“Ton messager est arrivé à Nazareth pendant que j’étais à Cana pour des travaux. J’ai été informé hier soir et je suis parti tout de suite. Mais ayant marché sans arrêt, je suis en retard parce que l’âne avait perdu un fer. Pardonne-moi.”
“C’est à toi de me pardonner d’être restée si longtemps loin de Nazareth! Mais regarde: ils étaient si heureux de m’avoir avec eux, c’est pourquoi j’ai voulu leur faire plaisir jusqu’à maintenant.”
“Tu as bien fait, Femme. Et le bambin où est-il?”
Ils entrent dans la pièce où se trouve Élisabeth qui donne son lait à Jean avant de partir. Joseph complimente les parents pour la robustesse de l’enfant. Élisabeth l’enlève de son sein pour le montrer à Joseph, mais il crie et se débat comme si on l’écorchait. Tout le monde rit de ses protestations, même les parents de Zébédée qui sont accourus apportant des fruits frais pour tout le monde, du lait, du pain et un grand plat de poissons, ils rient et s’unissent à la conversation des autres.
25.5 – Marie parle très peu. Elle reste tranquille et silencieuse assise dans son coin, les mains sur son sein, sous son manteau. Et même quand elle boit une tasse de lait et mange une grappe de raisin doré avec un peu de pain, elle parle peu et ne bouge guère. Elle regarde Joseph avec un mélange de peine et d’inquiétude. Lui aussi la regarde et après quelque temps, se penchant sur son épaule, lui demande:
“Es-tu fatiguée? Souffres-tu? Tu es pâle et triste.”
“J’ai de la peine de me séparer du petit Jean. Je l’aime bien. Je l’ai porté sur mon cœur presque dès sa naissance…”
Joseph ne pose pas d’autre question.
L’heure du départ est venue pour Zacharie. Le char s’arrête à la porte et tout le monde s’approche. Les deux cousines s’embrassent affectueusement. Marie embrasse plusieurs fois le bébé avant de le reporter sur le sein de sa mère déjà assise dans son char. Puis elle salue Zacharie et lui demande sa bénédiction. Quand elle s’agenouille devant le prêtre, le manteau glisse de ses épaules et ses formes apparaissent dans la lumière intense d’un après-midi d’été. Je ne sais si Joseph le remarque à ce moment occupé qu’il est à saluer Elisabeth. Le char s’éloigne.
25.6 – Joseph rentre avec Marie qui reprend sa place dans un coin à moitié éclairé.
“S’il ne te déplaisait pas de voyager de nuit, je proposerais de partir au crépuscule. La chaleur est forte dans la journée. La nuit, au contraire, est fraîche et tranquille. C’est pour toi que je le dis pour ne pas t’exposer trop au soleil. Pour moi, ce n’est rien d’être exposé à la canicule. Mais toi…”
“Comme tu veux Joseph. Oui, je crois que ce serait bien de voyager de nuit.”
“La maison est bien en ordre, et aussi le jardinet. Tu verras quelles belles fleurs! Tu arrives à temps pour voir tout fleuri. Le pommier, le figuier et la vigne sont chargés de fruits comme jamais et le grenadier, j’ai dû lui mettre des tuteurs tant ses branches sont chargées de fruits déjà bien formés qu’on n’a jamais vu chose pareille en ce temps-ci. Et puis l’olivier… Tu auras de l’huile en abondance. Il a eu une floraison miraculeuse et pas une fleur ne s’est perdue; toutes ont déjà donné une petite olive. Quand elles seront mûres, l’arbre sera couvert de perles noires. Il n’y a que toi pour avoir un si beau jardin dans toute Nazareth. Même les parents en sont étonnés. Et Alphée dit que c’est un miracle.”
“Tes soins l’ont créé.”
