“Oui, et ne pas faire de caprice en voulant partir de Pella malgré la pluie. Tu as été entêté et imprudent et maintenant nous en payons les conséquences. Qu’est-ce que tu veux arranger, maintenant Si nous avions une bourse bien garnie, tu verrais que toutes les maisons se seraient ouvertes! Mais Toi!… Pourquoi ne fais-tu pas un miracle, au moins un miracle pour tes apôtres? Tu en fais même pour les indignes!” dit Judas de Kérioth en gesticulant comme un fou, agressif au point que les autres, bien qu’en partie du même avis, éprouvent le besoin de le rappeler au respect.

Jésus paraît déjà le Condamné qui regarde avec douceur ses bourreaux. Et il se tait. Ce silence, qui depuis quelque temps devient plus fréquent chez Jésus, prélude au “grand silence” devant le Sanhédrin, devant Pilate et Hérode. et il me fait tant de peine. On dirait les pauses de silence dans le gémissement d’un mourant, qui ne sont pas du calme dans les douleurs mais prélude à la mort. Il me semble qu’ils crient, ces silences de Jésus, plus fort que toute parole, et qu’ils disent toute la souffrance de Jésus devant l’incompréhension des hommes et leur manque d’amour. Et sa douceur sans réactions, cette attitude avec sa tête un peu basse, me le font apparaître déjà comme enchaîné, livré à la haine des hommes.

“Pourquoi ne parles-tu pas?” Lui demandent-ils.

“Parce que je dirais des paroles que votre cœur ne comprendrait pas à cette heure… Allons. Nous marcherons pour ne pas nous geler… Et pardonnez…”

Il se tourne rapidement pour se mettre à la tête de la troupe qui éprouve un peu de pitié, tout en l’accusant un peu et en donnant raison aux compagnons.

359.3 - Jean ralentit et reste en arrière, mais de manière que personne ne s’en aperçoive. Puis il s’en va vers un arbre élevé qui me semble être un peuplier ou un frêne. Il quitte son manteau et son vêtement et à moitié nu se met à grimper non sans peine, jusqu’à ce que les premières branches lui facilitent la montée. Il monte, il monte comme un chat. Parfois aussi il glisse, mais il se reprend et le voilà presque au sommet. Il scrute l’horizon éclairé par les dernières clartés du jour. En effet, comme les nuages se sont un peu éclaircis, dans la plaine il fait moins sombre que dans la vallée. Il scrute dans toutes les directions et finalement il a un geste de joie. Il se laisse glisser rapidement à terre, reprend ses vêtements et se met à courir atteignant ainsi et dépassant ses compagnons. Le voilà à côté du Maître. Tout essoufflé par sa course, il Lui dit:

“Une cabane, Seigneur… une cabane du côté de l’orient… Mais il faut revenir en arrière… Je suis monté sur un arbre… Viens, viens…”

“Moi, je vais avec Jean de ce côté. Si vous voulez venir, venez. Autrement continuez jusqu’au prochain village le long du fleuve. Nous nous retrouverons là” dit Jésus sérieux et décidé.

Tous le suivent à travers les prés détrempés.

“Mais on retourne vers Jabès!”

“Moi, je ne vois pas de maisons…”

“Qui sait ce qu’a vu le garçon!”

“Une meule de paille peut-être.”

“Ou la cabane d’un lépreux.”

“Ainsi nous allons achever de nous tremper. Ces prés semblent des éponges” disent en maugréant les apôtres.

359.4 - Mais ce n’est pas une cabane de lépreux ni une meule de paille ce que l’on aperçoit derrière un rideau d’arbres. C’est une cabane, cela oui. Elle est large, basse, semblable à un pauvre bercail, à moitié couverte de paille avec des murs de terre que maintiennent péniblement aux coins des soutènements de pierre brute. Une enceinte de pilotis entoure la maisonnette et à l’intérieur il y a des légumes trempés d’eau.

Jean appelle. Un vieil homme s’amène.

“Qui est-ce?”

“Des pèlerins en route pour Jérusalem. Un abri, au nom de Dieu!” dit Jésus.

“Toujours. C’est un devoir. Mais vous tombez mal. J’ai peu de place et pas de lits.”

“N’importe. Tu auras du feu, au moins.”

L’homme manœuvre la serrure et l’ouvre.

“Entrez et que la paix soit avec vous.”

Ils entrent dans le minuscule potager et ils passent dans la pièce unique qui sert de cuisine et de chambre à coucher. Un feu brille dans la cheminée. C’est pauvre mais bien en ordre. Comme mobilier, juste l’indispensable.

“Voyez! Je n’ai que le cœur qui soit grand et bien disposé, moi! Mais si vous n’êtes pas exigeants… Avez-vous du pain?”