“Oh! c’est inutile, ils sont toujours prêts et tout est propre… Seulement… il n’y en a pas assez. Vous êtes plus de douze. Mais moi, j’irai sur le foin et…”
“Cela non, père. Je vais y aller moi, alors” dit Jean.
“Non, moi” disent André et les autres.
“Non, ce n’est pas nécessaire. Moi je dors ici, sur cette table. Elle n’est certainement pas plus dure que le fond de ma barque, et Marziam…” dit Pierre.
“Il dort avec Moi…” interrompt Jésus.
“Ou avec moi, si tu veux… comme le faisait le petit Ananias” dit le vieillard, et son œil est une imploration.
“Oui, Maître. Toi, tu m’as encore. Lui… Je vais avec lui” dit Marziam.
Jésus le caresse, comprenant son geste.
496.3 – “Ils sont venus plusieurs fois te chercher après la Pentecôte. Puis ils ne sont plus venus” dit ensuite le petit vieux.
“Qui le cherchait?”
“Des pharisiens, hein! Et d’autres comme eux. Ils voulaient t’interroger. Mais moi, j’ai dit: “Allez à son village. Il n’est pas ici, et je ne sais pas quand il viendra…” C’était vrai, et ils se sont lassés de venir. Et ils cherchaient un autre, un certain Jean, qu’ils disaient être avec Toi et que peut-être ils pensaient caché ici. J’ai dit: “Mais c’est son apôtre, et il est avec Lui”. Ils ont dit: “Il est peut-être borgne son apôtre? Vieux, malade, mourant?” J’ai compris que ce n’était pas toi, et j’ai répondu: “Je ne connais que l’apôtre Jean, un jeune homme bon presque un enfant et qui est sain de cœur et de chair”. Ils m’ont menacé. Mais que pouvais-je dire d’autre? C’est la vérité…”
“Oui, c’est la vérité. Et sois toujours véridique, même si tu devais me nuire, ne mens jamais, père.”
“Seigneur, mes cheveux ont blanchi en cherchant toujours à obéir au Seigneur. Et parmi les obéissances, il y a aussi celle de ne pas dire des choses fausses. Mais… pourquoi te cherchent-ils ainsi, Seigneur? Moi, j’étais aveugle. À Jérusalem, je n’y allais donc pas. J’y suis retourné maintenant… Rien que pour le rite, car je voulais être ici à t’attendre… Et j’ai senti haine et amour autour de Toi… Et j’ai jugé qu’il y a plus de haine que d’amour chez les chefs du peuple. J’étais au Temple, ce matin où ils voulaient t’offenser… et je m’en suis enfui, désolé, pour t’attendre et pleurer ici. Pourquoi l’homme est-il si méchant?”
“Parce qu’il a tué son esprit. Et avec son esprit, la capacité de sentir le remords d’être injuste.”
“C’est vrai!… Et ils te cherchent pour te faire du mal?”
“Oui.”
“Oui!? Israël veut nuire à son Roi? Horreur! Israël se condamne aux châtiments prophétiques!… Oh! je suis content, maintenant, que mon fils soit mort… et je voudrais mourir moi aussi pour ne pas voir le péché d’Israël…”
496.4 – Il se fait un grand silence. On entend seulement le crépitement du bois dans le foyer.
“Mais parlons d’autre chose! On ne parle que de mort! de haine! de trahison! Assez! Assez! Je ne puis en entendre parler!” dit l’Iscariote.
Il est bouleversé, les yeux torves, agité, et il s’agite dans la cuisine, avec les jambes, les bras, tout lui-même.
“Judas a raison” disent plusieurs.
“Mais ne pas vouloir entendre ne sert à rien. Ce qu’il faut, c’est ne pas consentir” dit Jésus avec son geste résigné d’ouvrir les mains, les paumes tournées vers le haut, au-dessus de la table rustique.
“Que veux-tu dire? Consentir? Qui consent à cela?” Judas agite ses mains, presque sur le visage de Jésus, en se penchant, comme s’il se jetait sur la table pour atteindre le Maître.
