“Je mets en œuvre l’amour et la miséricorde. Crois bien Lazare que, sur celui qui est tombé, un regard d’amour a plus de puissance qu’une malédiction.”
“Et si l’amour est méprisé?”
“Insister encore. Insister jusqu’au bout. Lazare, connais-tu ces terrains où la traîtrise du sol engloutit les imprudents?”
“Oui, je les connais par mes lectures. Dans mon état de santé, je lis beaucoup et par passion et pour passer les longues heures d’insomnie. Je sais qu’il en existe en Syrie et en Égypte et d’autres encore près de la Chaldée et je sais qu’ils agissent comme des ventouses. Quand ils vous ont pris, ils vous aspirent. Un Romain dit que ce sont des bouches de l’Enfer habitées par des monstres païens. Est-ce vrai?”
“Ce n’est pas vrai. Ce sont des formations spéciales du sol terrestre, L’Olympe n’est pas là dedans. On cessera de croire à l’Olympe, et ces terrains existeront toujours. Les progrès de l’homme pourront donner une explication plus véridique du fait mais ils ne pourront pas le faire disparaître. Maintenant, je te dis: comme tu les as connus par tes lectures, tu as pu lire aussi comment on peut sauver ceux qui y sont tombés.”
“Oui, avec un cordage qu’on leur lance avec une perche, même avec une branche. Alors ce petit secours suffit pour donner à celui qui s’enlise, le peu d’aide qu’il lui faut pour se dégager et le fait se tenir tranquille sans se débattre, jusqu’à l’arrivée de secours plus efficaces.”
“Eh bien! Le coupable, c’est celui qui s’est laissé posséder par un sol trompeur dont la surface est couverte de fleurs et qui par dessous est une boue mouvante. Crois-tu que si quelqu’un savait ce que c’est que de mettre un seul atome de soi au pouvoir de Satan, il le ferait? Mais, il ne sait pas… et après… Ou il est paralysé par la stupeur et le venin du Mal, ou bien il s’affole et, pour échapper au remords de sa perdition, il se débat, s’enlise dans une autre fange, met en mouvement de lourdes ondes mouvantes par son mouvement inconsidéré et celles-ci précipitent sa perte. L’amour, c’est le cordage, le filin, la branche dont tu parles. Insister, insister… jusqu’à ce qu’il les saisisse… Une parole… un pardon… une plus grande indulgence pour la faute… seulement pour arrêter la descente et attendre le secours de Dieu… Lazare sais-tu la Puissance du pardon? Il amène Dieu à l’aide du sauveteur…
84.6 – Tu lis beaucoup?”
“Beaucoup. Je ne sais pas si je fais bien. Mais la maladie et d’autres choses m’ont privé de nombreuses satisfactions humaines… et maintenant, je n’ai que la passion des fleurs et des livres… des arbres et aussi des chevaux… Je sais qu’on me critique. Mais puis-je aller sur mes terres en cet état (et il découvre ses énormes jambes toutes bandées) à pied ou sur le dos d’une mule. Je dois utiliser un char et rapide, en plus. C’est pour cela que j’ai pris des chevaux et que je m’y suis attaché, je l’avoue. Mais, si tu me dis que c’est mal… je les fais vendre.”
“Non, Lazare, ce ne sont pas ces choses qui corrompent. Ce qui corrompt, c’est ce qui trouble l’esprit et l’éloigne de Dieu.”
“Voici, Maître, une chose que je voudrais savoir. Je lis beaucoup. Je n’ai que ce réconfort. J’aime savoir… je crois qu’au fond il vaut mieux s’instruire que de faire le mal, qu’il vaut mieux lire que… que de faire d’autres choses. Mais je ne lis pas seulement nos écrits. J’aime connaître aussi le monde des autres: Rome et Athènes m’attirent. Maintenant, je sais combien de mal est venu à Israël quand il s’est corrompu au contact des Assyriens et de l’Égypte, et combien de mal nous ont fait les gouvernants hellénisants. Je ne sais si une personne privée peut faire à elle-même autant de mal que Juda s’est fait à lui-même et à nous ses fils. Mais Toi, qu’en penses-tu? Je veux que Toi tu m’enseignes, Toi qui n’es pas un rabbi mais qui es le Verbe Sage et Divin.”
Jésus le regarde fixement pendant quelques minutes d’un regard pénétrant, et en même temps lointain. Il semble qu’à travers le corps de Lazare, il lui scrute le cœur et qu’allant plus loin encore, il voit qui sait quoi… Il parle finalement: “Éprouves-tu un trouble en ce que tu lis? Cela t’éloigne-t-il de Dieu et de sa Loi?”
“Non Maître. Cela me pousse au contraire à comparer notre vérité à la fausseté païenne. Je les confronte et je médite les gloires d’Israël, ses justes, les Patriarches, les Prophètes et les louches figures des histoires étrangères. Je compare notre philosophie, si on peut donner ce nom à la Sagesse qui parle dans les textes sacrés, avec la pauvre philosophie grecque et romaine où il y a des étincelles, mais pas la flamme tranquille qui brûle et resplendit dans les livres de nos Sages. Et ensuite, avec encore plus de vénération, je m’incline en esprit pour adorer notre Dieu qui parle en Israël par l’intermédiaire dés faits, des personnes et de nos écrits.”
“Et alors, continue à lire… cela te servira à connaître le monde païen… Selon la Tradition (et non la légende) après l'Ascension, Lazare fuit en Gaule Narbonnaise les persécutions naissantes d'Hérode Agrippa Il. Il s'établit à Marseille (Masillia) qui s'honore de conserver ses reliques. Continue. Tu peux continuer. Tu n’as pas le ferment du mal et de la gangrène spirituelle. Tu peux donc lire, et sans crainte. L’amour vrai que tu as pour ton Dieu rend stériles les germes profanes que la lecture pourrait introduire en toi. Dans toutes les actions de l’homme il y a une possibilité de bien ou de mal suivant la manière dont on les accomplit. Aimer n’est pas péché si on aime saintement. Travailler n’est pas péché, si on travaille quand il le faut. Gagner n’est pas péché, si on se contente d’un gain honnête. S’instruire n’est pas péché, si par l’instruction, on ne tue pas en soi l’idée de Dieu. Mais c’est péché même de servir à l’autel, si on le fait par intérêt personnel. En es-tu persuadé, Lazare?”
“Oui, Maître. J’avais posé ces questions à d’autres, mais ils ont achevé de me mépriser…Mais Toi, tu me donnes lumière et paix. Oh! si tout le monde t’écoutait!… Viens, Maître: parmi les jasmins, il y a l’ombre et le silence. Il est doux de reposer en attendant le soir dans la fraîcheur de leur ombre.”
Ils sortent et tout se termine.