“Un bon disciple ne méprise pas ce que le Maître ne méprise pas, Judas” dit-il après un moment et sans préambule.
“Maître, je n’ai pas de mépris. Mais, comme Barthélemy, je sens que je ne serais pas compris et je préfère me taire.”
“Nathanaël le fait parce qu’il craint de ne pas satisfaire mon désir, c’est-à-dire éclairer et soulager les cœurs. Il fait mal, lui aussi, parce qu’il manque de confiance dans le Seigneur. Mais tu fais beaucoup plus mal, parce que, chez toi, ce n’est pas la peur de n’être pas compris mais dédain de te faire comprendre par de pauvres paysans ignorants en tout, sauf en matière de vertu. En cette matière, ils surpassent vraiment beaucoup d’entre vous. Tu n’as encore rien compris, Judas. L’Évangile est justement la Bonne Nouvelle apportée aux pauvres, aux malades, aux esclaves, à ceux qui sont désolés Évangile veut dire « Bonne nouvelle » en grec ancien. Cette Bonne nouvelle est annoncée par Jésus en Luc 4,18 conformément à Isaïe 61,1 et suivants. . Ensuite, elle sera aussi pour les autres, mais c’est précisément pour que ceux qui subissent les malheurs aient de l’aide et du réconfort, qu’elle est donnée.”
Judas baisse la tête et ne répond pas.
260.3 – D’un bosquet débouchent Marie, Marie de Cléophas et Suzanne.
“Mère, je te salue! La paix-à vous, femmes!”
“Mon Fils! J’étais allé chez ces gens… torturés. Mais j’ai eu une bonne nouvelle pour ne pas me faire souffrir outre mesure, Doras s’est débarrassé de ces terres et Yokhanan (Giocana) les a prises. Ce n’est pas le paradis… mais ce n’est plus l’enfer. L’intendant l’a dit aujourd’hui aux paysans. Lui est déjà parti, emportant sur les chars jusqu’au dernier grain de blé et les laissant tous sans vivres. Et comme le surveillant de Yokhanan n’a aujourd’hui des vivres que pour les siens, ceux de Doras auraient dû rester sans manger. Cela a été vraiment une providence d’avoir ces agneaux!”
“C’est une providence aussi qu’ils n’appartiennent plus à Doras. Nous avons vu leurs maisons… des porcheries…” dit Suzanne scandalisée.
“Ils sont tout heureux, ces pauvres!” termine Marie de Cléophas.
“Moi aussi, je suis content. Ils seront toujours mieux qu’auparavant” répond Jésus qui revient vers les apôtres.
Jean d’En-Dor le rejoint avec des brocs d’eau qu’il porte avec Hermastée.
“Ce sont ceux de Yokhanan qui nous les ont donnés” explique-t-il après avoir vénéré Jésus.
Tous reviennent à l’endroit où rôtissent les deux agneaux au milieu de nuées de fumée grasse. Pierre continue à tourner sa broche et, pendant ce temps, rumine ses pensées. De son côté, Jude Thaddée, tenant son frère par la taille, va de long en large en parlant sans arrêt.
Pour les autres, c’est qui apporte du bois, à qui prépare… la table, en apportant de grosses pierres pour servir de sièges ou de tables, je ne sais.
260.4 – Arrivent les paysans de Doras, encore plus maigres et plus déguenillés. Mais tellement heureux! Ils sont une vingtaine et il n’y a même pas un enfant, ni une femme. Pauvres hommes seuls…
“La paix soit à vous tous, et bénissons ensemble le Seigneur de vous avoir donné un meilleur maître. Bénissons-le en priant pour la conversion de celui qui vous a tant fait souffrir. N’est-ce pas? Tu es heureux, vieux père? Moi aussi. Je pourrai venir plus souvent avec l’enfant. Ils t’en ont parlé? Tu pleures de joie, n’est-ce pas? Viens, viens sans crainte…” dit-il en parlant avec le grand-père de Marziam, qui tout courbé Lui baise les mains en pleurant et murmurant:
“Je ne demande plus rien au Très-Haut. Il m’a donné plus que je ne demandais. Maintenant je voudrais mourir par peur de vivre si longtemps encore que je retombe dans mes souffrances.”
Un peu embarrassés de se trouver avec le Maître, les paysans ont vite fait de s’enhardir. Sur de larges feuilles étendues sur les pierres qu’on a apportées auparavant, on dépose les deux agneaux et on fait les parts en déposant chacune sur une mince et large fouace qui sert de plat. Ils sont déjà tranquilles dans leur simplicité et mangent avec appétit, rassasiant la faim qu’ils ont accumulée et parlant des derniers événements.
L’un d’eux dit:
“J’ai toujours maudit les sauterelles, les taupes et les fourmis. Mais désormais elles me sembleront autant de messagères du Seigneur car c’est grâce à elles que nous avons quitté l’enfer.”
Bien que la comparaison des sauterelles et des fourmis aux troupes angéliques soit un peu forte, personne ne rit, parce que tout le monde sent le tragique qui se cache sous ces mots.
La flamme illumine ce groupe de personnes, mais les visages ne sont pas tournés vers la flamme et il en est peu qui regardent ce qu’ils ont devant eux. Tous les yeux se portent sur le visage de Jésus, ne s’en détournant que pour un instant quand Marie d’Alphée, qui s’occupe de faire les parts, revient mettre une nouvelle portion sur les fouaces des paysans affamés, et termine son travail en enveloppant deux gigots rôtis dans d’autres larges feuilles en disant au grand-père de Marziam:
“Tiens. Vous en aurez encore une bouchée chacun, demain. En attendant, le surveillant de Yokhanan pourvoira.”
“Mais vous…”
“Nous, nous serons moins chargés. Prends, prends, homme.”