“C’est le parfait représentant du vieil Israël. Il n’est pas mauvais mais… Regarde ce caillou. Je pourrais le briser mais non le rendre malléable. Ainsi de lui. Il faudra l’écraser pour le recomposer, et je le ferai.”

“Tu veux combattre Gamaliel? Prends garde! Il est puissant!”

“Le combattre? Comme si c’était un ennemi? Non. Au lieu de le combattre, je l’aimerai en contentant un de ses désirs à cause de son cerveau momifié et je répandrai sur lui un baume qui le désagrègera pour le refaire différent.”

“Je prierai, moi aussi, pour que cela arrive, parce que je l’aime bien. Est-ce que je fais mal?”

“Non. Tu dois l’aimer en priant pour lui. Et tu le feras. Certainement que tu le feras. Et même c’est toi qui m’aideras à composer le baume… Cependant tu diras à Gamaliel, pour qu’il se tranquillise, que j’ai déjà prévu pour Hermastée et que je le remercie de son conseil.

282.3 – Nous voici à Béthanie. Arrêtons-nous ici pour que je vous bénisse tous, parce que c’est ici l’endroit où nous allons nous séparer.”

Et, s’étant réuni au groupe nombreux des apôtres mêlés aux disciples, il les bénit et les congédie, tous, sauf Hermastée, Jean d’En-Dor et Timon.

Puis, avec ceux qui sont restés, il fait rapidement les quelques pas qui le séparent de la grille de Lazare, déjà grande ouverte pour le recevoir, et il entre dans le jardin en levant la main pour bénir la maison hospitalière, dans le vaste parc de laquelle se trouvent çà et là les maîtres de maison et les pieuses femmes, qui rient des courses de Marziam à travers les sentiers ornés des dernières roses. Et, avec les maîtres et les femmes, au cri de ces dernières, débouchent d’un sentier Joseph d’Arimathie et Nicodème, eux aussi hôtes de Lazare pour pouvoir rester en paix avec le Maître. Et tous accourent au-devant de Jésus, Marie avec son doux sourire et Marie de Magdala avec son cri d’amour: “Mon Maître!”, et Lazare qui boite, et les deux solennels membres du Sanhédrin et, en queue, les pieuses femmes de Jérusalem et de Galilée, visages ridés et visages lisses des jeunes femmes, et doux comme un visage d’ange le visage virginal d’Annalia qui rougit en saluant le Maître.

“Syntica n’est pas ici?” demande Jésus, après les premières salutations.

“Elle est avec Sarah et Marcelle et Noémi, à préparer les tables. Mais les voilà qui viennent.”

Et, en effet, arrivent avec la vieille Esther de Jeanne, deux visages marqués par l’âge et les souffrances passées, au milieu de deux autres visages sereins, et différent pour la race et un je ne sais quoi qui la distingue en tout, le visage sévère et pourtant lumineux de paix de la grecque.

Je ne pourrais pas néanmoins la considérer comme une vraie et authentique beauté. Mais pourtant ses yeux d’un noir adouci par des nuances d’indigo foncé, sous un front haut et plein de noblesse, attirent l’attention plus encore que son corps qui est certainement plus beau que son visage, assurément. Un corps mince sans maigreur, proportionné, harmonieux dans sa démarche et dans ses mouvements. Mais c’est le regard qui attire l’attention: ce regard intelligent, ouvert, profond, qui semble aspirer le monde, en faire le tri, retenir ce qui est bon, utile, saint, et repousser ce qui est mauvais, ce regard sincère et qui se laisse fouiller jusque dans ses profondeurs et dont l’âme ressort pour scruter ce qui l’environne. S’il est vrai que le regard permet de connaître une personne, je dis que Syntica est une femme d’un jugement sûr, aux pensées fermes et honnêtes.

Elle s’agenouille, elle aussi avec les autres, et attend pour se relever que le Maître le commande.

