I. Montmartre

Dans les derniers jours de décembre 1870, après quelques mois d’une guerre désastreuse, la France était envahie, ses armées dispersées ou captives, sa capitale assiégée. De plus, après la guerre extérieure, éclata la guerre civile ; on vit, sous les balles sacrilèges, tomber des otages sans défense : un archevêque, des prêtres, de jeunes lévites, des religieux, des juges, des agents de l’ordre. En ces extrémités, deux grands chrétiens, fils du diocèse de Paris, M. Alexandre Legentil et M. Rohault de Fleury, son beau-frère, réfugiés à Poitiers, eurent la pensée d’implorer, pour la patrie en danger et pour l’Eglise éprouvée, le secours du Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ils firent le vœu de travailler à ériger à Paris un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur.

Se souvenaient-ils alors de la demande que, deux siècles plus tôt, par l’organe de sainte Marguerite-Marie, Notre-Seigneur avait faite, d’un temple où son Cœur recevrait les hommages du Souverain qui incarnait alors en sa personne la nation française ? Nous l’ignorons ; mais il nous plaît de penser que, poursuivant sans se lasser ses desseins d’amour à l’égard de notre pays, notre divin Sauveur se réservait d’obtenir en nos jours, dans une réalisation plus magnifique, ce qui ne lui avait pas été accordé jusque-là.

A peine connu, le projet recueillit de nombreuses adhésions et de généreuses offrandes. Mgr Guibert, récemment promu au siège de Paris, approuva résolument la sainte initiative et en marqua définitivement le caractère et la portée. « Le temple à élever au Sacré Cœur, écrivait-il, sera tout ensemble un monument d’expiation pour les fautes commises et l’expression d’une supplication générale pour que les jours de nos épreuves soient abrégés. »

Cédant à son inspiration personnelle, Mgr Guibert arrêta son choix sur le sommet de la colline de Montmartre, où saint Denys et ses compagnons de martyre ont répandu, avec leur sang, les premières semences de la foi chrétienne, qui ont fructifié si rapidement dans la Gaule septentrionale.

Pour entreprendre l’œuvre, l’autorisation des pouvoirs publics était nécessaire. Un projet de loi fut déposé à l’Assemblée Nationale, en qui résidait alors la souveraineté. Le 25 juillet 1873, à l’énorme majorité de 244 voix, l’Assemblée vota la loi qui déclarait « d’utilité publique la construction d’une église sur la colline de Montmartre, conformément à la demande de l’Archevêque de Paris. »

Derrière le gouvernement se groupaient l’Armée, la Magistrature, l’Université, la Presse, les Académies, le Commerce, l’Industrie, l’Agriculture, toutes les Institutions qui maintiennent à sa hauteur le niveau de notre vie sociale. C’est toute la France qui a édifié le monument que le Sauveur attendait depuis 250 ans. Diocèses, paroisses, congrégations, collèges, se disputèrent l’honneur de fournir à la Basilique une chapelle, un pilier, une pierre. Les héritiers de nos vieilles aristocraties, les industriels de toutes les provinces versèrent au trésor de Montmartre des aumônes dignes des rois. Puis les enfants, les paysans, les servantes apportèrent leur denier, en rougissant de donner si peu.

Dès l’année 1876, quelques mois après la pose de la première pierre, une chapelle provisoire fut construite près de l’emplacement de la future église. Sous la pieuse et intelligente direction des Pères Oblats de Marie Immaculée qui s’y dévouèrent avec un zèle au-dessus de tout éloge, elle devint aussitôt un centre vivant de fervente piété. Les pèlerins y vinrent par milliers, de Paris, de tous les points de la France, et même des pays étrangers ; chaque année, plus d’un million de fidèles sont venus « avec confiance à ce trône de la grâce, chercher la miséricorde et le secours opportun. » Depuis le 1er août 1885, l’adoration du saint Sacrement exposé ne s’y est plus interrompue ni le jour ni la nuit. Deux pieuses associations, l’Archiconfrérie du Sacré Cœur et l’Archiconfrérie de prière et de pénitence, y ont leur siège et groupent actuellement plusieurs millions de membres, répandus dans le monde entier.

La jeune Basilique est maintenant debout, avec son campanile, ses clochetons et sa coupole, avec ses verrières, avec la splendeur toute neuve de ses voûtes et la somptuosité de ses autels ; elle domine la grande Cité. Forte comme le vent qui ébranle la cime des Alpes, moelleuse comme les notes qui berçaient la Galilée, sa voix redit à la France et au monde les mots qu’entendit la montagne des Béatitudes, admirable résumé des enseignements du Cœur de Jésus, de ce Cœur divin devenu plus que jamais l’asile où notre âge inquiet ravive sa foi en Dieu et en son propre destin.