Les Cinquièmes Demeures
De la manière dont l’âme s’unit à Dieux dans l’oraison. A quoi on reconnaîtra que ce n’est pas un leurre.
Comment pourrai-je, mes sœurs, vous peindre la magnificence, les trésors et les délices de cette cinquième demeure ? Et ne vaudrait-il pas mieux ne point parler de celles dont il me reste à traiter, puisque le discours ne les saurait exprimer ; ni l’entendement les concevoir, ni les comparaisons les faire comprendre, tant toutes les choses de la terre sont au-dessous d’un tel sujet ? Seigneur, du haut du ciel daignez vous-même m’éclairer, afin que je puisse en donner quelque connaissance à vos servantes, qui n’ont, vous le savez, d’autre désir que de vous servir et de vous plaire ; et puisque, par votre infinie bonté, quelques-unes d’entre elles jouissent habituellement de ces célestes douceurs, ne permettez pas, je vous en conjure, qu’elles soient trompées par l’esprit de mensonge transformé en ange de lumière, Or, quoique je vienne de dire quelques-unes de vos servantes, il en est bien peu cependant qui n’entrent dans cette cinquième demeure. Elle renferme de très grands trésors auxquels on participe plus ou moins, et c’est ce qui me fait dire que la plupart y entrent. Pour certaines faveurs spéciales dont je parlerai, je crois bien qu’elles ne sont accordées qu’à un petit nombre : mais quand les autres ne feraient qu’arriver jusqu’à la porte, ce serait une insigne miséricorde de Dieu ; car si beaucoup y sont appelés, peu sont élus. Ainsi, mes sœurs, nous toutes qui portons cet habit du Carmel, nous sommes appelées, il est vrai, à l’oraison et à la contemplation, c’est là notre première institution, et nous sommes les filles de ces saints pères du Mont Carmel qui, foulant aux pieds toutes les choses du monde, cherchaient au sein de la plus profonde solitude ce riche trésor et cette perle précieuse dont nous parlons ; et néanmoins, malgré une vocation si sainte, il en est peu parmi nous qui se disposent comme elles le devraient, pour mériter que le Seigneur leur découvre cette perle d’un si grand prix. A l’extérieur, j’en conviens, il n’y a rien à reprendre en notre conduite ; mais nous sommes encore bien loin de ce degré de vertu que Dieu demande pour nous accorder une si haute faveur. C’est pourquoi, mes filles, redoublons de soins pour avancer de plus en plus dans la perfection ; et puisque nous pouvons en quelque manière jouir du ciel sur la terre, conjurons instamment notre Époux de nous assister par sa grâce, et de fortifier notre âme de telle sorte, que nous ne nous lassions point de travailler jusqu’à ce qu’enfin nous ayons trouvé ce trésor caché. On peut dire avec vérité qu’il est au dedans de nous-même, et c’est ce que j’espère vous faire entendre, s’il plaît à Dieu de m’en rendre capable. J’ai dit qu’il est besoin pour cela qu’il fortifie notre âme, afin de vous faire connaître que les forces du corps ne sont pas nécessaires à ceux à qui il ne les donne pas. Car ce grand Dieu ne demande à personne des choses impossibles pour acquérir de si grandes richesses, mais il se contente de ce qui est au pouvoir de chacun. Qu’il soit béni à jamais !