282.4 – Jésus s’avance à travers le vert jardin jusqu’au portique qui précède la maison, et il entre ensuite dans une salle où les serviteurs sont prêts à offrir des rafraîchissements et à aider ceux qui arrivent à faire les purifications qui précèdent le repas. Alors que les femmes se retirent, toutes, Jésus reste avec les apôtres dans la salle, alors que Jean d’En-Dor s’en va avec Hermastée dans la maison de Simon le Zélote pour déposer les sacs dont ils sont chargés.

“Ce jeune homme qui est allé avec Jean le borgne, c’est le philistin que tu as accepté?” demande Joseph.

“Oui, Joseph. Comment fais-tu pour le savoir?”

“Maître… Nicodème et moi, nous nous demandions depuis quelques jours comment nous pouvions le savoir et comment peuvent malheureusement le savoir les autres du Temple. Mais ce qui est certain, c’est que nous le savons. Avant les Tabernacles, à la séance qui précède toujours la fête, certains pharisiens ont dit savoir avec exactitude que parmi tes disciples, outre les… - pardon, Lazare - les pécheresses connues et inconnues et les publicains - pardon, Mathieu, fils d’Alphée - et les anciens galériens, s’étaient unis un philistin incirconcis et une païenne. Pour la païenne qui est certainement Syntica, on comprend que l’on puisse le savoir ou, au moins, le deviner. Le romain en a fait grand bruit, et s’est fait tourner en ridicule parmi ses compatriotes et parmi les juifs parce qu’il est allé aussi, plaintif et en même temps menaçant, chercher partout sa fugitive, allant jusqu’à importuner Hérode, parce qu’il disait qu’elle s’était cachée dans la maison de Jeanne et que le Tétrarque devait obliger son intendant à la rendre à son maître.

Mais que parmi tant d’hommes qui te suivent on puisse savoir que l’un d’eux est philistin et incirconcis, et qu’un autre était autrefois galérien!… C’est étrange, très étrange. Ne te semble-t-il pas?” “Oui et non.

282.5 – J’y pourvoirai pour Syntica et pour l’ancien galérien.”

“Oui. Tu feras bien surtout d’éloigner Jean. Il ne fait pas bien dans ta troupe.”

“Joseph, es-tu peut-être devenu pharisien?” demande sévèrement Jésus.

“Non… mais…”

“Et Moi, je devrais humilier une âme qui s’est régénérée par sot scrupule de pur pharisaïsme? Non, je ne le ferai pas! Je vais pourvoir à sa tranquillité, à la sienne, pas à la mienne. Je veillerai à sa formation comme je veille à celle de l’innocent Marziam. En vérité, il n’y a pas de différence dans leur ignorance spirituelle! L’un dit pour la première fois des paroles de sagesse parce que Dieu lui a pardonné, parce qu’il est né de nouveau en Dieu, parce que Dieu a attiré à Lui le pécheur. L’autre les dit parce que, passant d’une enfance abandonnée à une adolescence sur laquelle veille l’amour de l’homme en plus de celui de Dieu, il ouvre son âme comme une corolle au soleil, et le Soleil l’éclaire par Lui- même. Son Soleil: Dieu. Et le premier va dire ses dernières paroles… Vous n’avez pas des yeux pour voir qu’il se consume de pénitence et d’amour? Oh! en vérité, je voudrais avoir beaucoup de Jean d’En-Dor en Israël et parmi mes serviteurs. Je voudrais que toi aussi, Joseph, et toi, Nicodème, ayez son cœur, et surtout celui qui l’a dénoncé; l’abject serpent qui se cache sous l’extérieur d’un ami et qui est un espion avant d’être un assassin. Le serpent qui envie à l’oiseau ses ailes et lui tend des pièges pour les lui arracher et le jeter en prison. Oh! non! L’oiseau va se changer en ange. Et même si le serpent pouvait s’emparer de ses ailes, mais il ne le pourra pas, adaptées à son corps visqueux, elles se changeraient en ailes de démon. Tout délateur est déjà un démon.”

282.6 – “Mais où est cet individu? Dites-le-moi pour que je puisse aller tout de suite lui arracher la langue” s’écrie Pierre.

“Tu ferais mieux de lui enlever ses dents venimeuses” dit Jude d’Alphée.