5 – Naissance de Marie

26 août 1944

Le samedi 26 août 1944

5.1 – Je vois Anne qui sort du jardin potager. Elle s’appuie au bras d’une parente, sûrement, parce qu’elle lui ressemble. Elle est très grosse et paraît fatiguée peut-être aussi du fait de la chaleur, toute pareille à celle qui m’accable.

Bien que le jardin soit ombragé, pourtant l’air est brûlant, accablant. Un air à couper au couteau comme une pâte molle et chaude; tellement il est lourd, sous un ciel impitoyablement azuré, que la poussière en suspension dans l’air assombrit légèrement. Depuis longtemps ce doit être la sécheresse, parce que la terre, là où elle n’est pas arrosée, est littéralement réduite en une très fine poussière presque blanche, d’un blanc qui tend légèrement vers le rose sale tandis qu’elle est marron rouge foncé, à cause de l’arrosage, au pied des plantes ou le long des plates-bandes où poussent des rangs de légumes et autour des rosiers, des jasmins et autres fleurs et fleurettes, qui se trouvent surtout devant et en bordure d’une belle tonnelle qui coupe en deux le verger jusqu’au commencement des champs Cohérence avec les autres descriptions de la maison. Les jasmins, plantes méridionales, fleurissent de juin à sept ou octobre, comme les rosiers. Quatre villages se disputaient la gloire de la naissance de Marie : Séphoris, Nazareth, Bethléem et Jérusalem. L'Évangile de la Nativité de Marie dit positivement de la Vierge Marie : In civitate Nazareth nata. Saint Fulbert de Chartres cite cette opinion et n'y contredit pas. C'est l'opinion la plus commune de l'Église romaine, tandis que la tradition orientale indique plutôt Jérusalem. , dont les avoines sont récoltées. Même l’herbe du pré qui marque l’extrémité de la propriété est sèche et rase. À la limite seulement, là où se trouve une haie d’aubépine sauvage déjà toute constellée des rubis de ses petits fruits Les fruits de l'aubépine, rouges brun à rouge corail (cénelles) murissent au début de l'automne et persistent jusqu'à l'hiver. , l’herbe est plus verte et épaisse, et là, à la recherche de pâture et d’ombre, il y a des brebis avec un petit berger.

Joachim est autour des rangées de légumes et d’oliviers.

Il a avec lui deux hommes pour l’aider. Mais, malgré son âge, il est alerte et travaille avec goût. Ils sont en train d’ouvrir de petites rigoles aux limites d’un champ pour donner de l’eau aux plantes assoiffées. Et l’eau se fraye un chemin en bouillonnant à travers l’herbe et la terre sèche, et forme des boucles qui pendant un moment ont l’aspect d’un cristal jaunâtre cet puis ils ne sont plus que des cercles obscurs de terre humide, autour des pieds de vigne et des oliviers lourdement chargés.

À travers la tonnelle ombragée sous laquelle des abeilles d’or bourdonnent, avides du suc des grains blonds du raisin, lentement Anne se dirige vers Joachim qui l’apercevant se hâte d’aller à sa rencontre.

“Tu es venue jusqu’ici?”

“La maison est chaude comme un four.”

“Et tu en souffres.”

“L’unique souffrance de mes derniers moments de grossesse. C’est la souffrance de tous: hommes et bêtes. Ne reste pas trop à la chaleur, Joachim.”

“L’eau qu’on espère depuis si longtemps et qui depuis trois jours semblait être proche, n’est pas encore venue, et la campagne brûle. Heureusement qu’il y a pour nous la source au débit si abondant Il sera plusieurs fois question de ce filet d'eau dont Joseph déviera le cours, pour alimenter un bassin. (Voir par exemple en EMV 14.3; EMV 25.6; EMV 26.2; EMV 37.1; etc.) . J’ai ouvert des canaux d’arrosage: faible soulagement pour les plantes dont les feuilles sont fanées et couvertes de poussière, mais ce n’est que pour les empêcher de mourir. S’il pouvait pleuvoir!…” Joachim, avec l’angoisse de tous les cultivateurs, scrute le ciel, pendant qu’Anne s’évente avec un éventail qui semble fait d’une feuille sèche de palmier entrelacée de fils multicolores qui la tiennent rigide.

