Marie prend sa broderie après avoir débarrassé la vaisselle de la table. Joseph l’aide et reste dans la cuisine même quand elle en revient. Je l’entends bouger et tout remettre en place. Il ranime le feu, car la soirée est fraîche. À son retour, Marie le remercie.
18.4 - Ils parlent tous deux. Joseph raconte sa journée, il parle de ses neveux, s’intéresse au travail de Marie et à ses fleurs. Il lui promet de lui apporter des fleurs magnifiques que le centurion lui a promises.
«Ce sont des fleurs que nous n’avons pas chez nous. Il les a apportées de Rome. Il m’en a promis des plants. Maintenant que la lune est propice, je vais te les planter. Elles ont de jolies couleurs et sentent bien bon. Je les ai vues l’été dernier, parce qu’elles fleurissent en été. Elles te parfumeront toute la maison. Ensuite, je les taillerai puisque la lune est favorable. C’est le bon moment.»
Marie sourit et le remercie. Un silence. Joseph contemple la tête blonde de Marie penchée sur sa broderie; c’est un regard d’amour angélique. Sûrement, si un ange pouvait aimer une femme d’un amour d’époux, c’est ainsi qu’il la regarderait.
18.5 - Comme si elle prenait une décision, Marie pose sa broderie sur ses genoux et dit:
«Joseph, j’ai moi aussi quelque chose à te partager. Je n’ai jamais rien à dire, car tu sais comme je vis de manière retirée. Mais aujourd’hui, j’ai une nouvelle. J’ai appris que notre parente Élisabeth, la femme de Zacharie, attend un enfant…»
Joseph écarquille les yeux:
«À son âge? Ils étaient stériles et âgés selon Luc 1,5-7.
– À son âge, répond Marie en souriant. Le Seigneur peut tout, et il a voulu donner cette joie à notre parente.
– Comment le sais-tu? Cette nouvelle est-elle sûre?
– Il est venu un messager, quelqu’un qui ne saurait mentir L'ange Gabriel qui le lui a révélé lors de l'Annonciation. . Je voudrais aller trouver Élisabeth pour l’aider et lui dire combien je partage sa joie. Si tu le permets…
– Marie, tu es ma femme et moi ton serviteur. Tout ce que tu fais est bien. Quand voudrais-tu partir?
– Le plus tôt possible. Mais je resterai là-bas quelques mois.
– Je compterai les jours en t’attendant. Pars tranquille, je m’occuperai de la maison et du jardin. Tu trouveras tes fleurs aussi belles que si tu les avais soignées toi-même. Seulement… attends. Il me faut aller avant la Pâque à Jérusalem y acheter quelques objets utiles à mon travail. Si tu attends quelques jours, je t’accompagnerai jusque-là, mais pas plus loin, car il me faut revenir rapidement. Mais nous pouvons faire route ensemble jusque-là. Je serai plus tranquille si je ne te sais pas seule en chemin. Quant au retour, tu me le feras savoir et je viendrai à ta rencontre.
– Tu es si bon, Joseph! Que le Seigneur te récompense par ses bénédictions et te préserve de toute douleur. Je le prie toujours à cette intention.»
18.6 - Les deux chastes époux se sourient comme des anges. Le silence revient quelque temps, puis Joseph se lève. Il remet son manteau, en relève le capuchon sur sa tête, salue Marie qui se lève elle aussi, et sort.
Marie le regarde sortir. Elle soupire comme si elle avait de la peine. Puis elle lève les yeux vers le ciel. Elle prie certainement. Elle ferme soigneusement la porte, plie la broderie. Puis elle va dans la cuisine, éteint le feu ou le couvre, vérifie que tout est bien rangé. Elle prend la lampe, sort et referme la porte. De sa main, elle protège la petite flamme qui tremble sous le vent froid de la nuit. Elle entre dans sa chambre et prie encore.
C’est ainsi que la vision s’achève.
18.7 - Marie dit:
«Ma chère fille, à la fin de l’extase qui m’avait comblée d’une joie inexprimable Celle de l'Annonciation et de la maternité divine. , j’ai retrouvé mes sens de la terre; la première pensée, perçante comme une épine de rose, qui a traversé mon cœur entouré des roses de l’Amour divin devenu mon époux depuis quelques instants, fut la pensée de Joseph.
Je l’aimais désormais, mon saint et prévenant gardien. Depuis le moment où la volonté de Dieu, par l’intermédiaire de la parole de son prêtre Cf. Joseph désigné comme époux de la Vierge Marie EMV 12. , avait voulu que je devienne l’épouse de Joseph, j’avais pu connaître et apprécier la sainteté de ce juste. À ses côtés, j’avais senti disparaître mon désarroi d’orpheline et je n’avais plus regretté l’asile du Temple que j’avais perdu.
