22 avril 1943 — Comme une violette au pied de la Croix

Il me semble presque inutile de continuer à écrire après avoir tout dit Dans l'Autobiographie. Voir le texte du 25 juin. . Mais vous Il s'agit du père Romualdo Migliorini auquel l'auteure s'adresse plus loin et très souvent tout au long de ses écrits. Né à Volegno (Lucca) en 1884, il entra dans l'Ordre des Serviteurs de Marie en 1900 et fut ordonné prêtre en 1908. Jusqu'en 1911, il exerça son ministère sacré en Italie, fut ensuite curé au Canada, puis missionnaire en Afrique du Sud où il devint supérieur régulier et préfet apostolique. Il rentra en Italie en 1939, il fut nommé prieur du Couvent de Sant'Andrea à Viareggio, où il se consacra à un infatigable ministère surtout pendant et après la guerre. Vers 1942, il rendit visite à l'infirme Maria Valtorta dont il devint le directeur spirituel et témoin de ses écrits, qu'il transcrivait avec zèle à la machine, se hasardant à en faire une première diffusion. Mais en 1946, il dut se retirer à Rome, où il confia à son confrère, le père Corrado M. Berti, l'existence de Maria Valtorta. De plus en plus souffrant, il s'éteignit à Carsoli (L'Aquila) en 1952. m’exhortez à écrire les choses qui me frappent le plus et j’obéis.

C’est le soir du Jeudi Saint Le 22 avril 1943. . En parlant de Jésus, je ne détourne pas mon attention de lui, mais au contraire, je me concentre sur lui. Je vous dirai donc comment j’ai passé ces dernières vingt-quatre heures. Hier soir, vous m’avez vue épuisée. J’étais vraiment épuisée. Mais quand je suis au bout de toute résistance humaine et que je donne l’impression, à quiconque me voit, de n’être plus qu’une pauvre créature incapable même de penser, c’est justement à ce moment-là que j’ai, pour ainsi dire, des illuminations.

Hier soir; j’avais lu le journal; et puis, lasse même de ça, j’avais fermé les yeux et je restais là… inerte. Tout à coup, j’ai vu, mentalement, un terrain très pierreux et aride. Cela ressemblait au sommet d’un monticule comme on en voit tant dans nos collines. Dénué de toute végétation, riche seulement en pierres et silex brutes blanchâtres, il était entouré d’un vaste horizon. Tout au sommet avait poussé un plant de violettes, la seule chose vivante au milieu d’une telle désolation. Je voyais distinctement la touffe épaisse de feuilles rapprochées les unes des autres, comme pour mieux résister aux vents qui battaient la cime. Quelques bourgeons de violette, plus ou moins ouverts, montraient leur petite tête au-dessus de la touffe verte. Mais une seule violette était complètement éclose, belle, d’une couleur vive, corolle ouverte tendue vers le ciel.

Ce fut de la voir si droite, comme si elle était attirée par une force singulière, qui fixa mon attention et me fit chercher du regard. Et je vis une planche, une grosse planche enfoncée dans le sol. On aurait dit un tronc grossièrement raboté, encore rugueux. À un mètre et demi du sol, peut-être moins, je vis deux pieds transpercés… je ne vis que cela hier soir. Deux pieds torturés. Et qu’ils fussent âprement torturés se devinait à la contraction des orteils qui se repliaient presque jusqu’à la plante des pieds comme en un spasme tétanique.

Du sang, qui coulait le long des talons, tombait sur la planche rugueuse et la sillonnait jusqu’au sol. D’autre gouttes tombaient des orteils contractés et ruisselaient sur la touffe de violettes. C’est donc vers cela que se tournait la violette, toute tendue vers le ciel! Vers ce sang qui la nourrissait, tout comme il nourrissait cette touffe unique de verdure qui avait su, en cette terre stérile, pousser contre ce bois.

Cette vision m’a dit beaucoup de choses… Et quand vous êtes venu, j’étais en train de voir ce signe qui était mon sermon du Mercredi Saint. Cette scène ne s’est pas évanouie. Elles ne s’évanouissent pas facilement. Elles restent clairement gravées dans le cerveau, même si les choses habituelles reprennent, ou tentent de reprendre, le dessus.

Et puis ce matin, avant que vous n’arriviez, j’ai entrevu le reste du corps. Je dis bien, entrevu, parce qu’il apparaissait et disparaissait comme dans l’ondoiement de voiles de brouillard. D’autres fois, l’image en était beaucoup plus nette… mais, alors, il me semblait mort. Maintenant, il me paraît vivant. Et je pense que c’est une grande pitié de la part de Jésus de ne pas me montrer son visage. Jésus est tellement affligé, la tristesse que lui cause l’iniquité humaine — qui ne faiblit jamais mais, bien au contraire, ne cesse de grandir — a atteint une telle intensité que nous ne pourrions supporter; sans en mourir de douleur; l’expression de son divin visage.

Jésus, mon Maître, de sa parole muette, me dit que ma place est plus que jamais au pied de la croix. Je dois tirer ma vie uniquement de son Sang… et mon seul devoir est d’être l’encens au pied de son trône de Rédempteur. L’encens dont le parfum recouvre l’odeur nauséabonde du péché, de la méchanceté, de la barbarie qui émane de la terre. L’encens n’exhale son parfum qu’en brûlant et en se consumant. Et c’est ce que je dois faire.

La vision me dit aussi que la fleur peut attirer d’autres regards à la croix, peut amener d’autres créatures à s’incliner sous la pluie de son sang. C’est là la tâche de la fleur envers Dieu et son prochain. Réparation d’amour envers Jésus et attraction à Jésus de beaucoup de cœurs, en acceptant de vivre à cette fin dans un désert aride, seule avec la croix.

Je pourrais dire que je suis restée les lèvres pressées contre ces pieds transpercés comme si je buvais à une source qui est à la fois fraîcheur et ardeur. Une sensation spirituelle, mais si vive qu’elle semble réelle…

Puis, ce matin à 10 heures, j’ai reçu de Rome une lettre d’une de mes sœurs, lettre que je vais vous montrer et dans laquelle on parle justement de cette mission au pied de la croix; une image est jointe à la lettre, avec un Crucifix et, au-dessous, un encensoir ardent et l’inscription suivante: “Que mon oraison s’élève comme l’encens en ta présence.” J’ai pris tout cela comme un discours muet de mon Jésus à sa petite hostie qui se consume petit à petit, plus d’amour que de maladie.

Je pense au fait que demain, c’est Vendredi Saint: le jour des jours pour moi. Je voudrais accumuler des sacrifices et encore des sacrifices pour en faire un véritable jour d’expiation. Mais Maria ne peut désormais faire que si peu de choses! Eh bien, faisons ce peu de choses.

Sans compter que demain Jésus s’occupera peut-être bien lui-même de me donner ma part de douleur expiatoire. Moi, je reste ici, bien serrée contre la croix. D’ailleurs, c’est la place des Marie. Ainsi, je ne risque pas de manquer le moindre signe de mon Rédempteur…