63 – Le lépreux guéri par Jésus près de Chorazeïn Chorazeïn. Autres orthographes : Corozaïn, Korazin, Chorazin.

6 novembre 1944

Vision du lundi 6 novembre 1944 6 ou 8 novembre : sur le manuscrit original, on peut penser que le 6 a été corrigé en 8.

63.1 – Avec la précision d’une photographie parfaite se présente à ma vue spirituelle, depuis ce matin, avant même que l’aube se lève, un pauvre lépreux.

C’est vraiment une ruine humaine. Je ne saurais dire quel âge il a, tellement le mal l’a dégradé. Squelettique, demi-nu, il montre son corps réduit à l’état d’une momie décharnée. Ses mains et ses pieds sont tordus, il leur manque des parties, de sorte que ces pauvres extrémités ne paraissent plus appartenir à un homme. Les mains désarticulées et tordues ressemblent aux pattes de quelque monstre ailé, les pieds sont comme des sabots de bœuf, tant ils sont réduits et défigurés. Puis la tête et… Je pense qu’un cadavre resté sans sépulture, momifié par le soleil et le vent, aurait une tête comme cette tête. Il reste, par ci, par là quelques touffes de cheveux, collés à la peau jaunâtre et croûteuse comme si la poussière l’avait desséchée sur un crâne, des yeux à peine entr’ouverts et renfoncés, les lèvres et le nez rongés par le mal mettent déjà à nu les cartilages et les gencives, les oreilles ne sont plus que des restes de pavillon informes, par-dessus tout cela s’étend une peau parcheminée, jaune comme certains kaolins, sous laquelle les os semblent percer. Cette peau doit avoir pour office de tenir réunis ensemble ces pauvres os dans son sac dérisoire, tout marqué de cicatrices et lacéré de plaies putrides. Une ruine!

Cela me fait penser exactement au spectre de la Mort, parcourant la terre, dont le squelette est recouvert d’une peau parcheminée et qui se drape dans un manteau sordide tout en haillons, il n’a pas en mains la faux, mais un bâton noueux arraché sûrement à un arbre.

Il est sur le seuil d’une caverne éloignée de toute habitation Une vraie caverne, tellement délabrée que je ne puis dire si à l’origine c’était un tombeau ou une cabane de bûcherons ou les reste d’une maison démolie. Il regarde du côté de la route, éloignée de plus de 100 mètres de son antre, une voie de grande circulation poussiéreuse et encore largement ensoleillée. Il n’y a personne sur la route. À perte de vue, soleil, poussière et solitude. Beaucoup plus loin, en montant vers le nord-ouest, ce doit être un pays ou une ville. J’en vois les premières maisons à au moins un kilomètre.

Le lépreux regarde et soupire, puis il prend une écuelle ébréchée et la remplit à un petit ruisseau. Il boit. Il entre dans un enchevêtrement de ronces, en arrière de l’antre, se penche, arrache au sol des radis sauvages. Il revient au ruisseau, où il les débarrasse du plus gros de la poussière avec le peu d’eau du ruisseau, et le mange lentement, en les portant péniblement à sa bouche, avec ses mains mutilées. Ils doivent être durs comme du bois. Il a du mal à les mastiquer. Il les ensalive copieusement sans arriver à les avaler malgré les gorgées d’eau qu’il absorbe.

63.2 – ” Où es-tu, Abel? ” crie une voix.

Le lépreux remue, il a sur les lèvres quelque chose qui voudrait être un sourire. Mais elles sont tellement rongées ces lèvres que c’est une chose informe cet essai de sourire. Il répond d’une voix étrange, stridulante, qui me fait penser aux cris de certains oiseaux dont j’ignore le nom exact: “Je suis ici! Je ne croyais plus que tu viendrais. Je pensais qu’il t’était arrivé malheur, j’étais triste. Si tu me manques, toi aussi que va-t-il rester au pauvre Abel? En parlant ainsi il s’achemine vers la route jusqu’à la distance permise par la Loi. On le voit parce qu’il s’arrête à moitié route.

Sur la route arrive un homme qui paraît courir tant il va vite. “Mais est-ce bien toi Samuel? Oh! si ce n’était pas toi celui que j’attends, qui que tu sois, ne me fais pas de mal!”

“C’est moi, Abel, c’est bien moi, et en bonne forme. Regarde comme je cours. Je suis en retard, je le sais, et j’en suis peiné pour toi. Mais quand tu sauras… oh! tu seras heureux. Et ici, j’ai non seulement les quignons de pain habituels mais une miche entière, fraîche et bonne, toute pour toi. J’ai aussi un bon poisson et un fromage. Tout pour toi. Je veux que tu fasses la fête, pauvre ami, pour te préparer à une fête plus grande encore.”

“Mais comment es-tu si riche? Je n’y comprends rien…”

“Tout à l’heure, je te le dirai.”

“Guéri, qui plus est: on dirait que ce n’est plus toi!”

63.3 – “Écoute. J’ai su qu’à Capharnaüm se trouvait ce Rabbi qui est saint, et j’y suis allé.”

“Arrête, arrête! Je suis infecté.”

“Oh! n’importe. Je n’ai plus peur de rien.” L’homme qui n’est autre que le pauvre bossu guéri et bien traité par Jésus se trouve arrivé en fait, de son pas rapide, à quelques pas du lépreux. Il a parlé tout en marchant et il rit, heureux.

Mais le lépreux dit encore: “Arrête-toi, au Nom de Dieu. Si quelqu’un te voit…”

“Je m’arrête. Regarde: je mets ici les provisions. Mange, pendant que je parle.” Il pose le paquet sur une grosse pierre et l’ouvre.

Puis, il s’écarte à quelques pas pendant que le lépreux s’avance et se jette sur ce festin inaccoutumé. “Oh! qu’il y a longtemps que je me suis ainsi régalé. Que c’est bon! Et pense que je serais allé ainsi me reposer, l’estomac vide. Pas un homme de pitié aujourd’hui… et toi non plus… J’avais mâché des radis…”

“Pauvre Abel! J’y pensais, mais je disais: “C’est bien. Maintenant il va être triste, mais ensuite il sera heureux!”

“Heureux, oui, pour cette bonne nourriture. Mais après…”

“Non, tu seras heureux pour toujours.” Le lépreux hoche la tête.

“Rends-toi compte, Abel, si tu peux avoir la foi, tu seras heureux.”