“Un homme qui raisonne non pas en Dieu comme lui le fait, mais en homme.”

“Tu me soupçonnes? Tu me prends pour un traître?” dit Judas agité.

“Tu l’as dit. Non pas que je te considère comme volontairement tel mais tu es si… insouciant, Judas, si changeant! Et tu as trop d’amis. Et elle te plaît trop, la grandeur, en tout. Toi, oh! tu ne saurais pas te taire! Ou pour répliquer à quelque perfide, ou pour montrer que tu es l’apôtre, tu parlerais. C’est pourquoi tu es ici et tu y restes, ainsi tu ne nuis pas et tu ne te crées pas de remords.”

“Dieu ne contraint pas la liberté de l’homme, et toi, tu veux le faire?”

“Je veux le faire. Mais dis-moi, enfin: te pleut-il sur la tête? Le pain te manque-t-il? L’air est-il mauvais? Le peuple t’offense-t-il? Rien de cela. La maison est solide, même si elle n’est pas riche, l’air est bon, la nourriture ne t’a jamais manqué, la population t’honore. Alors pourquoi es-tu ici si inquiet, comme si tu étais en prison?”

“Il y a deux peuples que mon âme ne peut souffrir et le troisième que je hais n’est même pas un peuple: ceux du mont Seïr, les philistins et le sot peuple qui habite Sichem Siracide 50,25-26. ”. Je te réponds par les paroles du sage, et j’ai raison de penser ainsi. Regarde si ces peuples nous aiment!”

“Hum! En vérité, il ne me semble pas que les autres, le tien et le mien soient bien meilleurs. Nous avons reçu des pierres en Judée et en Galilée, en Judée plus encore qu’en Galilée, et dans le Temple de Judée plus qu’en tout autre lieu. Je ne trouve pas que l’on nous ait maltraités ni sur les terres des philistins, ni ici, ni ailleurs…”

“Où ailleurs? Nous ne sommes pas allés ailleurs, heureusement. Et même, s’il s’était agi d’aller ailleurs, je ne serais pas venu et je n’y viendrai pas à l’avenir.

556.3 – Je ne veux pas me contaminer davantage.”

“Te contaminer? Ce n’est pas cela qui t’impressionne, Judas de Simon. Tu ne veux pas t’aliéner ceux du Temple. C’est cela qui t’afflige” dit paisiblement Simon le Zélote, resté dans la cuisine avec Pierre, Jacques d’Alphée et Philippe.

Les autres s’en sont allés l’un après l’autre avec les deux enfants pour rejoindre le Maître. Fuite méritoire car elle est faite pour ne pas manquer à la charité.

“Non. Pas pour cela. Mais parce qu’il ne me plaît pas de perdre mon temps et de donner la sagesse à des sots. Regarde! À quoi cela a-t-il servi de prendre avec nous Hermastée? Il s’en est allé et n’est plus revenu. Joseph dit qu’il s’est séparé de lui en disant qu’il serait revenu pour la Fête des Tentes. L’as-tu vu peut-être? Un renégat…” Hermastée est parti évangéliser son pays, la Philistie (EMV 486). Il meurt, probablement assassiné (EMV 564).

“Moi, je ne sais pas pourquoi il n’est pas revenu et je ne juge pas. Mais pourtant je te demande: est-il par hasard le seul qui ait abandonné le Maître et même lui est devenu hostile? N’y a-t-il pas des renégats parmi nous juifs, et parmi les galiléens? Peux-tu le soutenir?” Allusion à la défection massive des disciples après le discours sur le "Pain de Vie" (EMV 354.15).

“Non, c’est vrai. Mais moi, enfin, je suis mal à l’aise ici. Si on savait que nous sommes ici! Si on savait que nous traitons avec les samaritains jusqu’à entrer dans leurs synagogues le sabbat! Lui veut le faire… Malheur si on le savait! L’accusation serait justifiée…”

“Et le Maître condamné, veux-tu dire. Mais il l’est déjà. Il l’est déjà avant qu’on le sache. Il a été condamné, même, après avoir ressuscité un juif en Judée. Il est haï et accusé d’être samaritain et ami des publicains et des prostituées. Il l’est depuis… toujours. Et toi, plus que tous, tu sais s’il ne l’est pas!”

“Que veux-tu dire, Nathanaël? Que veux-tu dire? Que moi j’y suis pour quelque chose? Que puis-je savoir de plus que vous?” Il est très agité.

“Mais, mon garçon, tu me fais l’effet d’un rat entouré d’ennemis! Mais tu n’es pas un rat et nous ne sommes pas armés de bâtons pour te capturer et te tuer. Pourquoi tant d’angoisse? Si ta conscience est en paix, pourquoi t’agites-tu pour d’innocentes paroles? Que dit Barthélemy pour que tu t’agites ainsi?

N’est-il pas vrai, peut-être, que personne plus que nous, ses apôtres, qui dormons près de Lui et vivons avec Lui, nous pouvons savoir et témoigner que Lui n’aime pas le samaritain, le publicain, le pécheur, la courtisane, mais leurs âmes?

C’est parce qu’il se soucie d’elles seules — et seul le Très-Haut peut savoir quel effort le Très Pur doit faire pour approcher ce que nous hommes et pécheurs nous appelons “ordure” — alors qu’il va avec les samaritains, les publicains et les courtisanes? Tu ne comprends pas et ne connais pas encore Jésus, mon garçon! Toi, moins que les samaritains eux-mêmes, les philistins, les phéniciens et autant d’autres que tu veux” dit Pierre.

Ses dernières paroles sont empreintes de tristesse. Judas ne parle plus et les autres aussi se taisent.

556.4 – La petite vieille rentre pour dire:

“Ils sont dans la rue les gens de la ville. Ils disent que c’est l’heure de la prière du sabbat et que le Maître a promis de parler…”

“Je vais le dire, femme. Et toi, dis à ceux d’Éphraïm que nous allons venir” lui répond Pierre, et il sort dans le jardin pour prévenir Jésus.

“Toi, que fais-tu? Tu viens! Si tu ne veux pas venir, éloigne-toi, sors avant que Lui soit affligé par ton refus” dit le Zélote à Judas.

“Je viens avec vous. Ici on ne peut pas parler! Il semble que je sois le plus grand pécheur. Toutes mes paroles sont mal comprises.”