Il s’incline et s’en va vers la sortie où un serviteur l’attend pour tenir son cheval et lui ouvrir le portail.
543.3 – “Que faisons-nous, Marie?” demande Marthe après avoir vu partir le médecin.
“Nous obéissons au Maître. Il a dit de le faire appeler après la mort de Lazare. Et nous le ferons.”
“Mais, une fois qu’il va être mort… à quoi servira-t-il d’avoir le Maître ici? Pour notre cœur, oui, ce sera utile. Mais pour Lazare!… J’envoie un serviteur l’appeler.”
“Non. Tu détruirais le miracle. Lui a dit de savoir espérer et croire contre toute réalité contraire. Et si nous le faisons, nous aurons le miracle, j’en suis sûre. Si nous ne savons pas le faire, Dieu nous laissera avec notre présomption de vouloir faire mieux que Lui, et Il ne nous accordera rien.”
“Mais tu ne vois pas combien souffre Lazare? Tu ne te rends pas compte comment, dans les moments où il est conscient, il désire le Maître? Tu n’as pas de cœur, toi, de refuser cette dernière joie à notre pauvre frère!… Notre pauvre frère! Notre pauvre frère! Bientôt nous n’aurons plus de frère! Plus de père, plus de mère, plus de frère! La maison détruite, et nous seules, comme deux palmiers dans un désert.”
Elle est prise d’une crise de douleur, je dirais même d’une crise de nerfs toute orientale, et elle s’agite, se frappant le visage et se décoiffant.
Marie la saisit, lui impose:
“Tais-toi! Tais-toi, te dis-je! Il peut entendre. Je l’aime plus et mieux que toi et je sais me dominer. Tu sembles une femmelette malade. Tais-toi, dis-je! Ce n’est pas par cette agitation que l’on change les destinées, ni non plus que l’on émeut les cœurs. Si tu le fais pour émouvoir le mien, tu te trompes. Penses-y bien. Le mien se brise dans l’obéissance. Mais il tient bon par elle.”
Marthe, dominée par la force de sa sœur et par ses paroles, se calme quelque peu. Mais dans sa douleur, plus calme maintenant, elle gémit en appelant sa mère:
“Maman! Oh! maman, console-moi. Il n’y a plus de paix en moi depuis que tu es morte. Si tu étais ici, maman! Si le chagrin ne t’avait pas tuée! Si tu étais ici, tu nous guiderais et nous t’obéirions pour le bien de tous… Oh!…”
Marie change de couleur. Sans faire de bruit elle pleure le visage angoissé et se tordant les mains sans parler.
Marthe la regarde et elle dit:
“Notre mère, quand elle fut près de mourir, me fit promettre que je serais une mère pour Lazare. Si elle était ici…”
“Elle obéirait au Maître, car c’était une femme juste. C’est inutilement que tu essaies de m’émouvoir. Dis-moi donc que j’ai assassiné ma mère par les douleurs que je lui ai données. Je te dirai: “Tu as raison”. Mais si tu veux me faire dire que tu as raison de vouloir le Maître, je te dis: “Non”. Et je dirai toujours: “Non”. Et je suis certaine que du sein d’Abraham elle m’approuve et me bénit. Allons à la maison.”
“Plus rien! Plus rien!”
“Tout! C’est tout que tu devrais dire. En vérité tu écoutes le Maître et tu sembles attentive pendant qu’il parle, mais ensuite tu ne te rappelles pas ce qu’il dit. Ne nous a-t-il pas toujours dit qu’aimer et obéir nous rend fils de Dieu et héritiers de son Royaume? Et alors comment peux-tu dire que nous allons rester sans plus rien, si nous avons Dieu et si nous possédons le Royaume grâce à notre fidélité? Oh! comme, en vérité, il faut être absolues, comme je l’ai été, dans le mal, pour pouvoir être aussi, et savoir, et vouloir être absolues dans le bien, dans l’obéissance, dans l’espérance, dans la foi, dans l’amour!…”
“Tu permets aux juifs de se moquer du Maître et de faire des insinuations sur son compte. Tu les as entendus avant-hier…”
“Et tu penses encore aux croassements de ces corneilles et aux cris de ces vautours? Mais laisse-les cracher ce qu’ils ont en eux! Que t’importe le monde? Qu’est le monde par rapport à Dieu? Regarde: moins que ce taon dégoûtant, engourdi par le froid ou empoisonné pour avoir sucé des ordures et que j’écrase ainsi.”
Et elle donne un énergique coup de talon à un taon qui chemine lentement sur le gravier du sentier. Puis elle prend Marthe par le bras en disant:
“Allons, viens à la maison et…”
“Au moins faisons le savoir au Maître. Envoyons Lui dire qu’il est mourant, sans dire autre chose…”
“Comme s’il avait besoin de l’apprendre de nous! Non, ai-je dit, C’est inutile. Lui a dit: “Quand il sera mort, faites-le-moi savoir”. Et nous le ferons. Pas avant.”
“Personne, personne n’a pitié de ma douleur! Et toi moins que tous…”
“Et cesse de pleurer ainsi. Je ne puis le supporter…”