“Qu’il en soit comme vous voulez, mais restons là où nous sommes. La journée est si douce et l’endroit si beau.”

En effet ils sont dans une conque qui est toute en vergers. Au milieu coule un petit torrent que les premières pluies ont alimenté et qui s’en va bruyant et éclairé par le soleil, descendant entre les pierres qui le brisent en écume nacrée, vers le Jourdain. Les arbustes, qui ont résisté à l’été, semblent jouir sur les deux rives des embruns de l’eau réduite en écume, et brillent en frémissant doucement sous un vent tempéré qui apporte un parfum de pommes mûres et de moût en fermentation.

Jésus va justement près du torrent et s’assoit sur un rocher, ayant sur la tête l’ombre légère d’un saule et à côté les eaux riantes qui descendent dans la vallée. Les gens s’installent sur l’herbe qui a poussé sur les deux rives.

Entre-temps, on apporte du village du pain, du lait qu’on vient de traire, des fromages, des fruits et du miel, et on offre le tout à Jésus pour qu’il se restaure avec les siens. Et on le regarde manger, après qu’il ait offert et béni la nourriture, simple comme un mortel, souverainement beau, et spirituellement imposant comme un dieu. Il a un vêtement en laine de couleur blanche tirant sur l’ivoire comme celle de la laine filée à la maison, et un manteau bleu foncé jeté sur ses épaules. Le soleil, qui filtre à travers le feuillage du saule, fait briller dans ses cheveux des étincelles d’or qui se déplacent en même temps que les feuilles légères du saule.

Un rayon réussit à Lui caresser la joue gauche en faisant de la boucle souple qui termine la mèche retombant le long de la joue, un écheveau de fils d’or dont la couleur se retrouve plus pâle dans la barbe soyeuse et légère qui couvre le menton et le bas du visage. La peau, couleur d’ivoire ancien, fait voir dans la lumière du soleil la délicate broderie des veines sur les joues et sur les tempes et l’une d’elles traverse du nez aux cheveux le front lisse et haut…

Je pense que c’est justement de cette veine que j’ai vu couler tant de sang à cause d’une épine qui la transperçait durant la Passion… Toujours, quand je vois Jésus si beau et si ordonné dans sa tenue virile, je me rappelle à quoi l’ont réduit les souffrances et les insultes qui Lui sont venues des hommes…

484.5 - Jésus mange et il sourit à des enfants qui se sont serrés contre ses genoux y posant leurs têtes, ou le regardant manger comme s’ils voyaient je ne sais quoi, Jésus, arrivé aux fruits et au miel, leur en donne, en mettant dans la bouche des plus petits des grains de raisin ou des bouchées couvertes de miel filant, comme si c’étaient des oisillons.

Un enfant — manifestement, elles lui plaisent et il espère en avoir — s’en va en courant à travers les gens vers un verger et il revient avec les bras serrés contre sa petite poitrine pour en faire un petit panier vivant ou reposent trois grenades d’une beauté et d’une grosseur merveilleuses, et il les offre avec insistance à Jésus. Cet épisode des trois grenades offertes, comme de la parabole qu'elles inspirent, ont laissé des traces dont se font écho les sœurs de la Sainte-Croix de Jérusalem ainsi que la paroisse de Taybeh, nom moderne d'Ephraïm.

Jésus prend les fruits et il en ouvre deux pour faire autant de parts qu’il a de petits amis, et il les distribue. Puis, prenant dans la main la troisième, il se lève et commence à parler en tenant dans la main gauche bien en vue, la magnifique grenade.

484.6 - “À quoi comparerai-je le monde en général, et en particulier la Palestine, autrefois, et dans la pensée de Dieu, unie en une Nation unique et puis séparée par une erreur et une haine opiniâtre entre frères? À quoi comparerai-je Israël comme il s’est réduit volontairement? Je le comparerai à cette grenade.

Et en vérité je vous dis que les dissentiments qui existent entre juifs et samaritains, se reproduisent sous des formes et dans des mesures différentes, mais avec un même fond de haine, entre toutes les nations du monde, et parfois entre les provinces d’une même nation.

