Celui-ci se révéla en détail… Il y a les anges. Ils se trouvent au‑dessus des bienheureux, en cercles autour de ce pivot du ciel qui est Dieu un et trine, avec au cœur ce joyau virginal qu’est Marie. Ils ressemblent plus fortement à Dieu le Père. Esprits parfaits et éternels, ils ont des silhouettes de lumière, d’une lumière inférieure uniquement à celle de Dieu le Père, et ont une forme de beauté indescriptible. Ils adorent… ils dégagent de l’harmonie. Comment? Je l’ignore. Peut-être par la palpitation de leur amour. Car il n’y a pas de paroles; et les lignes de leur bouche ne font pas changer leur luminosité. Ils resplendissent comme des eaux immobiles frappées par un soleil ardent. Mais leur amour est chant, il est une harmonie tellement sublime que seule une grâce de Dieu peut permettre de l’entendre sans en mourir de joie.

Plus bas se trouvent les bienheureux. Leur aspect spiritualisé leur donne de ressembler plutôt au Fils et à Marie. En comparaison des anges, ils sont plus compacts, je dirais perceptibles à l’œil et —c’est une impression — au toucher. Cependant, ils sont toujours immatériels. Mais, chez eux, les traits physiques sont plus prononcés et diffèrent de l’un à l’autre. Cela me permet de comprendre qui est adulte ou enfant, homme ou femme. Je n’en vois pas de vieux, si l’on entend par là la décrépitude.

Il semble que, même quand les corps spiritualisés sont ceux d’une personne morte à un âge avancé, là-haut toute marque de délabrement charnel disparaisse. Il y a plus de majesté chez une personne âgée que chez un jeune, mais rien de cette misère faite de rides, de calvities, de bouches édentées et de dos voûtés propre aux humains. On dirait que leur âge maximum tourne autour de quarante ou quarante-cinq ans, autrement dit celui de la virilité épanouie, même si leur regard et leur aspect ont une dignité patriarcale.

Parmi cette foule… Oh! Quelle grande foule de saints! Et quelle foule d’anges! Les cercles se perdent progressivement, deviennent un sillage de lumière à travers les splendeurs bleu turquoise d’une immensité sans bornes! Et de tout au loin, de tout au loin, de cet horizon céleste, les sons d’alléluias sublimes proviennent encore, et la lumière vibre, elle qui est l’amour de cette armée d’anges et de bienheureux…

Parmi cette foule je vois, cette fois, un esprit imposant. Grand, sévère, et pourtant bon. Il a une longue barbe qui descend jusqu’à la mi-hauteur de sa poitrine, et il tient des tables. Les tables semblent être celles, en cire, dont les Anciens se servaient pour écrire. Il s’y appuie de la main gauche et les tient appuyées sur son genou gauche. J’ignore de qui il s’agit. Je pense à Moïse ou à Isaïe. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. Il me regarde et sourit avec une grande dignité. Rien d’autre. Mais quels yeux il a! Ils sont faits, précisément, pour dominer les foules et pénétrer les secrets de Dieu.

Mon âme devient de plus en plus capable de voir dans la Lumière. Et je m’aperçois que ces miracles incessants que sont les œuvres de Dieu se produisent à chaque fusion des trois Personnes, fusion qui se répète à un rythme rapide et ininterrompu, comme sous l’aiguillon d’une faim insatiable d’amour.

Je vois que le Père crée les âmes, par amour du Fils à qui il veut donner un nombre toujours plus grand de disciples. Oh! Que c’est beau! Elles sortent du Père comme des étincelles, comme des pétales de lumière, comme des joyaux globulaires; en fait, je ne suis pas capable de les décrire. C’est un jaillissement incessant d’âmes nouvelles… Elles sont belles, joyeuses de descendre entrer dans un corps par obéissance à leur Auteur. Comme elles sont belles quand elles sortent de Dieu! Etant donné que je suis au paradis, je ne vois pas, je ne peux pas voir, à quel moment la faute originelle les tache.