Mais prenez garde, mes filles, à ce que Dieu demande de vous pour vous enrichir des biens de cette demeure. Il veut que, sans vous réserver la moindre chose, vous lui fassiez un don absolu de vous-même et de tout ce qui vous concerne. Selon que ce don sera plus ou moins parfait, vous recevrez de plus grandes ou de moindres grâces. Ce don total de soi à Dieu est la meilleure de toutes les marques pour reconnaître si nous arrivons jusqu’à l’oraison d’union. Ne vous imaginez pas que cette oraison ressemble, comme la précédente, à un sommeil : je dis à un sommeil, parce que dans l’oraison des goûts divins ou de quiétude qui précède celle-ci, l’âme paraît sommeiller, n’étant ni bien endormie ni bien éveillée. Dans l’oraison d’union, l’âme est très éveillée à l’égard de Dieu, et pleinement endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même. En effet, durant le peu de temps que l’union dure, elle est comme privée de tout sentiment, et quand elle le voudrait, elle ne pourrait penser à rien. Ainsi elle n’a besoin d’aucun artifice pour suspendre son entendement ; car il demeure tellement privé d’action, que l’âme ne sait même ni ce qu’elle aime, ni en quelle manière elle aime, ni ce qu’elle veut. Enfin, elle est absolument morte à toutes les choses du monde, et vivante seulement en Dieu. Qu’une telle mort est douce et agréable, mes sœurs ! C’est une mort, parce qu’elle détache l’âme de toutes les actions qu’elle peut produire pendant qu’elle est renfermée dans la prison de ce corps ; et elle est douce et agréable, parce que sans être encore dégagée de ce poids terrestre, il semble qu’elle s’en sépare pour s’unir plus intimement à Dieu. Je ne sais si en cet état il lui reste assez de vie pour pouvoir respirer. Il me paraît que non, ou qu’au moins, si elle respire, elle ne le sait point. Son entendement voudrait s’employer à comprendre quelque chose de ce qui se passe en elle. Mais s’en trouvant incapable, il demeure tout interdit, et il lui reste si peu de force, qu’il ne peut agir en aucune manière ; semblable à une personne qui tombe dans une si grande défaillance, qu’elle est comme morte.
Ô secrets de mon Dieu ! je ne me lasserai jamais, mes filles, de travailler à vous en donner l’intelligence pour vous porter à le louer et à le bénir ; mais pour une fois que je pourrai bien rencontrer, il m’arrivera mille fois le contraire.
J’ai dit que l’oraison d’union n’est pas un sommeil comme l’oraison de quiétude. Dans celle-ci, jusqu’à ce que l’âme ait une grande expérience, elle ne sait si elle dort ou si elle veille, ni si ce qu’elle sent vient de Dieu ou du démon, qui se transforme en ange de lumière, et elle reste ainsi en suspens. Or, il est bon qu’elle éprouve ce doute, parce que la nature elle-même, comme je l’ai dit, peut quelquefois nous tromper dans cette quatrième demeure. Elle a moins à craindre qu’auparavant, il est vrai, que les bêtes venimeuses entrent dans cette partie du château ; il est néanmoins de petits lézards qui, minces et agiles, s’y glissent par la moindre ouverture. J’appelle de ce nom certaines petites pensées qui procèdent de l’imagination et des sources indiquées plus haut, et qui, sans pouvoir nuire, surtout si on les méprise, comme je l’ai conseillé, ne laissent pas d’être souvent fort importunes. Mais quelques déliés que soient ces lézards, ils ne peuvent entrer dans cette cinquième demeure, parce que ni l’imagination, ni la mémoire, ni l’entendement, ne sauraient troubler le bonheur dont on y jouit.
J’ose affirmer que si c’est une véritable union avec Dieu, le démon n’y peut trouver aucun accès, ni causer le moindre mal : cette suprême Majesté étant unie à l’essence de l’âme, il n’oserait s’en approcher, et il n’est pas en son pouvoir d’entendre ce qui se passe entre elle et son Créateur. Et comment lui, qui ne connaît pas nos pensées, pourrait-il pénétrer un secret que Dieu ne confie pas même à notre entendement ? Ô heureux état, où ce maudit ne nous peut nuire ! Ainsi, Dieu opérant dans l’âme, sans que ni elle ni aucune créature y apportent obstacle ; l’enrichit des plus grands biens ; et que ne donnera-t-il pas alors, lui qui prend tant de plaisir à donner, et qui peut tout ce qu’il veut ?
