Comme il est beau le doux lac dans la paix de la nuit, sous le baiser de la lune! Paradisiaque tant il est pur. La lune s’y mire en plein du ciel et lui donne l’aspect du diamant, sa phosphorescence tremble sur les collines, les découvre et semble couvrir de neige les villes de la rive…

De temps en temps ils sortent le filet. Une cascade de diamants tombe en produisant des arpèges sur l’argent du lac. Vide. Ils l’immergent de nouveau. Ils se déplacent. Ils n’ont pas de chance…

Les heures passent. La lune se couche pendant que la clarté de l’aube se fraie un chemin, incertain, vert azur… Une brume chaude fume du côté des rives, particulièrement vers l’extrémité sud du lac de Tibériade qui en est voilé et aussi Tarichée. Une brume basse, peu épaisse, que le premier rayon de soleil fera disparaître. Pour l’éviter, ils préfèrent côtoyer le côté oriental où elle est moins épaisse pendant qu’à l’ouest, venant du marécage qui est au-delà de Tarichée sur la rive droite du Jourdain, elle s’épaissit comme si le marécage fumait.

Ils voguent, attentifs à éviter quelque péril sur ses hauts fonds, eux qui connaissent bien le lac.

633.6 - “Vous, de la barque! N’avez-vous rien à manger?”

Une voix d’homme vient de la rive, une voix qui les fait sursauter.

Mais ils haussent les épaules en répondant à haute voix:

“Non” et puis entre eux:

“Il nous semble toujours l’entendre!…”

“Jetez le filet à droite de la barque et vous allez trouver.”

La droite, c’est vers le large. Ils jettent le filet, un peu perplexes. Secousses, poids qui fait pencher la barque du côté où se trouve le filet.

“Mais C’est le Seigneur!” crie Jean.

“Le Seigneur, tu dis?” demande Pierre.

“Et tu en doutes? Il nous a semblé que c’était sa voix, mais ceci en est la preuve. Regarde le filet! C’est comme cette fois-là! C’est Lui, te dis-je. O mon Jésus! Où es-tu?”

Tous essaient de voir pour percer les voiles de la brume, après avoir bien assuré le filet pour le traîner dans le sillage de la barque, car c’est une manœuvre dangereuse de vouloir le lever. Et ils rament pour aller à la rive. Mais Thomas doit prendre la rame de Pierre qui a enfilé en toute hâte sa courte tunique sur ses braies très courtes. C’était d’ailleurs son unique vêtement comme c’est celui des autres, sauf Barthélemy. Il s’est jeté à la nage dans le lac et il fend à grandes brasses l’eau tranquille, en précédant la barque. Le premier, il met le pied sur la petite plage déserte où sur deux pierres, à l’abri d’un buisson épineux, luit un feu de brindilles. Et là, tout près du feu, se trouve Jésus, souriant et bienveillant.

“Seigneur! Seigneur!”

Pierre est essoufflé par l’émotion et ne peut dire autre chose. Ruisselant d’eau comme il est, il n’ose pas même toucher le vêtement de son Jésus et il reste prosterné sur le sable, en adoration, avec la tunique qui lui colle dessus.

La barque frotte sur le sable et s’arrête. Tous sont debout agités par la joie…

633.7 - “Apportez ici de ces poissons. Le feu est prêt. Venez et mangez” commande Jésus.

Pierre Court à la barque et il aide à hisser le filet et il saisit dans le tas frétillant trois gros poissons. Il les frappe sur le bord de la barque pour les tuer et les éventre avec son couteau. Mais les mains lui tremblent, oh! pas de froid! Il les rince et les porte où se trouve le feu, il les installe dessus et surveille leur cuisson. Les autres restent à adorer le Seigneur, un peu loin de Lui, craintifs comme toujours devant Lui qui est Ressuscité si divinement puissant.

“Voilà: ici il y a du pain. Vous avez travaillé toute la nuit et vous êtes fatigués. Maintenant vous allez vous réconforter. Est-ce prêt, Pierre?”

“Oui, mon Seigneur” dit Pierre avec une voix encore plus rauque que d’habitude.

Penché sur le feu, et il essuie ses yeux qui dégouttent comme si la fumée les faisait pleurer en les irritant en même temps que la gorge. Mais ce n’est pas la fumée qui lui donne cette voix et ces larmes…

Il apporte le poisson qu’il a étendu sur une feuille râpeuse, il semble que ce soit une feuille de courge qu’André lui a apportée après l’avoir rincée dans le lac.

Jésus offre et bénit. Il coupe le pain et les poissons et il les distribue en faisant huit parts, et il y goûte Lui aussi. Ils mangent avec le respect avec lequel ils accompliraient un rite. Jésus les regarde et sourit. Mais il se tait Lui aussi jusqu’au moment où il demande: