- Non, non, Marie l’a dit elle aussi: “J’ai vu Satan en voyant Judas. ” Oh! hâtons-nous de chercher un saint à place!

- Écoute: moi, je ne choisis personne. Si Jésus, qui est Dieu, a choisi un Judas, que choisira donc le pauvre Pierre?

-Et pourtant tu devras bien le faire…

- Non, mon cher, moi je ne choisis rien. Je le demanderai au Seigneur. Pierre a déjà commis assez de péchés!»

628.4 – Jacques, fils d’Alphée, intervient d’un air découragé:

«Il y a tant de choses que nous devons demander! L’autre soir, nous étions sidérés. Mais il faut que quelqu’un nous enseigne. Car… comment ferons-nous pour comprendre si quelque chose est vraiment un péché, ou non? Vois comme le Seigneur parle des païens d’une façon différente de la nôtre. Vois comme il excuse plutôt une lâcheté et un reniement que le doute sur la possibilité de son pardon… Moi, j’ai peur de mal faire.

  • Vraiment, il nous a beaucoup parlé. Et pourtant il me semble ne rien savoir. Je suis hébété depuis une semaine, avoue, découragé, l’autre Jacques.

- Moi aussi.

- Moi aussi.

- Et moi de même.

Ils sont tous dans le même état et se regardent les uns les autres avec étonnement. Ils recourent à ce qui est désormais leur dernière solution:

“Nous irons chez Lazare, disent-ils. Peut-être que là nous trouverons le Seigneur et… Lazare nous aidera.”

628.5 – On frappe à la porte. Ils se taisent tous pour écouter et poussent un “oh!” de stupeur en voyant entrer dans le vestibule Élie accompagné de Thomas, un Thomas si hagard qu’il ne paraît plus lui-même.

Ses compagnons se pressent autour de lui en criant leur joie:

“Tu sais qu’il est ressuscité et qu’il est venu? Et il t’attend pour revenir!

- Oui. Élie m’a dit cela, lui aussi. Mais je n’en crois rien. Je crois ce que je vois, or je vois que, pour nous, c’en est fini. Je vois que nous sommes tous dispersés. Je vois qu’il n’y a même plus un tombeau où le pleurer. Je vois que le Sanhédrin veut se débarrasser à la fois de son complice, dont il décrète l’inhumation comme si c’était un animal souillé, au pied de l’olivier où il s’est pendu, et des fidèles du Nazaréen. J’ai été arrêté le vendredi aux portes, et on m’a dit: “Toi aussi, tu étais l’un des siens? Il est mort, désormais. Retourne battre l’or. ” Je me suis enfui…

- Mais où? Nous t’avons cherché partout!

- Où? Je suis allé jusqu’à la maison de ma sœur à Rama. Mais je n’ai pas osé entrer, car… pour qu’une femme ne m’adresse pas de reproches. Alors j’ai erré à travers les montagnes de Judée et hier j’ai fini à Bethléem, dans sa grotte. Que j’ai pleuré! J’ai dormi dans les décombres et c’est là que m’a trouvé Élie à son arrivée… Je ne sais pourquoi.

  • Pourquoi? Tout simplement parce qu’aux moments de joie ou de douleur trop grande, on va là où on ressent le plus Dieu. Bien des fois, ces années-ci, je suis allé là-bas, de nuit, comme un voleur, pour me sentir caresser l’âme par le souvenir de ses vagissements. Je m’échappais dès le lever du soleil pour ne pas être lapidé. Mais j’étais déjà consolé. Cette fois, j’y suis allé pour dire à cet endroit: “Je suis heureux” et pour en prendre ce que je peux. C’est ce que nous avons décidé: nous voulons prêcher sa foi, mais nous en recevrons la force d’un morceau de ce mur, d’une poignée de cette terre, d’une écharde de ces poteaux. Nous ne sommes pas assez saints pour oser prendre la terre du Calvaire…

- Tu as raison, Élie. Nous devrions le faire nous aussi, et nous le ferons. Mais Thomas?

- Thomas dormait et pleurait. Je lui ai dit: “Réveille-toi et ne pleure plus. Il est ressuscité.” Il refusait de me croire, mais j’ai tellement insisté que je l’ai convaincu. Le voici. Maintenant qu’il est parmi vous, je me retire. Je rejoins mes compagnons qui partent en Galilée. Paix à vous.»

Élie s’en va.

628.6 – “Thomas, il est ressuscité. C’est moi qui te l’affirme. Il a été avec nous. Il a mangé. Il a parlé. Il nous a bénis. Il nous a pardonné. Il nous a donné le pouvoir de pardonner. Oh! Pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt?»

Thomas ne sort pas de son abattement. Il hoche la tête, têtu.

«Je ne crois pas. Vous avez vu un fantôme. Vous êtes tous fous, à commencer par les femmes. Un homme mort ne se ressuscite pas.

- Un homme, non. Mais lui est Dieu. Ne le crois-tu pas?

- Si. Je crois qu’il est Dieu. Mais précisément parce que je le crois, je dis que, si bon qu’il puisse être, il ne peut l’être au point de venir parmi ceux qui l’ont si peu aimé. Et j’ajoute que, si humble qu’il soit, il doit en avoir assez de s’humilier dans notre carne Carnaccia dans le texte original. . Non. Il doit être — il l’est certainement — triomphant au Ciel, et peut-être apparaîtra-t-il comme esprit. Je dis: peut-être. Nous ne méritons même pas cela! Mais ressuscité en chair et en os, non. Non, je ne le crois pas.

- Mais puisque nous l’avons embrassé, vu manger, entendu sa voix, senti sa main, vu ses blessures! - Je n’en crois rien. Je ne peux le croire. Pour croire, je devrais voir. Si je ne vois pas dans ses mains le trou des clous et si je n’y mets pas le doigt, si je ne touche pas les blessures de ses pieds, et si je ne mets pas ma main à l’endroit où la lance a ouvert son côté, je ne croirai pas. Je ne suis pas un enfant ou une femme. Je veux l’évidence. Ce que ma raison ne peut accepter, je le refuse. Or je ne peux accepter votre parole.

  • Mais, Thomas! Comment peux-tu imaginer que nous voulions te tromper?

- Non, mes pauvres, au contraire! Bienheureux êtes-vous d’avoir la bonté de vouloir m’amener à trouver la paix que vous avez réussi à obtenir par votre illusion. Mais… moi, je ne crois pas à sa résurrection.

- Tu n’as pas peur qu’il te punisse? Il entend et voit tout, tu sais?

- Je lui demande de me convaincre. J’ai une raison, et je m’en sers. Que lui, le Maître de la raison humaine, redresse la mienne si elle se fourvoie.

- Il disait que la raison est libre.

Voilà donc un motif supplémentaire de ne pas la rendre esclave d’une suggestion collective. Je vous aime bien, et j’aime le Seigneur. Je le servirai comme je le peux, et je serai avec vous pour vous aider à le servir. J’annoncerai sa doctrine. Mais je ne puis croire que si je vois.»

Entêté, Thomas n’écoute que lui-même.

Ils lui parlent de tous ceux qui l’ont vu, et comment ils l’ont vu. Ils lui conseillent de parler avec Marie. Mais lui secoue la tête, assis sur un siège de pierre, plus pierre lui que son siège. Têtu comme un enfant, il répète:

«Je croirai si je vois…»

C’est le grand mot des malheureux qui nient ce qu’il est si doux et si saint de croire quand on admet que Dieu peut tout.

------Dans l’édition française de 1985, figurait ici un commentaire de Jésus qui a été inséré, dans la nouvelle édition, au chapitre 613.14. ------