Jésus cherche à discipliner la cohue, d’obtenir que pour bénéficier de sa venue les habitants ne se fassent pas de mal. Mais la foule est comme une matière molle qui se déplace, mais revient ensuite se serrer autour de Lui. C’est comme une avalanche qui, par une loi naturelle ne peut que grossir en se déplaçant, c’est comme un grain de fer qu’attire un aimant… Et la marche est lente, entravée, fatigante… Tout le monde sue, les apôtres braillent, jouent des coudes dans les poitrines et de coups de pieds dans les jambes pour ouvrir un chemin… Efforts inutiles! Pour faire dix mètres, il faut un quart d’heure.

Une femme d’environ quarante ans réussit à force de constance à se faire un chemin jusqu’à Jésus et Lui touche le coude.

“Que veux-tu, femme?”

“Cet enfant… j’ai appris… Je suis veuve et sans enfants… Souviens-toi de moi. Je suis Sarah d’Aphéqa, la veuve du marchand de vaisselle. Rappelle-toi. J’ai une maison près de la place de la fontaine rouge, mais j’ai aussi des vignes et un bois. J’ai de quoi offrir à celui qui est seul… et je serais heureuse…”

“Je m’en souviendrai, femme. Que ta pitié soit bénie.”

450.8 - Le village s’étend plutôt parallèlement que verticalement au lac. On a vite fait de le traverser et d’arriver à la campagne. Elle les accueille au coucher du soleil et il n’y a pas d’obscurité car le clair de lune succède insensiblement à la lumière crépusculaire. Ils s’en vont vers les contreforts de la haute falaise qui plus au sud borde le lac. Dans l’escarpement il y a des grottes; je ne sais pas si elles sont naturelles ou creusées exprès dans la roche, plusieurs sont murées et blanchies au dehors, ce sont certainement des tombeaux.

“Nous y voilà! Arrêtons-nous pour ne pas être contaminés. Nous sommes près du tombeau du vivant et c’est l’heure où il vient à ce rocher prendre ce qu’on lui offre. Il était riche, tu sais? Nous nous en souvenons. Il était bon aussi, mais maintenant c’est un saint. Plus la douleur l’a frappé, et plus il est devenu juste. Nous ne savons pas comment il est devenu lépreux. On dit que c’est par des pèlerins qu’il avait logés. Ils allaient à Jérusalem, disaient-ils. Ils paraissaient sains, mais ils étaient certainement lépreux. En fait c’est après leur passage qu’ils prirent la lèpre, d’abord la femme et les serviteurs, puis les enfants et enfin lui. Tous. Pour commencer et par les mains, ceux qui avaient lavé les pieds et les vêtements des pèlerins, c’est pourquoi nous disons que c’étaient eux qui devaient être la cause de tout. Les enfants, trois, morts en très peu de temps; ensuite la mère, et plutôt de douleur que de maladie… Lui… Quand le prêtre les déclara tous lépreux, il acheta ce coin de colline avec ses richesses désormais inutiles et il y fit mettre des provisions pour lui et les siens… serviteurs compris, et des pioches et des pics… et il commença à creuser les tombeaux… et l’un après l’autre, il les y plaça tous: ses enfants, la femme, les serviteurs… Il est resté lui tout seul et pauvre, car tout s’épuise avec le temps… et voilà quinze ans que cela dure… Et pourtant… jamais une plainte. Il était savant; il répète l’Écriture par cœur. Il la dit aux étoiles, aux plantes, aux arbres, aux oiseaux; il la dit à nous qui avons tant à apprendre de lui, et il console nos douleurs… lui, tu comprends? il console nos douleurs. Il vient des gens de Hippos et de Gamala et jusque de Guerguesa et d’Aphéqa pour l’entendre. Quand il a appris le miracle des deux possédés… oh! il s’est mis à prêcher la foi en Toi. Seigneur, si les hommes t’ont salué du nom de Messie, si les femmes t’ont salué comme vainqueur et roi, si nos enfants connaissent ton Nom et que tu es le Saint d’Israël, c’est grâce au pauvre lépreux.”

C’est ce que raconte au nom de tous, le vieillard qui auparavant avait parlé de Jean.

“Vas-tu le guérir?” demandent plusieurs.

“Et vous le demandez? J’ai pitié des pécheurs, mais qu’en sera-t-il pour un juste?

