“Jésus, Fils de David, aie pitié de nous!”
“Mais, partez! Il vous a dit: “demain” et que ce soit demain. Laissez-le manger” leur dit Simon Pierre d’un ton de reproche.
“Non, Simon, ne les chasse pas. Tant de constance mérite une récompense. Venez, vous deux” dit-il ensuite aux aveugles et ils entrent en tâtant de leur bâton le sol et les murs.
“Croyez-vous que je puisse vous rendre la vue?”
“Oh! oui, Seigneur! Nous sommes venus parce que nous en sommes certains.”
Jésus se lève de table, s’approche d’eux, met ses doigts sur les paupières aveugles, lève le visage, prie et dit:
“Qu’il vous soit fait selon la foi que vous avez.”
Il enlève les mains, et les paupières immobiles remuent parce que la lumière frappe de nouveau les pupilles qui sont revenues à la vie pour l’un, et pour l’autre les paupières se dessillent et là où il y avait une suture due certainement à des ulcères mal soignés, voilà que se reforme sans défectuosités le bord de la paupière et elle se lève et s’abaisse comme des ailes qui battent.
Les deux tombent à genoux.
“Levez-vous et allez et veillez bien à ce que personne ne sache ce que je vous ai fait. Portez la nouvelle de la grâce que vous avez reçue à votre ville, à vos parents, à vos amis. Ici, ce n’est pas nécessaire ni favorable à votre âme. Gardez-la exempte de blessures dans sa foi, comme maintenant, sachant ce qu’est l’œil, vous le préserverez de blessures pour ne pas être aveugles de nouveau.”
232.6 - Le repas se termine. Ils montent sur la terrasse où il y a un peu de fraîcheur. Le lac n’est que scintillement sous le quartier de lune.
Jésus s’assied sur le bord du muret et s’abstrait dans la contemplation du lac aux vagues argentées. Les autres parlent entre eux à voix basse pour ne pas le déranger.
Mais ils le regardent, comme fascinés.
En effet, comme il est beau! Tout auréolé par la lune qui éclaire son visage à la fois sévère et serein, qui permet d’en étudier les plus légers détails, il se tient, la tête légèrement appuyée contre le sarment rêche de la vigne qui monte de là pour s’étendre ensuite sur la terrasse. Ses yeux allongés d’un bleu clair, qui dans la nuit paraissent couleur d’onyx, semblent épandre sur toutes choses des ondes de paix. Parfois, ils se lèvent vers le ciel serein parsemé d’astres, d’autres fois ils s’abaissent sur les collines, et plus bas sur le lac, parfois encore, ils fixent un point indéterminé et ils semblent sourire à leur propre vision. Les cheveux ondulent un peu sous le vent léger. Une jambe suspendue à peu de distance du sol, l’autre qui s’appuie sur le sol, il reste ainsi, assis de biais avec ses mains qui s’abandonnent sur les genoux et son habit blanc paraît accentuer sa blancheur lumineuse, le rendre argenté par l’effet de la lumière lunaire, alors que les mains longues et d’un blanc d’ivoire semblent accentuer leur teinte de vieil ivoire et leur beauté virile bien qu’effilées. Le visage aussi, avec son front haut, le nez rectiligne, l’ovale agréable des joues que prolonge la barbe blonde légèrement cuivrée, semble sous cette lumière lunaire prendre la teinte du vieil ivoire en perdant la nuance rosée que pendant le jour on remarque en haut des joues.
“Tu es fatigué, Maître?” demande Pierre.
“Non.”
“Tu me sembles pâle et pensif…”
“Je réfléchissais. Mais je ne crois pas être plus pâle que d’habitude.
232.7 - Venez ici… La lumière de la lune vous rend tous pâles, vous aussi. Demain, vous irez à Chorazeïn. Peut-être vous trouverez des disciples. Parlez-leur et veillez à être ici demain, au crépuscule. Je prêcherai près du torrent.”
“Quelle belle chose! Nous le dirons à ceux de Chorazeïn. Aujourd’hui, au retour, nous avons rencontré Marthe et Marcelle. Elles sont venues ici?” demande André.
“Oui.”
“À Magdala on parlait beaucoup de Marie, qui ne sort plus, qui ne donne plus de fêtes. Nous nous sommes reposés chez la femme de l’autre fois. Benjamin m’a dit que quand il veut faire le méchant il pense à Toi et…”
“…et à moi, dis-le aussi, Jacques Cf. EMV 184.7. Le jeune Benjamin, qui n'a pas sa langue dans sa poche, a fait publiquement des réflexions sur Judas. ” dit l’Iscariote.
“Il ne l’a pas dit.”
“Mais il l’a sous-entendu en disant: “Je ne veux pas être beau et par contre méchant, moi” et il m’a regardé de travers. Il ne peut me souffrir…”