“Qui? Tous ceux qui déjà rêvent de me voir périr dans mon sang. Sang! Sang de ton Messie! Sang sur toi, Terre, qui ne veux pas de ton Seigneur! Sang plus resplendissant que ces flammes! Sang, feu dans le gel et les ténèbres d’un monde criminel! Ils espèrent tuer la Lumière en lui enlevant le sang. Mais la lumière, c’est l’esprit; le sang est encore de la matière. La matière alourdit l’esprit. Le sang sur une plaque de mica affaiblit la lumière, n’est-ce pas vrai, peut-être?
Eh bien, en vérité, en vérité je vous dis que comme ce bois n’éclairait pas jusqu’au moment où il est devenu flamme et ses résines, en s’enflammant, se sont changées en splendeur, et maintenant c’est une lueur incandescente, de la même façon, quand tout sera accompli, et que le sang et la chair auront été consumés par le sacrifice, voilà, comme ce feu qui maintenant a tout changé en lumière, mon esprit flamboiera plus que jamais sur le monde et je serai plus que jamais Lumière. Une Lumière telle qu’elle éblouira pour toujours ceux qui haïssent la Lumière, ceux qui ont voulu la tuer. Une Lumière telle qu’elle fondra les portes d’or des Cieux fermées à l’Humanité depuis tant de siècles et le Ciel s’ouvrira aux justes. Une Lumière telle qu’elle percera les pierres qui forment la voûte de l’Abîme et l’atroce feu de l’Enfer deviendra d’une atrocité extrême sous les éclairs de mes rayons. Et malheur, malheur, malheur à ceux qui auront dressé des embûches à la Lumière! Sang et Lumière! Ces deux choses seront devant eux, jusqu’à les rendre fous et désespérés. Des démons!”
Jésus, qui s’était levé, quand il disait “en vérité” et avait fait peur, tant il était imposant dans la basse cuisine, aux murs sombres, auréolé par les flammes du foyer, s’assoit et se tait.
496.5 – Tous se regardent entre eux. Tous, sauf Judas que la vue du bois qui flambe semble hypnotiser… Il est hypnotisé et épouvanté. Une épouvante qui lui donne un masque atroce, d’une pâleur verdâtre et livide sur lequel le feu de bois met des traces rougeâtres.
Il me rappelle son visage épouvantable du Vendredi Saint. Puis il se tourne brusquement et il crie:
“Mais tais-toi! Tais-toi! Pourquoi nous tourmentes-tu?!” et il sort en claquant la porte…
“À sa façon, c’est vrai, mais il t’aime beaucoup… et il souffre d’entendre certaines paroles, dit Thomas, et il termine: Elles nous font si mal à nous aussi! Mais nous, nous sommes moins… étranges, oui, disons: étranges…”
Personne d’autre ne parle. Jésus Lui-même se tait…
“Les légumes sont cuits, le lait est chaud…” dit doucement le petit vieux resté intimidé, et il n’ose dire ces paroles banales après un tel incident…
“Appelez Judas et soupons” commande Jésus.
Jean sort pour appeler son compagnon. Ils rentrent… Judas a le visage tourmenté, mais sans le moindre signe d’apaisement… Il s’assoit cependant à table et se lève avec les autres quand Jésus offre et bénit, et il le regarde par en dessous quand Jésus fait les parts en gardant pour Lui la dernière.
Tout le monde voudrait dissiper la tristesse qui règne dans la pièce. Personne n’y parvient jusqu’à ce que Jésus Lui-même s’adresse au vieillard pour lui demander si le petit village et les alentours ont accueilli la parole du Seigneur.
“Oui, oui, Maître. Et très, très bien. Je dirais mieux que sur l’autre rive. Tu sais… il est très vif ici le souvenir du Baptiste, et ses disciples qui maintenant sont les tiens, le gardent éveillé et te mettent en lumière au moyen de ses paroles. Et puis… ici… En Pérée et en Décapole, il y a peu de pharisiens, et alors…”