450.9 - Mais c’est peut-être lui qui vient, là-bas, parmi ces buissons…”

“C’est certainement lui. Mais quelle vue tu as, Seigneur! Nous entendons le bruit, mais nous ne voyons rien…”

Le bruit même cesse. Tout est silence et attente…

Jésus est bien en vue, seul, un peu en avant car il est allé jusqu’au rocher où on a déposé des provisions; les autres, dans la pénombre de quelques arbres, disparaissent au milieu des troncs d’arbres et des buissons. Même les enfants sont silencieux ou bien endormis dans les bras de leurs mères, ou bien effrayés par le silence, les tombeaux, et les ombres bizarres que produit la lumière lunaire éclairant les arbres et les rochers.

Mais, de sa cachette, le lépreux doit voir et bien voir. Voir la grande et solennelle stature du Seigneur, tout blanc dans la clarté de la lune, très beau. Le regard fatigué du lépreux se croise certainement avec le regard lumineux de Jésus. Quel langage va sortir de ces pupilles divines, dilatées, brillantes comme des étoiles? Quel langage des lèvres qui s’ouvrent dans un sourire d’amour? Quel langage du cœur, surtout du cœur du Christ? Mystère. Un des si nombreux mystères entre Dieu et les âmes dans leurs relations spirituelles. Il est certain que le lépreux comprend car il crie:

“Voici l’Agneau de Dieu! Voici Celui qui est venu pour guérir toute la douleur du monde! Jésus, Messie béni, notre Roi et notre Sauveur, aie pitié de moi!”

“Que veux-tu? Comment peux-tu croire dans l’Inconnu et voir en Lui l’Attendu? Qui suis-je pour toi? L’Inconnu…”

“Non. Tu es le Fils du Dieu vivant. Comment je le sais et je le vois? Je ne sais pas. Ici, en mon intérieur, une voix a crié: “Voici l’Attendu! Il est venu récompenser ta foi”. Inconnu? Oui. Personne n’a connu le visage de Dieu. Tu es donc “l’Inconnu” sous ton apparence. Mais tu es le Connu pour ta Nature, pour ta réalité. Jésus, Fils du Père, Verbe Incarné et Dieu comme le Père. Voici qui tu es, et je te salue et te prie, croyant en Toi.”

“Et si je ne pouvais rien, et si ta foi était déçue?”

“Je dirais que c’est la volonté du Très-Haut, et je continuerais à croire et à aimer, espérant toujours dans le Seigneur.”

450.10 - Jésus se retourne vers la foule qui toute attentive écoute le dialogue, et il dit:

“En vérité, en vérité je vous dis que cet homme a la foi qui déplace les montagnes. En vérité, en vérité je vous dis que la vraie charité, la vraie foi et la véritable espérance s’éprouvent dans la douleur plus que dans la joie, car l’excès de joie est parfois une ruine pour un esprit encore informe. Il est facile de croire et d’être bon, quand la vie n’est qu’une succession de jours semblables, tranquilles sinon joyeux. Mais celui qui sait persister dans la foi, l’espérance et la charité, même quand les maladies, les misères, la mort, les malheurs lui apportent la solitude, l’abandon, l’éloignement de tout le monde, et qu’il ne fait que dire: “Que soit fait ce que le Très-Haut croit utile pour moi”, en vérité celui-là non seulement mérite l’aide de Dieu, mais, Moi je vous le dis, dans le Royaume des Cieux, sa place est toute prête et il ne connaîtra pas le séjour dans le purgatoire, car sa justice a annulé toutes les dettes de sa vie passée. Homme, je te le dis: “Va en paix, car Dieu est avec toi!”

En le disant, il se tourne et tend les bras vers le lépreux, l’attire pour ainsi dire par son geste, et quand il est tout près, bien en vue, il commande:

“Je le veux! Sois purifié…!”

Et il semble que la lune, par ses rayons d’argent, nettoie et balaie les pustules, les plaies, les nodules et les croûtes de l’horrible maladie. Le corps se reconstitue et redevient sain.

C’est un vieillard digne, d’aspect ascétique dans sa maigreur celui qui, instruit du miracle par les hosannas de la foule, se courbe pour baiser le sol, ne pouvant toucher Jésus ni personne avant le temps prescrit par la Loi.

“Lève-toi. On va t’apporter un vêtement propre pour que tu puisses aller devant le prêtre. Mais sache aller toujours avec la pureté de l’esprit devant ton Dieu. Adieu, homme. La paix soit avec toi!”

Jésus se réunit à la foule et revient lentement au village pour se reposer.