Par zèle pour son Père, le Fils ne cesse de recevoir et de juger celles qui, à la fin de leur vie, reviennent à l’Origine pour y être jugées. Je ne vois pas ces âmes. Aux changements de l’expression de Jésus, je comprends si elles sont jugées avec joie, avec miséricorde ou avec inexorabilité. Quel éclat a son sourire quand un saint se présente à lui! Quelle lumière de triste miséricorde lorsqu’il lui faut se séparer d’une âme qui doit se purifier avant d’entrer dans le Royaume! Quel éclair d’offense et de douloureux courroux quand il doit répudier un rebelle pour l’éternité!

C’est là que je comprends ce qu’est le paradis, et ce qui fait sa beauté, sa nature, sa lumière et son chant. Il est fait d’amour. Le paradis est amour. En lui, c’est l’amour qui crée tout. L’amour est le fondement sur lequel tout repose. L’amour est le sommet dont tout provient.

Le Père agit par amour. Le Fils juge par amour. Marie vit par amour. Les anges chantent par amour. Les bienheureux louent par amour. Les âmes sont formées par amour. La lumière existe parce qu’elle est amour. Le chant existe parce qu’il est amour. La vie existe parce qu’elle est amour. Oh! Amour! Amour! Amour!… Je m’anéantis en toi. Je ressuscite en toi. Je meurs comme créature humaine, car tu me consumes. Je nais créature spirituelle, car tu me crées.

Sois béni, béni, béni, Amour, toi, la troisième Personne! Sois béni, béni, béni, Amour qui est l’amour des Deux Premières! Sois béni, béni, béni, Amour qui aime les Deux qui te précèdent! Sois béni, toi qui m’aimes. Sois béni par moi qui t’aime car tu me permets de t’aimer et de te connaître, ô ma Lumière…

Après avoir écrit tout cela, j’ai recherché dans mes carnets ma précédente contemplation du paradis. Pourquoi? Parce que je me méfie toujours de moi, et je voulais voir si l’une des deux était en contradiction avec l’autre, ce qui m’aurait persuadée que je suis victime d’une tromperie.

Mais non. Il n’y a pas de contradiction. Celle-ci est encore plus nette, mais les grandes lignes sont les mêmes. La précédente date du 10 janvier 1944. Et, depuis lors, je ne l’avais plus regardée. Je pourrais vous le jurer.

Jésus me dit, le soir:

“Au paradis que l’Amour t’a fait contempler, il y a uniquement les “vivants” dont Isaïe parle au chapitre 4, l’une des prophéties qui seront lues dimanche prochain Dimanche 28 mai 1944, jour de la Pentecôte (voir le calendrier). Textes du missel alors en vigueur. . Ce sont les phrases suivantes qui indiquent comment devenir “vivants”. L’esprit de justice et l’esprit de charité effacent les taches existantes et préservent de nouvelles corruptions.

Cette justice et cette charité que Dieu vous donne et que vous devez lui donner vous conduiront à l’ombre du Tabernacle éternel et vous y garderont. Là, la chaleur des passions et les ténèbres de l’Ennemi deviendront inoffensives, car elles seront neutralisées par votre saint Protecteur: plus amoureux qu’une poule pour ses poussins, il vous tiendra sous la protection de ses ailes et vous défendra contre tout assaut surnaturel. Mais ne vous éloignez jamais de lui, qui vous aime.

Pense, mon âme, à la Jérusalem qui t’a été montrée. Est-ce qu’elle ne mérite pas que l’on s’efforce de la posséder? Remporte la victoire. Je t’attends. Nous t’attendons. Oh! Nous voudrions tellement dire cela à tous les êtres, du moins à tous les chrétiens, du moins à tous les catholiques, mais nous ne pouvons le dire qu’à tellement peu de gens!

En voilà assez, parce que tu es fatiguée. Repose-toi en pensant au paradis.”