“Oh! non! Pauvre homme que je suis! Qu’ai-je donc fait, moi? Un peu de soins aux arbres et un peu d’eau aux fleurs… Sais-tu? Je t’ai fait une fontaine, tu n’auras pas besoin de sortir pour avoir de l’eau. Je l’ai amenée au fond, près de la grotte, et j’y ai mis une vasque. Je l’ai conduite de la source qui se trouve au-dessus de l’olivier de Mathias. Elle est pure et abondante. C’est par un petit ruisseau que je te l’ai amenée. J’ai fait un petit canal bien couvert et maintenant l’eau arrive et chante comme une harpe. Ça me faisait de la peine de te voir aller à la fontaine du pays et en revenir chargée d’amphores remplies d’eau.”
“Merci, Joseph. Tu es bon!”
Les deux époux se taisent maintenant comme fatigués, Joseph sommeille même. Marie prie.
25.7 – Le soir arrive. Les hôtes insistent pour qu’ils mangent encore avant de se mettre en route. Joseph mange du pain et du poisson. Marie seulement des fruits et du lait.
Puis c’est le départ. Ils montent sur leurs ânes. Comme à l’aller, Joseph a installé sur le sien le coffre de Marie et avant que Marie ne monte il regarde si la selle est bien en place. Je remarque que Joseph regarde Marie quand elle monte en selle; mais il ne dit rien Joseph s'est rendu compte de l'état de Marie (Cf. la suite du chapitre. C'est le début de sa grande douleur (Matthieu 1, 19). .
Le voyage a commencé au moment où les étoiles, les premières se mettent à clignoter dans le ciel.
Ils se hâtent vers les portes pour les atteindre avant qu’elles ne soient fermées, peut-être, Quand ils sortent de Jérusalem et ils prennent la grand-route qui va vers la Galilée, déjà les étoiles fourmillent dans toute l’étendue du ciel. Il y a grand silence dans la campagne. On n’entend que le chant d’un rossignol et les pieds des deux ânes qui battent en cadence le terrain de la route durci par la sécheresse de l’été.
25.8 – Marie dit:
“C’est la veille du Jeudi Saint. À certains, cette vision paraîtra hors de propos. Mais ta douleur d’amante de Jésus Crucifié est en ton cœur et y persiste, même si une douce vision se présente. C’est comme la tiédeur qui se développe d’une flamme, qui est encore du feu et ce n’est plus du feu. Le feu c’est la flamme, pas la tiédeur qu’elle répand autour d’elle. Aucune vision béatifiante ou purifiante ne viendra t’enlever du cœur cette douleur. Regarde-la comme précieuse, plus que ta vie même: c’est en effet, le plus grand don que Dieu puisse faire à celui qui croit en son Fils. D’ailleurs, ma vision, dans sa paix, s’harmonise bien avec la commémoration de cette semaine.
25.9 – Mon Joseph aussi a eu sa Passion. Et elle commença à Jérusalem quand il se rendit compte de mon état, et elle a duré des jours comme pour Jésus et pour moi Trois jours (Cf. EMV 26). . Et spirituellement elle ne fut pas moins douloureuse. C’est uniquement par la sainteté de Joseph, mon époux, qu’elle s’est maintenue sous une forme tellement digne et secrète qu’elle est passée peu connue à travers les siècles.
Oh! Notre première Passion! Qui peut en dire l’intime et silencieuse intensité? Qui peut en dire ma douleur en constatant que le Ciel ne m’avait pas encore exaucée en révélant à Joseph le mystère?
Qu’il l’ignorait, je l’avais compris en le voyant à mon égard simplement respectueux comme à l’ordinaire. S’il avait su que je portais en moi le Verbe de Dieu, il aurait adoré ce Verbe en mon sein, avec des actes de vénération dus à Dieu, et il n’aurait pas manqué de les faire, comme moi je n’aurais pas refusé de les recevoir, non pas pour moi, mais pour Celui qui était en moi, que je portais comme l’Arche d’Alliance portait les tables de la Loi et les vases de la manne.
Qui peut dire mon combat contre le découragement qui tentait de m’accabler pour me persuader que j’avais espéré en vain dans le Seigneur? Oh! je crois que ce fut une rage de Satan! Je sentais le doute me saisir aux épaules et allonger ses tentacules pour emprisonner mon âme et l’arrêter dans sa prière. Le doute, si dangereux, mortel pour l’esprit. Mortel car c’est bien la première attaque de la maladie qui se nomme “désespoir” et contre laquelle l’esprit doit réagir de toutes ses forces pour ne pas voir périr son âme et perdre Dieu.
