“On ne pouvait les compter…C’étaient toutes les étoiles du ciel…”
“Non! On ne t’a pas fait fête à Nazareth?”
“Je ne suis pas né à Nazareth, mais au milieu des ruines, à Bethléem. Je vois que Jean a su se taire. Il est très obéissant, Jean.”
“Et il n’est pas curieux. Mais moi… je le suis tellement! Vas- tu le raconter? À ton pauvre Simon. Autrement, comment faire pour parler de Toi? Parfois des gens me questionnent, et je ne sais quoi dire… Les autres savent faire. Je veux dire tes frères et Simon, Barthélemy et Jude de Simon. Et… oui, Thomas aussi sait parler… on dirait quelqu’un qui fait de la réclame au marché… pour vendre sa marchandise, mais il arrive à parler… Matthieu… eh! lui aussi va bien! Il déploie l’ancien savoir-faire dont il usait pour plumer les gens à son comptoir de gabelle, pour forcer les autres à dire: “Tu as raison”. Mais moi!… Pauvre Simon de Jonas! Mais les poissons que t’ont-ils enseigné? Et le lac? Deux choses… mais qui ne servent pas: les poissons à me taire et à être constant: leur constance à échapper au filet et pour moi la constance à les y mettre. Le lac, à être courageux et à avoir l’œil à tout. Et la barque? À trimer sans épargner mes muscles, à rester debout même si l’eau est agitée et si on risque de tomber. L’œil à la polaire, les mains fermes à la barre, force, courage, constance, attention, voilà ce que m’a enseigné ma pauvre vie…”
Jésus lui met Une main sur l’épaule et le secoue en le regardant affectueusement et plein d’admiration, une véritable admiration pour cette simplicité et il dit:
“Et ça te paraît peu, Simon Pierre? Tu as tout ce qu’il faut pour être ma “pierre”. Il n’y a rien à ajouter, rien à enlever. Tu seras le pilote éternel, Simon. Et à celui qui viendra après toi, tu diras: “L’œil à la polaire: Jésus. La main ferme à la barre, force, courage, constance, attention, trimer sans relâche, avoir l’œil à tout, et savoir rester debout même sur les eaux agitées…” Pour ce qui est du silence… allons… les poissons ne te l’ont pas enseigné!”
“Mais pour ce que je devrais savoir dire, je suis plus muet que les poissons. Les autres paroles?…Même les poules savent caqueter comme je fais…
132.8 - Mais, dis-moi, mon Maître. Me donnes-tu un fils, à moi aussi? Nous sommes âgés… mais tu as dit que le Baptiste est né d’une femme âgée… Maintenant tu as dit: “Et à qui viendra après toi, tu diras…” Qui vient après un homme, s’il n’a pas un fils?” Pierre a un visage suppliant et plein d’espoir.
“Non, Pierre. Ne t’en afflige pas. Tu ressembles tout à fait à ton lac quand un nuage cache le soleil. Tout riant, il devient sombre. Non, mon Pierre. Mais ce n’est pas un fils, mais des milliers et des dizaines de milliers que tu en auras, et dans toutes les nations… Ne te rappelles-tu pas du jour où je t’ai dit: “Tu seras pêcheur d’hommes?”
“Oh!… oui… mais… Ç’aurait été si doux un enfant qui m’eût dit “père!”
“Tu en auras tant que tu ne pourras plus les compter et auxquels tu donneras la vie éternelle. Tu les retrouveras au Ciel et tu me les amèneras en disant: “Ce sont les enfants de ton Pierre et je veux qu’ils soient où je suis”, et Moi je te dirai: “Oui, Pierre. Que ce soit comme tu veux, car tu as tout fait pour Moi, et Moi, je fais tout pour toi”.”
C’est avec une douceur sans pareil qu’il lui fait ces promesses.
Pierre avale sa salive, partagé entre la peine d’une espérance morte pour une paternité de la terre et les pleurs de joie d’une extase qui déjà s’annonce. “Oh! Seigneur! dit-il. Mais pour donner la vie éternelle, il faut persuader aux âmes d’aller vers le bien. Et… nous en sommes toujours au même point: je ne sais pas parler.”
“Tu sauras parler, quand l’heure viendra, et mieux que Gamaliel.”
“Je veux le croire… Mais fais-le Toi ce miracle, car si je dois arriver de moi-même…”
Jésus rit de son rire tranquille et lui dit: “Aujourd’hui, je suis tout à toi. Allons au pays, chez cette veuve. J’ai une obole secrète: un anneau à vendre. Sais-tu comment je l’ai eu? Il est arrivé à mes pieds une pierre, pendant que je priais au pied de ce saule. Il y avait attaché un petit paquet avec un morceau de parchemin. À l’intérieur du paquet, l’anneau; sur le parchemin le mot “charité”
“Veux-tu me le faire voir? Oh! qu’il est beau! Ça vient d’une femme. Quel petit doigt! Mais combien de métal!..”
“Maintenant, tu vas le vendre. Moi, je ne sais pas le faire. L’hôtelier achète l’or. Je le sais. Je t’attends près du four, Va, Pierre.”
“Mais… si je ne sais pas m’y prendre? Moi, l’or… Je ne sais rien en matière d’or, moi!”
“Pense que c’est du pain pour des gens qui ont faim et fais de ton mieux. Adieu.”
Et Pierre s’en va à droite, pendant que Jésus, plus lentement, va à gauche vers le pays qui apparaît assez loin en arrière d’un bosquet qui est au-delà de la maison du régisseur.