”- Pense plutôt aux noces terrestres. Tu es belle et riche. Beaucoup pensent déjà à toi. Tu n’as qu’à choisir pour être patricienne.
”- Mon choix est déjà fait. J’aime le seul qui soit digne d’être aimé; cette heure est celle de mes noces et ce lieu en est le temple. J’entends la voix de l’Epoux qui vient, et déjà j’en vois le regard amoureux. C’est à lui que je sacrifie ma virginité afin qu’il en fasse une fleur éternelle.
”- À ce propos, si tu te soucies d’elle et de ta vie, sacrifie tout de suite aux dieux. C’est la loi qui le veut.
”- J’ai un seul vrai Dieu et c’est bien volontiers que je lui sacrifie.” Le texte compris dans les cinq paragraphes qui précèdent est condensé de la manière suivante sur le cahier manuscrit : «- Moi non plus. Je te souris parce que tu es le médiateur de mes noces éternelles, et je t'en suis reconnaissante. - Sacrifie aux dieux. C'est la loi qui le veut. - J'ai un seul vrai Dieu et c'est bien volontiers que je lui sacrifie...» Mais l'écrivain a ensuite rayé tout le passage d'un trait de plume et, dessus, a écrit en travers: corrigé par une dictée d'Agnès. Puis elle écrivit sur une feuille volante qu'elle a insérée dans le cahier: Pendant que je fais mon action de grâces après la communion, la martyre Agnès m'a dit: « Tu as tout relaté avec précision. Mais il y a un point que tu as oublié. Corrige de la manière suivante et écris ceci »... (suit le passage que nous rapportons dans le texte, à la place de celui que l'écrivain a rayé], etc... En effet, avec tous les bavardages qu'il y avait autour de moi et Le temps (six heures) qui était passé entre la vision et sa description, j'ai beau avoir bonne mémoire, une partie du dialogue m'avait échappé; maintenant que j'entends la martyre me le répéter, je me rappelle l'avoir parfaitement entendu. Je suis contente de pouvoir, grâce à la bonté de la sainte, corriger cette omission et donner la version exacte de ce dialogue.
Il semble alors que des assistants du préfet aient donné à Agnès un vase contenant de l’encens afin qu’elle le verse sur le trépied qu’elle choisirait, devant un dieu.
“Ce ne sont pas là les dieux que j’aime. Mon Dieu, c’est notre seigneur Jésus Christ. C’est à lui, que j’aime, que je me sacrifie moi-même.”
Il m’a semblé, à ce moment, que le préfet, irrité, ait ordonné à ses assistants de mettre les fers aux poignets d’Agnès pour l’empêcher de fuir ou de commettre quelque acte irrévérencieux envers les idoles; à partir de cet instant, elle fut considérée comme coupable et prisonnière.
Mais la vierge se tourna vers le bourreau en souriant: “Ne me touche pas. Je suis venue ici spontanément, parce que c’est là que m’appelle la voix de l’Époux qui, du ciel, m’invite aux noces éternelles. Je n’ai pas besoin de tes menottes ni de tes chaînes. C’est seulement si tu voulais me traîner faire le mal qu’il te faudrait me les mettre. Peut-être même ne serviraient-elles pas, car mon Seigneur Dieu les rendrait plus inutiles qu’un fil de lin aux poignets d’un géant. Mais pour aller à la rencontre de la mort, de la joie, des noces avec le Christ, non, tes chaînes ne servent à rien, mon frère. Je te bénis si tu m’offres le martyre. Je ne m’enfuis pas. Je t’aime et je prie pour ton âme.”
Belle, blanche, droite comme un lys, Agnès était une vision céleste à l’intérieur de la vision.
Le préfet prononça la sentence, mais je ne l’ai pas bien entendue. Il m’a semblé qu’il y a eu une interruption pendant laquelle j’ai perdu Agnès de vue, car mon attention s’était portée sur tous ceux qui s’entassaient dans la pièce.
Ensuite, je retrouvai la martyre, encore plus belle et plus jolie. Devant elle se trouvait une statuette en or de Jupiter et un trépied. À ses côtés, le bourreau avait déjà dégainé son épée. Ils semblaient faire une ultime tentative pour la faire plier. Mais Agnès, les yeux pétillants, secouait la tête et, de sa petite main, elle repoussait la statuette. Le petit agneau n’était plus à ses pieds, mais dans les bras d’Emerentiana, qui pleurait.
Je vis qu’ils faisaient agenouiller Agnès sur le sol, au beau milieu de la salle, là où se trouvait la grande dalle de marbre blanc. La martyre se recueillit, les mains sur la poitrine et les yeux tournés vers le ciel. Des larmes d’une joie surhumaine perlaient à ses yeux, ravis en une douce contemplation. Sans être plus pâle qu’auparavant, son visage souriait.
L’un des assistants lui saisit les tresses comme si c’était une corde pour lui tenir fermement la tête. Mais ce n’était pas nécessaire.
“J’aime le Christ!”, cria-t-elle quand elle vit le bourreau lever son épée. Je vis celle-ci pénétrer entre l’omoplate et la clavicule et ouvrir la carotide droite, et la martyre tomba sur le côté gauche, en gardant toujours sa position agenouillée, comme quelqu’un qui s’abandonne au sommeil, à un bienheureux sommeil; sur son visage, le sourire ne s’éteignit pas et fut seulement masqué par le flot de sang qui jaillissait comme d’une coupe de sa gorge tranchée.
Voilà ma vision de ce soir. J’avais hâte d’être seule pour la mettre par écrit et la savourer en paix.
Pendant qu’elle se déroulait, mes larmes coulaient même si, dans la pénombre de la pièce, elles ont dû rester cachées à ceux qui étaient présents; je gardais les yeux fermés, en partie parce que j’étais tellement absorbée par la contemplation que j’avais besoin de me concentrer, et en partie pour faire croire que je dormais, bien que je n’aime pas faire comprendre… où je suis. Cette vision était si belle que je n’ai pu supporter d’entendre des fragments de phrases communes et très humaines surnager comme de la ferraille dans la beauté de la vision, et j’ai dit: “Taisez-vous, taisez-vous”, comme si le bruit me dérangeait. Or ce n’était pas cela. C’était que je voulais rester seule pour contempler en paix. Comme j’y suis en effet parvenue.
Ensuite, c’est Jésus qui m’a parlé Dans la dictée qui précède. .