Ces paroles : Si c’est une véritable union avec Dieu, semblent, mes filles, vous causer du trouble, et vous me demandez s’il existe d’autres unions. Oui certes, il en existe d’autres. Car le démon sait aussi transporter l’âme en lui faisant aimer avec passion les choses vaines ; mais ce n’est pas de la même manière que Dieu, et il n’est pas non plus en son pouvoir de verser dans l’âme ce plaisir, ce contentement, cette paix et ces délices que Dieu y répand. Que dis-je ? il n’y a aucun rapport entre ce bonheur que goûte l’âme unie à Dieu, et les plaisirs de la terre. Leur origine étant entièrement différente, le sentiment qu’ils produisent l’est aussi, comme le peuvent attester ceux qui en ont fait l’expérience. J’ai dit ailleurs que les plaisirs de la terre n’affectent, en quelque sorte, que la superficie des sens, tandis que ces joies célestes pénètrent, ce semble, jusque dans la moelle des os. Je pense avoir dit juste, et je ne saurais vraiment comment mieux dire.
Mais je crois voir que vous n’êtes pas encore satisfaites ; vous craignez de vous tromper en ces closes si intérieures et si difficiles à discerner. Eh bien ! mes filles, quoique ce que j’ai dit suffise à ceux qui ont été élevés à l’oraison d’union, attendu qu’entre elle et les contentements de la terre la différence est fort grande, je veux vous en donner une marque si manifeste, que vous ne puissiez douter si c’est une grâce qui vient de Dieu. Il lui a plu, par sa bonté, de me faire connaître aujourd’hui cette marque, et il me paraît qu’elle est très certaine. Ces mots : il me parait ou il me semble, sont des termes dont j’use toujours dans les matières difficiles, alors même que je crois les bien entendre, et parler selon la vérité, parce que je suis disposée, si je me trompe, à m’en rapporter à des hommes savants. S’ils n’ont pas une connaissance expérimentale de ces faveurs, ils ont l’instinct de la vérité. Dieu les ayant choisis pour être des lumières de son Église, il suffit qu’on leur propose une vérité pour qu’une lumière intérieure les porte à l’admettre. Pourvu qu’ils joignent la vertu à la science, rien de tout ce qu’on peut leur dire des grandeurs de Dieu et des merveilles qu’il opère, ne les étonne ; car ils savent que son pouvoir n’ayant point de bornes, il peut aller encore beaucoup au-delà. Enfin, quoiqu’il puisse se rencontrer certaines choses dont ils n’aient point connaissance, ils en trouvent d’autres dans les livres, par lesquelles ils jugent qu’on peut recevoir pour vraies celles qui semblent nouvelles. J’en puis parler par expérience, aussi bien que de ces demi-savants à qui tout fait peur, et dont l’ignorance m’a coûté si cher. Quant à moi, je suis convaincue que ceux-là ferment la porte de leur âme à ces grandes faveurs, qui ne croient point que Dieu peut faire beaucoup plus, et qui ne peuvent se persuader que sa bonté divine a souvent pris plaisir, et se plait encore à se communiquer très particulièrement à ses créatures. Gardez-vous donc bien, mes filles, de jamais tomber dans cette erreur. Mais, quoi que l’on vous dise des grandeurs de Dieu, croyez qu’elles vont encore infiniment au-delà. N’allez pas non plus vous mettre à examiner si ceux à qui il fait ces grâces, sont bons ou mauvais. C’est à lui de le connaître. Pour nous, nous n’avons qu’à le servir avec simplicité de cœur, avec humilité, et à lui donner des louanges qui sont dues à ses œuvres et à ses merveilles.
Je reviens à cette marque que j’appelle la véritable. Comme nous l’avons déjà vu, quand Dieu élève l’âme à l’union, il suspend l’action naturelle de toutes ses puissances, afin de mieux imprimer en elle la véritable sagesse. Ainsi elle ne voit, ni n’entend, ni ne comprend, pendant qu’elle demeure unie à Dieu ; mais ce temps est toujours de courte durée, et lui semble plus court encore qu’il ne l’est en effet. Dieu s’établit lui-même dans l’intérieur de cette âme de telle manière, que quand elle revient à elle, il lui est impossible de douter qu’elle n’ait été en Dieu, et Dieu en elle ; et cette vérité lui demeure si fermement empreinte, que quand elle passerait plusieurs années sans être de nouveau élevée à cet état, elle ne peut ni oublier la faveur qu’elle a reçue, ni douter de sa réalité. L’âme peut en outre juger de la vérité de cette union par les effets qu’elle produit ; je les ferai connaître plus tard, parce que c’est très important.
