“Et toi, Joseph, au nom qui m’est si cher, pourquoi n’accueilles-tu pas mon baiser? Vous ne me permettez pas de pleurer avec vous? La mort est un lien qui resserre les vraies affections. Et nous nous aimions. Pourquoi maintenant doit-il y avoir désunion?”

“C’est à cause de Toi que notre père est mort torturé.” répond durement Joseph. Et Simon:

“Tu aurais dû rester. Tu savais qu’il était mourant. Pourquoi n’es-tu pas resté? Il te voulait.”

“Je n’aurais pu faire pour lui plus que je n’avais déjà fait. Vous le savez bien…”

Simon, plus juste, dit:

“C’est vrai. Je sais que tu es venu et qu’il t’a chassé. Mais c’était un malade et un affligé.”

“Je le sais et je l’ai dit à ta mère et à tes frères: “Je n’ai pas de rancune, car je comprends son cœur”. Mais au-dessus de tout, il y a Dieu. Et Dieu voulait cette souffrance pour tous. Pour Moi, croyez-le, j’en ai souffert comme si on m’avait arraché un lambeau de chair vivante; pour votre père, qui dans cette peine a compris une grande vérité qui pendant toute sa vie lui était restée cachée; pour vous qui, par cette souffrance, avez la possibilité de faire un sacrifice plus salutaire que l’immolation d’un jeune taureau; et pour Jacques et Jude qui maintenant sont de hommes aussi formés que toi, ô mon Simon, car ils l’ont bien payé par tant de souffrance. Elle les a moulus comme la pierre meulière. Elle les a rendus adultes et ils sont arrivés à l’âge parfait aux yeux de Dieu.”

“Quelle vérité a vu le père? Une seule: que son sang, à sa dernière heure, lui a été hostile.” réplique durement Joseph.

“Non, au dessus du sang, il y a l’esprit. Il a compris la douleur d’Abraham et pour cela il a eu Abraham à son aide Genèse 22,2. ” répond Jésus.

“Que cela soit vrai! Mais qui nous l’assure? ”

“Moi, Simon. Et plus que Moi, la mort de ton père. Ne m’a-t-il pas cherché? Tu l’as dit.”

“Je l’ai dit. C’est vrai. Il voulait Jésus. Et il disait. “Qu’au moins mon esprit ne meure pas. Lui peut le faire. Je l’ai repoussé et il ne viendra plus. Oh! la mort sans Jésus! Quelle horreur! Pourquoi l’ai-je chassé?” Oui, il disait cela et il disait encore: “Lui m’a demandé tant de fois: ‘Dois-je m’en aller?’ et je l’ai renvoyé. Maintenant, il ne vient plus.”. Il te voulait, il te voulait. Ta mère t’envoya quelqu’un pour te chercher, mais ils ne te trouvèrent pas à Capharnaüm et lui pleura tant. En rassemblant ses dernières forces, il prit la main de ta Mère et la voulut près de lui. Il ne parlait que difficilement, mais il disait: “La Mère, c’est un peu le Fils. Je tiens la main de la Mère pour avoir quelque chose de Lui, car j’ai peur de la mort”. Mon pauvre père!”

105.4 - Il se passe alors une scène bien orientale de cris et de gestes de douleur à laquelle tous prennent part, même Jacques et Jude qui ont osé entrer. Le plus paisible est Jésus qui pleure seulement.

“Tu pleures? Tu l’aimais, alors?” demande Simon.

“Oh! Simon, tu le demandes? Mais si je l’avais pu, crois-tu que j’aurais permis sa douleur? Mais Moi je suis avec le Père, mais pas au-dessus du Père. "si je suis… pas au-dessus du Père", qui a créé l'homme libre de vouloir son propre bien. Et Jésus qui n'est pas au-dessus du Père, a respecté la libre volonté d'Alphée.

“Tu guéris les mourants, mais lui, tu ne l’as pas guéri ” dit Joseph avec âpreté.

“Il ne croyait pas en Moi.”

“C’est vrai, Joseph.” observe son frère Simon.

“Il ne croyait pas et ne déposait pas sa rancune. Je ne peux rien, là où se trouvent l’incrédulité et la haine. C’est pour cela que je vous dis: ne haïssez plus vos frères. Les voici. Que votre rancœur n’alourdisse pas leur déchirement. Votre mère est plus déchirée par cette haine toujours vivante que par la mort qui d’elle-même prend fin. Chez votre père, elle s’est éteinte dans la paix, car le désir qu’il eut de Moi, lui obtint le pardon de Dieu. Je ne vous parle pas de Moi et je ne vous demande rien pour Moi. Je suis dans le monde, mais je n’appartiens pas au monde. Celui qui vit en Moi, me dédommage de tout ce que le monde me refuse. Je souffre en mon humanité, mais j’élève mon esprit au-delà de la terre et je jubile dans les réalités célestes. Mais eux!… Ne manquez pas à la loi de l’amour et du sang. Aimez-vous. Il n’y a pas eu en Jacques et Jude d’offense à l’égard du sang. Mais, même s’il y en avait eu, pardonnez.

Regardez les choses d’un œil juste et vous verrez que ce sont eux qui ont été les plus accablés, pour n’avoir pas été compris dans les nécessités qu’imposait à leur âme l’appel de Dieu. Pourtant en eux, il n’y a pas de rancune, mais seulement le désir d’être aimés. N’est-ce pas, cousins?”

Jude et Jacques, que leur mère tient serrés contre elle, acquiescent à travers leurs larmes.

“Simon, tu es l’aîné, donne l’exemple… "Tu es (notre) aîné" par rapport à Jacques et Jude. Mais il n'est que le second des frères après Joseph.

“Moi… pour moi… Mais le monde… mais…”

“Oh! le monde! Il oublie et change d’avis à chaque aube qui se lève… Et Moi! Viens. Donne-moi ton baiser de frère. Je t’aime. Tu le sais. Laisse tomber ces écailles qui te rendent dur et ne t’appartiennent pas mais que t’imposent des étrangers moins justes que toi. Pour toi, juge toujours avec la droiture de ton cœur.”

Simon, avec encore un peu de répugnance, ouvre les bras. Jésus l’embrasse et puis l’amène à ses frères. Ils s’embrassent au milieu des pleurs et des lamentations.

“Maintenant, à toi, Joseph.”

“Non. N’insiste pas. Moi, je me souviens de la douleur du père.”

“En vérité, tu l’éternises par cette rancœur.”

“N’importe. Je suis fidèle.”

Jésus n’insiste pas.

105.5 - Il se tourne vers Simon:

“La soirée avance, mais, si tu voulais… Notre cœur brûle de vénérer sa dépouille. Où est Alphée? Où l’avez-vous mis?”

“Derrière la maison, au bout de l’oliveraie contre le talus. Un digne tombeau.”

“Je t’en prie, conduis moi. Marie, prends courage. Ton époux jubile car il voit ses fils sur ton sein. Restez. Moi, je vais avec Simon. Soyez en paix! Soyez en paix! Joseph, à toi je dis ce que je disais à ton père: “Je n’ai pas de rancœur. Je t’aime, Quand tu me voudras, appelle-moi. Je viendrai pleurer avec toi”. Adieu. Et Jésus sort avec Simon…

Les apôtres regardent furtivement avec curiosité, mais ils voient les deux bien d’accord et sont contents.

“Venez, vous aussi, dit Jésus. Ce sont mes disciples, Simon. Eux aussi désirent honorer ton père. Allons.”

Ils traversent l’oliveraie et tout se termine.