Et on dit que ces dissentiments sont insurmontables comme si c’étaient des choses créées par Dieu Lui-même. Non. Le Créateur n’a pas fait autant d’Adam et autant d’Ève qu’il y a de races opposées l’une à l’autre, qu’il y a de tribus, qu’il y a de familles qui sont dressées l’une contre l’autre comme des ennemis.

Il a fait un seul Adam et une seule Ève, et d’eux sont venus tous les hommes, qui se sont répandus ensuite pour peupler la Terre, comme si c’était une seule maison qui s’enrichit de plus en plus de pièces à mesure que grandissent les enfants et qu’ils contractent mariage pour procréer des descendants à leurs pères.

Pourquoi alors tant de haine entre les hommes, tant de barrières, tant d’incompréhensions? Vous avez dit: “Nous savons être unis, en sentant que nous sommes frères”. Ce n’est pas assez. Vous devez aimer aussi ceux qui ne sont pas samaritains.

Regardez ce fruit: vous en connaissez la saveur et non seulement la beauté. Fermé comme il l’est, il vous promet déjà le doux suc de son intérieur. Une fois ouvert, il réjouit aussi la vue avec ses rangées serrées de grains semblables à autant de rubis enfermés dans un coffre-fort. Mais malheur à l’imprudent qui le mord sans l’avoir débarrassé des séparations très amères qui se trouvent entre les familles de grains. Il s’empoisonnerait les lèvres et les viscères, et il rejetterait le fruit en disant: “C’est du poison”.

Il en est de même des séparations et des haines entre un peuple et un autre peuple, entre une tribu et une autre tribu, elles rendent “poison” ce qui avait été créé pour être douceur. Elles sont inutiles et elles ne font, comme dans ce fruit, que créer des limites qui réduisent l’espace, compriment et font souffrir. Elles sont amères et à celui qui mord, ou à celui qui mord le voisin qu’il n’aime pas, pour l’offenser et le faire souffrir, elles donnent une amertume qui empoisonne l’esprit. Sont-elles ineffaçables? Non. La bonne volonté les supprime, comme la main d’un enfant enlève ces séparations amères qui se trouvent dans le doux fruit que le Créateur a fait pour les délices de ses enfants.

Et la bonne volonté, le premier à l’avoir, c’est le même Unique Seigneur qui est le Dieu des Juifs comme des Galiléens, et des Samaritains comme des Batanéens Habitants du centre de la Tétrarchie de Philippe. . Il le montre en envoyant l’Unique Sauveur qui sauvera les uns et les autres sans demander autre chose que la foi dans sa Nature et sa Doctrine. Le Sauveur qui vous parle passera pour abattre les barrières inutiles, pour effacer le passé qui vous a divisé, pour mettre à la place un présent qui vous rend frères en son Nom. Vous tous d’ici et d’au-delà des frontières, vous n’avez qu’à le seconder, et la haine tombera, et tombera l’avilissement qui suscite la rancœur, et tombera l’orgueil qui suscite l’injustice.

Voici mon commandement: que les hommes s’aiment comme des frères qu’ils sont. Qu’ils s’aiment comme le Père des Cieux les aime et comme les aime le Fils de l’homme Cf. Jean 15,12. qui, par la nature humaine qu’il a prise, se sent frère des hommes, et qui par sa Paternité se sent maître de vaincre le Mal avec toutes ses conséquences. Vous avez dit: “C’est notre loi de ne pas trahir”. Alors commencez par ne pas trahir vos âmes en les privant du Ciel. Aimez-vous les uns les autres, aimez-vous en Moi, et la paix arrivera aux esprits des hommes, comme il a été promis. Et il viendra le Règne de Dieu qui est un Règne de paix et d’amour pour tous ceux qui ont la volonté sincère de servir le Seigneur leur Dieu.

484.7 - Je vous quitte. Que la Lumière de Dieu illumine vos cœurs… Allons…”

Il s’enveloppe dans son manteau, prend son sac en bandoulière, et il marche en tête, ayant de chaque côté Pierre et le notable qui a parlé au début. En arrière les apôtres, et plus en arrière, car il n’est pas possible d’avancer en groupe sur le sentier qui longe le torrent, des jeunes gens d’Éphraïm…