Il avait pour moi la douceur de mon père disparu. Je me sentais autant en sécurité près de lui qu’auprès du prêtre. Toute hésitation avait disparu, et pas cela seulement: elle s’était tellement éloignée de mon cœur de vierge que je l’avais même oubliée. J’avais compris qu’aucune hésitation, aucune crainte ne se justifiait à l’égard de Joseph. La virginité que j’avais confiée à Joseph Idem. était plus en sécurité qu’un enfant dans les bras de sa mère.
18.8 - Mais comment lui apprendre que j’allais être mère? Je cherchais les mots pour le lui annoncer… difficile recherche! Je ne voulais pas me flatter du don de Dieu, et je ne pouvais en aucune façon justifier ma maternité sans préciser: “Le Seigneur m’a aimée entre toutes les femmes et de moi, sa servante, il a fait son épouse.” Par ailleurs, je me refusais à le tromper en lui dissimulant mon état.
Mais, pendant que je priais, l’Esprit Saint dont j’étais remplie m’avait conseillé: “Tais-toi. Laisse-moi le soin de te justifier auprès de ton époux.” Quand? Comment? Je ne l’avais pas demandé. Je m’étais toujours fiée à Dieu comme une fleur se fie à l’eau qui l’abreuve. Jamais l’Éternel ne m’avait laissée sans son aide. Sa main m’avait soutenue, protégée, guidée jusqu’alors. Il allait encore le faire.
18.9 - Ma fille, comme elle est belle et réconfortante, la foi en notre Bon Dieu éternel! Il nous prend dans ses bras comme en un berceau, nous porte comme une barque au port lumineux du Bien, nous réchauffe le cœur, nous console, nous nourrit, nous procure repos, joie et lumière, et il nous guide. La confiance en Dieu, c’est tout, et Dieu donne tout à ceux qui mettent en lui leur confiance. Il se donne lui-même.
Ce soir-là, j’ai porté ma confiance de créature à la perfection. Je pouvais désormais le faire, puisque Dieu était en moi. J’avais d’abord eu la confiance de la pauvre créature que j’étais: toujours moins que rien, même si j’étais celle qui est aimée au point d’être l’Immaculée. Mais j’avais maintenant une confiance divine, car Dieu était à moi: mon Époux, mon Fils! Quelle joie! Être unie à Dieu! Non pas pour ma gloire, mais pour l’aimer dans une union totale, et pouvoir lui dire: ” Toi, toi seul qui es en moi, agis avec ta divine perfection en tout ce que je fais. ”
S’il ne m’avait pas dit: “Tais-toi”, j’aurais peut-être osé, face contre terre, annoncer à Joseph: ” L’Esprit est entré en moi et je porte en moi le Germe de Dieu.” Et il m’aurait cru, parce qu’il m’estime et parce que, comme tous ceux qui ne mentent jamais, il ne pouvait croire que les autres mentent. Oui, pour lui épargner la douleur à venir, j’aurais surmonté ma répugnance à m’attribuer une telle louange. Mais j’ai obéi au commandement de Dieu.
À partir de ce moment et des mois durant, j’ai senti la première blessure me faire saigner le cœur. C’était ma première douleur de corédemptrice. Je l’ai supportée et offerte en réparation, et aussi pour vous donner une règle de vie dans des moments analogues de souffrance lorsque vous devez garder le silence sur un événement qui vous montre sous un jour défavorable à ceux qui vous aiment.
18.10 - Remettez à Dieu la garde de votre bonne réputation et des affections qui vous tiennent à cœur. Méritez par une vie sainte la protection de Dieu, et avancez tranquillement. Même si le monde entier était contre vous, lui vous défendrait auprès de ceux qui vous aiment et fera jaillir la vérité.
Maintenant, ma fille, repose-toi. Et sois toujours davantage ma fille.»
La note doctrinale Mater populi fidelis du 4 novembre 2025 ne met pas en doute la participation de Marie à la Rédemption ; elle rappelle simplement qu'il faut une terminologie qui respecte la primauté du Rédempteur : Jésus. Le terme corédemptrice, bien qu'historique et bien qu'ayant remplacé le terme plus ancien de Rédemptrice dans l'usage liturgique, lui semble porteur d'ambigüité et donc d'usage inopportun. Cependant cette discipline de langage ne doit pas occulter la participation Marie à la Rédemption. Marie est la première et la plus parfaite coopératrice du Christ, la "nouvelle Ève" qui, par son "oui", rend possible l'incarnation et, par sa maternité spirituelle, continue d'intercéder pour l'humanité. Les affirmations des encycliques et d'autres écrits, antérieurs à cette note, restent valables lorsqu'elles sont comprises à la lumière de cette coopération subordonnée, et non comme une attribution d'un pouvoir rédempteur égal à celui de Jésus.