“J’ai mon cheval, Maître, Mais, si tu le permets, je vais venir en suivant le lac. Tu y resteras longtemps?”
“Peut-être toute la semaine. Pas davantage.”
“Alors, je vais venir. Maître, bénis-moi en ce premier adieu. Et enlève-moi un poids du cœur.”
“Lequel, Manahen?”
“J’ai le remords d’avoir laissé Jean. Peut-être, si j’y avais été…”
“Non. C’était son heure. Et lui certainement a été content de te voir venir à Moi. N’aie pas ce poids. Cherche, au contraire, à te libérer vite et bien de l’unique poids que tu as: le, goût d’être homme. Deviens esprit, Manahen. Tu le peux. Tu as en toi la capacité de l’être. Adieu; Manahen. Ma paix soit avec toi. Nous nous reverrons bientôt en Judée.”
Manahen s’agenouille et Jésus le bénit. Puis il le lève et l’embrasse.
Les autres rentrent et se saluent entre eux, aussi bien les apôtres que les disciples de Jean. Viennent, en dernier lieu, les pêcheurs:
“C’est fait, Maître. Nous pouvons partir.”
“C’est bien. Saluez Manahen qui reste ici jusqu’au crépuscule de demain. Rassemblez les vivres, prenez de l’eau et partons. Faites peu de bruit.”
Pierre se penche pour réveiller Marziam.
“Non, laisse-le. Il pourrait pleurer. Je le prends Moi dans mes bras” dit Jésus et il soulève délicatement l’enfant qui gémit un peu, mais instinctivement se met à l’aise dans les bras de Jésus.
271.5 - Ils éteignent les lampes. Ils sortent. Ils ferment la porte. Ils descendent. Au seuil du jardin, ils saluent de nouveau Manahen et puis, en file, le long du chemin plein de lune, ils se rendent au lac: immense miroir d’argent sous la lune au zénith. Trois taches rouges sur le miroir tranquille, c’est ce que paraissent les trois fanaux des proues déjà immergées. Ils montent en se répartissant dans les barques, les pêcheurs montent les derniers. Pierre et un garçon là où est Jésus, Jean et André dans la seconde, Jacques et un garçon dans la troisième.
“Où allons-nous, Maître?” demande Pierre.
“À Tarichée. Où nous avons débarqué après le miracle des Géraséniens Cf. EMV 187.1. . Maintenant il n’y aura pas de marécage et nous y serons tranquilles.”
Pierre prend le large, et les autres avec les barques par derrière, dans le sillage de celle qui précède. Personne ne parle. Quand ils sont au large et que Capharnaüm s’évanouit dans la clarté de la lune qui uniformise tout par sa poussière d’argent, alors Pierre, comme s’il parlait à la barre du timon, dit: “Et cela me plaît. Demain, ils vont nous chercher, ma vieille, et grâce à toi ils ne nous trouveront pas.”
“À qui parles-tu, Simon?” demande Barthélemy.
“À la barque. Ne sais-tu pas que pour les pêcheurs elle est comme une épouse? Combien j’ai parlé avec elle! Plus qu’avec Porphyrée. Maître!… Est-il bien couvert, l’enfant? Il y a de la rosée, sur le lac, la nuit…”
“Oui. Écoute, Simon. Viens ici. Je dois te parler…”
Pierre passe la barre du timon au mousse et va vers Jésus.
“J’ai dit Tarichée. Mais il suffira d’y être après le sabbat pour saluer de nouveau Manahen. Ne pourrais-tu pas trouver un endroit près de là où nous pourrions être en paix?”
“Oh! Maître! En paix; nous ou aussi les barques? Pour elles, il faut Tarichée ou bien les ports de l’autre rive. Mais, si c’est pour nous, il suffit que tu t’enfonces au-delà du Jourdain où seuls les animaux te découvriront… et peut-être quelque pêcheur qui surveille des nasses. Nous pourrons laisser les barques à Tarichée. Nous y arriverons à l’aube et nous filerons rapidement au-delà du gué. Il est facile d’y passer en ce moment.”
“C’est bien. Nous ferons ainsi…”
“Le monde te dégoûte, Toi aussi, hein? Tu préfères les poissons et les moustiques, hein? Tu as raison.”
“Je n’éprouve pas de dégoût. Il ne faut pas en avoir. Mais je veux éviter que vous fassiez des scandales et je veux me consoler en votre compagnie pendant ces heures de sabbat.”
“Mon Maître!…” Pierre le baise au front et s’éloigne en essuyant une grosse larme qui veut vraiment couler de l’œil et descendre vers la barbe. Il revient à son timon et met le cap au sud avec décision pendant que la lumière de la lune décroît au coucher de la planète qui descend au-delà d’une colline, en dérobant son large visage à la vue des hommes, mais en laissant encore le ciel blanchi par sa lumière et une lueur d’argent sur la plage orientale du lac. Le reste est couleur d’indigo foncé qu’on distingue à peine à la lumière des fanaux de proue.