La parente dit:

“Là-bas, au-delà du Grand Hermon, surgissent des nuages rapides Le Mont Hermon (2 814 mètres d'altitude), visible de Nazareth, est situé à 95 km, en direction du nord-est. . Le vent vient du nord, il rafraîchira et peut-être donnera de l’eau.”

“Cela fait trois jours qu’il se lève et qu’il tombe au lever de la lune. Ce sera encore la même chose.”

Joachim est découragé.

“Retournons à la maison, dit Anne. Ici aussi on a du mal à respirer, et puis je pense qu’il vaut mieux revenir…”

Elle semble encore plus olivâtre à cause d’une pâleur qui a envahi son visage.

5.2 – “Tu souffres?”

“Non, mais j’éprouve cette grande paix que j’ai éprouvée au Temple quand me fut faite la grâce et que j’ai ressentie aussi quand j’ai su que j’allais être mère. C’est comme une extase. Une douce somnolence corporelle pendant que l’esprit jubile et s’apaise en une paix à laquelle rien n’est humainement comparable. Je t’ai aimé, Joachim, et quand je suis entrée dans ta maison et que je me suis dit: “Je suis l’épouse d’un homme juste”, j’ai eu un sentiment de paix et de même toutes les fois que ton amour prévoyant prenait soin de ton Anne. Mais cette paix que j’éprouve, ce n’est pas la même chose. Vois: je crois que c’est une paix comme celle qui, à la manière de l’huile qui suavement s’étend, devait envahir l’esprit de Jacob notre père après son songe des anges Genèse 28,12. et, mieux encore, semblable à la paix délicieuse des deux Tobie quand Raphaël se manifesta à eux Tobie 12,15-21. . Elle me pénètre profondément, et à mesure que je la goûte elle grandit de plus en plus.

C’est comme si je m’élevais dans les espaces azurés du ciel… et, je ne sais pourquoi, depuis l’instant où j’ai cette paisible joie au cœur, un cantique naît en mon cœur: celui de Tobie Tobie 13,1-17. . il me semble qu’il a été écrit pour cette heure… pour cette joie… pour la terre d’Israël qui la reçoit… pour Jérusalem pécheresse et maintenant pardonnée… mais… - ne riez pas des délires d’une mère - mais quand je dis: “Remercie le Seigneur pour les biens qu’Il t’a accordés et bénis l’Éternel pour qu’il reconstruise en toi son Tabernacle”, je pense que celui qui reconstruira en Jérusalem le Tabernacle du Vrai Dieu ce sera cette créature qui va naître Tobie 13,10. … et je pense encore que ce n’est plus de la cité sainte, mais de l’être qui va naître de moi que le destin a prophétisé quand le cantique dit: “Tu brilleras d’une lumière éclatante, tous les peuples de la terre se prosterneront devant toi, les nations viendront vers toi pour t’apporter des présents, ils adoreront en toi le Seigneur et garderont ta terre comme une terre sainte parce que, en toi, elles invoqueront le Grand Nom Tobie 13,11. . Tu seras heureuse en tes fils, parce que tous seront bénis et se réuniront près du Seigneur Tobie 13,13. . Heureux ceux qui t’aiment et jouissent de ta paix!…”. Et la première à en jouir c’est moi, sa bienheureuse mère… Tobie 13,14.

Anne change de couleur en disant ces paroles et resplendit comme un être qui passe de lumière lunaire à un grand feu et vice versa. Des douces larmes coulent le long de ses joues. Elle ne les remarque pas et sourit à son bonheur et tout en parlant elle se dirige vers la maison entre son époux et sa parente, qui l’écoutent silencieusement, saisis par l’émotion.

5.3 – Ils se hâtent, parce que les nuages poussés par un vent violent courent et s’accumulent à travers le ciel, et la plaine s’assombrit et s’agite annonçant la tempête. Quand ils arrivent au seuil de la maison, un premier éclair bleuâtre déchire le ciel et la rumeur d’un premier coup de tonnerre rappelle le roulement d’une énorme grosse caisse qui se mêle au bruissement des premières gouttes sur les feuilles brûlées.