’espère de la bonté de Dieu que cela ne vous arrivera point, habituées comme vous l’êtes à vous occuper des choses intérieures, ce qui est d’un grand secours pour ne pas tomber dans une pareille stupidité.

Je ne veux pas m’occuper en ce moment de ces âmes frappées de paralysie. Hélas ! si le Seigneur lui-même ne vient leur commander de se lever, comme à ce paralytique qui avait passé trente ans sur le bord de la piscine, elles sont bien à plaindre, et elles courent un grand danger. Je parle des âmes qui entrent enfin dans le château. Quoique bien engagées encore dans le monde, ces âmes ont de bons désirs ; de loin en loin elles se recommandent instamment à Notre Seigneur ; elles réfléchissent sur elles-mêmes, à la vérité un peu à la hâte et comme à la volée ; chaque mois, elles ont certains jours où elles prient d’une manière plus particulière, mais sans pouvoir dégager leur esprit de la pensée de mille affaires qui habituellement les préoccupent et les absorbent. Hélas ! elles sont encore si attachées à ce monde, que, par une pente trop naturelle, leur cœur s’en va là où est leur trésor. Cependant elles s’arrachent de temps en temps avec courage au tumulte du siècle, pour être à elles-mêmes ; et certes c’est une grande chose pour ces âmes que de se connaître, et de voir que pour arriver à la porte du mystique château, elles ne suivaient pas la bonne route. Enfin elles entrent dans les premières demeures d’en bas, mais il y entre avec elles tant de reptiles, qu’ils les empêchent de voir la beauté de cet édifice, et d’y goûter les douceurs du repos. C’est toujours beaucoup d’avoir franchi le seuil, et de se trouver dans l’intérieur du château.

Ce langage, mes sœurs, pourra vous paraître hors de propos, parce que, par la bonté du Seigneur, vous n’êtes pas du nombre de ces personnes. Mais il faut que vous ayez la patience de m’écouter ; je ne saurais vous donner à entendre, comme je les comprends, certains points de la vie intérieure, si je ne vous parle à ma manière, et encore, plaise au Seigneur que je réussisse à dire quelque chose de juste. Ce que je voudrais vous expliquer est bien difficile à saisir , à moins qu’on n’en ait fait l’expérience ; et si vous l’avez faite, vous comprendrez facilement que je ne puis me dispenser de toucher, en passant, certaines vérités qui, je l’espère de la miséricorde de mon Dieu, ne vous regarderont jamais.