“Nous non plus, Jean, nous ne le comprenons pas complètement. Nous ne voulons pas le comprendre. Tu vois quelle difficulté nous avons à accepter son idée messianique?”
“Oui. Pour tout, nous le croyons aveuglément, mais pas pour cela. Toi qui es instruit, sais-tu m’en dire le pourquoi? Nous qui trouvons que devant le Christ les rabbis sont obtus, pourquoi alors nous aussi n’arrivons-nous pas à l’idée parfaite d’une royauté spirituelle du Messie?”
“Je me le suis demandé bien des fois. Car je voudrais arriver à ce que tu appelles l’idée parfaite. Et je crois pouvoir me tranquilliser en me disant à moi-même que ce qui s’oppose en nous, qui avons la volonté de le suivre non seulement matériellement et doctrinalement mais aussi spirituellement, à cette acceptation, ce sont tous les siècles qui sont derrière nous… et qui sont en nous, en notre intérieur. Tu vois? Regarde à l’orient, au midi et à l’occident. Chaque pierre a un souvenir et un nom. Chaque pierre, chaque fontaine, chaque sentier, chaque village ou citadelle, chaque ville, chaque fleuve, chaque montagne, que nous rappellent-ils? Que nous crient-ils? La promesse d’un Sauveur. Les miséricordes de Dieu pour son peuple. Comme la goutte d’huile d’une outre percée, le petit groupe du début, le noyau du futur peuple d’Israël s’est répandu avec Abraham à travers le monde jusqu’à la lointaine Égypte et puis, de plus en plus nombreux, il est revenu avec Moïse aux terres du père Abraham, riche de promesses de plus en plus vastes et plus assurées, et des marques de la paternité de Dieu, devenant un vrai Peuple car pourvu d’une Loi, la plus sainte des lois. Mais qu’est-il arrivé ensuite?
Ce qui est arrivé à cette cime qui, il y a un moment, brillait dans le soleil. Regarde-la maintenant. Elle est enveloppée de nuages qui en changent l’aspect. Si nous ne savions pas que c’est elle et si nous devions la reconnaître pour nous diriger sur un chemin sûr, le pourrions-nous, changée comme elle l’est par des couches épaisses de nuages qui ressemblent à des mamelons et des dômes? C’est ce qui est arrivé en nous. Le Messie est ce que Dieu a dit à nos pères, aux patriarches et aux prophètes. Immuable. Mais ce que nous y avons mis de nous, pour… l’expliquer, selon la pauvre sagesse humaine, voilà que cela nous a créé un Messie, une figure morale du Messie tellement fausse que nous, nous ne reconnaissons plus le vrai Messie. Et nous, avec les siècles et les générations qui sont derrière nous, nous croyons au Messie que nous avons imaginé, au Vengeur, au Roi humain, très humain, et nous n’arrivons pas, en dépit de ce que nous disons et croyons, à concevoir Celui qui est Messie et Roi tel qu’il est réellement, tel que pensé et voulu par Dieu. C’est cela, mon ami!”
500.4 – “Mais alors nous n’arriverons jamais, nous, du moins nous, à voir, à croire, à vouloir le vrai Messie?”
“Nous y arriverons. Si nous ne devions pas y arriver, Lui ne nous aurait pas choisis. Et si l’Humanité ne devait jamais arriver à bénéficier du Messie, le Très-Haut ne l’aurait pas envoyé.”
“Mais Lui rachètera la Faute, même sans le concours de l’Humanité! Par son seul mérite.”
“Mon ami, ce serait une grande rédemption que celle de la Faute d’origine. Mais elle ne serait pas complète. Nous avons en nous d’autres fautes individuelles en plus de celle d’origine et celles-là, pour être lavées, ont besoin du Rédempteur et de la foi de celui qui recourt à Lui comme à son Salut. Je pense que la Rédemption agira jusqu’à la fin des siècles. Le Christ ne sera pas inactif un seul instant, du moment où il sera Rédempteur et donnera à l’Humanité la Vie qui est en Lui. Il sera comme une source qui se donne à celui qui a soif, continuellement, jour après jour, une lune après l’autre, une année après l’autre, un siècle après l’autre. L’Humanité aura toujours besoin de la Vie. Lui ne peut cesser de la donner à ceux qui espèrent et croient en Lui avec sagesse et justice.”
“Tu es instruit, Nathanaël. Moi, je suis un pauvre ignorant.”
“Tu fais, par instinct spirituel, ce que j’accomplis péniblement par réflexion mentale: notre transformation d’Israélites en chrétiens… Mais tu arriveras plus vite au terme, car tu sais plutôt aimer que penser. C’est l’amour qui te transporte et te transforme.”
“Tu es bon, Nathanaël. Si nous étions tous comme toi!” Jean pousse un profond soupir.
“N’y pense pas, Jean! Prions pour Judas” lui dit l’apôtre âgé qui a compris le soupir de Jean…
500.5 – “Oh! vous êtes ici, vous aussi! Nous vous regardions venir. De quoi parliez-vous tant?” demande Thomas en souriant.
“Nous parlions de l’ancien Israël. Où est le Maître?”
“Il est allé en avant, avec les frères et Isaac, voir un berger malade. Il nous a dit d’aller par ce chemin jusqu’à celui qui monte vers la cime.”
“Allons, alors.”
Ils descendent maintenant par un sentier moins casse-cou jusqu’à un vrai chemin muletier qui monte au Nébo. Il y a dans le bois une poignée de maisons. Plus bas, presque dans la vallée, un village proprement dit montre ses maisons blanches sur la pente qui devient très douce. Du petit chemin où ils sont, ils voient les gens qui entrent dans le village.
“C’est là que nous attendons celui de Pétra?” demande Pierre.
“Oui, c’est le village. Espérons qu’il soit arrivé, auquel cas nous reprendrons demain la route du Jourdain. Je ne sais pas. Je ne me sens pas du tout tranquille ici” dit Matthieu.
“Le Maître avait dit d’aller beaucoup plus en avant” dit l’Iscariote.
“Oui. Mais j’espère qu’on va le convaincre du contraire.”
“Mais de quoi as-tu peur? De Hérode? De ses sbires?”
“Des sbires, il n’y en a pas seulement près d’Hérode. Oh! voilà le Maître! Les bergers sont nombreux et heureux. Eux sont conquis. Ce sont des nomades. Ils vont aller répandre la bonne nouvelle que le Messie est sur la Terre” dit encore Matthieu.
Jésus les rejoint avec une suite de bergers et de troupeaux.
“Allons. Nous avons à peine le temps d’arriver au village. Eux vont nous loger, ils sont connus.” Jésus est content d’être parmi des simples qui savent croire au Seigneur.