Mais, me direz-vous, comment peut-il se faire que l’âme ait vu, entendu, qu’elle a été en Dieu et Dieu en elle, puisque durant cette union elle ne voit ni n’entend ? Je réponds qu’elle ne le voit point alors, mais qu’elle le voit clairement ensuite, quand elle revient à elle, non par une vision, mais par une certitude qui lui reste et que Dieu seul peut lui donner. Je connais une personne qui ne savait pas que Dieu fût en toutes choses par présence, par puissance et par essence, et qui, après avoir été favorisée de la grâce dont je parle, le crut de la manière la plus inébranlable. En vain un de ces demi-savants à qui elle demanda comment Dieu était en nous, et qui n’en savait pas plus qu’elle avant qu’elle eût été éclairée, lui répondit que Dieu n’était en nous que par grâce ; elle ne voulut point ajouter foi à sa réponse, tant elle était sûre de la vérité. Elle interrogea ensuite de vrais savants, et comme ils la confirmèrent dans sa croyance, elle en fut extrêmement consolée.
N’allez pas croire que cette certitude ait pour objet quelque chose de corporel, comme lorsqu’il s’agit du corps réel quoique invisible de Notre Seigneur Jésus-Christ dans le très saint Sacrement. Non, rien de tel ; il n’est question ici que de la seule divinité. Mais comment, me dira-t-on, pouvons-nous avoir une si grande certitude de ce que nous ne voyons point ? A cela je ne sais que répondre ; ce sont des secrets de la toute-puissance de Dieu qu’il ne m’appartient pas de pénétrer. Je suis néanmoins assurée que je dis la vérité, et je ne croirai jamais qu’une âme qui n’aura pas cette certitude, ait été entièrement unie à Dieu. Elle ne l’aura été sans doute que par quelqu’une de ses puissances, ou par quelque autre de tant de différentes faveurs qu’il fait aux âmes. A l’égard de ces choses spirituelles, nous ne devons point chercher des raisons pour savoir de quelle sorte elles se passent. Notre esprit n’étant pas capable de les comprendre, nous nous tourmenterions à pure perte. Qu’il nous suffise de considérer que la puissance de Celui qui opère ces merveilles est infinie. Je me souviens, à ce sujet, de ce que dit l’Épouse dans les Cantiques : Le Roi m’a introduite dans ses celliers. Vous voyez qu’elle ne dit pas qu’elle y soit entrée d’elle-même. Elle dit encore qu’elle allait cherchant de tous côtés son Bien-aimé. A mon avis, ce cellier mystérieux est le centre de notre âme, où Dieu nous introduit quand il lui plaît et comme il lui plaît, mais où tous nos efforts ne pourraient jamais nous faire entrer. Il n’appartient qu’à Dieu, je le répète, de nous y introduire. L’unique concours qu’il demande de nous, c’est une volonté entièrement soumise à la sienne. Car les autres puissances et les sens sont endormis quand, toutes les portes étant fermées, il entre dans le centre de l’âme. C’est ainsi qu’il entra chez les disciples, lorsqu’il leur dit : La paix soit avec vous ; et c’est encore ainsi qu’il sortit du sépulcre, sans lever la pierre qui en fermait l’entrée. Vous verrez, dans la septième demeure, comment Dieu veut que l’âme le possède au centre d’elle-même, bien mieux encore qu’elle ne le fait ici. Ô mes filles, que nous verrons de grandes choses, si nous avons toujours les yeux ouverts sur notre bassesse et notre misère, et si nous savons comprendre que nous ne sommes pas dignes d’être les servantes de ce grand Dieu dont les perfections et les merveilles accablent nos entendements ! Qu’il soit loué à jamais ! Ainsi soit-il.