Qui pourrait dire avec une exacte vérité la douleur de Joseph, ses pensées, le trouble de ses affections? Comme une petite embarcation prise dans une grande bourrasque, il se trouvait dans un tourbillon d’idées opposées, de réflexions plus pénibles et plus cruelles l’une que l’autre. En apparence, c’était un homme trahi par sa femme. Il voyait crouler en même temps son bon renom et l’estime du monde à cause d’elle, il se voyait déjà montré du doigt et l’objet de la compassion du pays. Il voyait l’amour et l’estime qu’il avait pour moi tomber morts devant l’évidence du fait.
25.10 – Ici sa sainteté resplendit encore plus que la mienne, et j’en témoigne avec mon amour d’épouse, car je veux que vous l’aimiez, mon Joseph, cet homme sage et prudent, patient et bon, qui n’est pas étranger au mystère de la Rédemption, auquel il a été intimement lié, parce qu’il usa sa douleur et lui-même pour celui-ci, en sauvant le Sauveur au prix de son sacrifice et par sa grande sainteté.
S’il avait été moins saint, il aurait agi humainement en me dénonçant comme adultère pour me faire lapider et faire périr avec moi le fruit de mon péché. S’il avait été moins saint, Dieu ne lui aurait pas donné la lumière pour le guider en une telle épreuve. Mais Joseph était saint. Son esprit, toute pureté, vivait en Dieu. La charité en lui était ardente et forte. Et par sa charité, il vous sauva le Sauveur, tant en ne me dénonçant pas auprès des anciens, qu’en laissant tout par une prompte obéissance pour emmener Jésus en Égypte.
25.11 – Journées peu nombreuses, mais terribles par leur intensité, celles de la passion de Joseph et de ma passion, de cette première passion dont je dus souffrir. Car je comprenais sa souffrance et ne pouvais la lui enlever aucunement pour rester fidèle à l’ordre de Dieu qui m’avait dit: “Tais-toi!”
Et quand à notre arrivée à Nazareth, je le vis me quitter après un laconique salut, courbé et vieilli, pour ainsi dire, en peu de temps, quand je vis qu’il ne venait pas chez moi le soir comme il en avait l’habitude, je vous le dis, mes fils, mon cœur éploré eut à souffrir une douleur aiguë. Enfermée dans ma maison, seule, dans la maison où tout me rappelait l’Annonciation et l’Incarnation, et où tout me ramenait au cœur le souvenir de Joseph uni à moi dans une virginité sans tache, je dus résister au découragement, aux insinuations de Satan et espérer, espérer, espérer. Et prier, prier, prier. Et pardonner, pardonner, pardonner à Joseph son soupçon, sa révolte de juste indigné.
Mes fils: il faut espérer, prier, pardonner, pour obtenir que Dieu intervienne en notre faveur. Vous aussi vous avez à vivre votre passion. Vos fautes l’ont méritée. Je vous enseigne comment la surmonter et la transformer en joie. Espérez sans mesure, priez sans défiance, pardonnez pour qu’il vous soit pardonné. Le pardon de Dieu, mes fils, sera la paix a laquelle vous aspirez.
25.12 – Je ne vous dirai rien d’autre, pour le moment, sauf qu’après le triomphe de Pâques, ce sera le silence Après Pâques, Maria Valtorta va vivre la nuit de la Foi : une période de silence particulièrement douloureuse qui la configure au Christ en Croix s'exclamant : Mon Dieu ! Pourquoi m'as-tu abandonné ? Cela durera du 9 avril au 3 mai 1944, fête de la Sainte Croix. Cf. Les Cahiers de 1944, aux dates indiquées. . Compatissez à ce qu’endure votre Rédempteur, écoutez ses plaintes et comptez ses blessures et ses larmes. Chaque larme a été versée pour vous et ses blessures c’est pour vous qu’il les a reçues. Tout autre vision s’efface devant celle qui vous rappelle la Rédemption qu’il a accomplie pour vous.”