Grand désir de mourir

Le premier jour de ma retraite, mon occupation fut de penser d’où me pouvait venir ce grand désir de mourir, puisque ce n’est pas l’ordinaire des criminelles, comme je la suis devant Dieu, d’être bien aises de paraître devant leur juge, mais un juge dont la sainteté de justice pénètre jusqu’à la moelle des os, auquel rien ne peut être caché, et qui ne laissera rien d’impuni…… Laissons donc, mon âme, cette joie et ce désir de mourir, pour ces âmes saintes et ferventes pour lesquelles sont préparées de si grandes récompenses. Mais pour nous…, pensons quel sera ton sort. Pourras-tu supporter pendant une éternité l’absence de Celui dont la jouissance te donne de si ardents désirs, et dont la privation te fait sentir de si cruelles peines ?

« Mon Dieu ! que ce compte m’est difficile à faire, puisque j’ai perdu mon temps, et que je ne sais comment le pouvoir réparer ! Mais dans la peine où je me suis trouvée de mettre ce compte en état et le tenir toujours prêt à rendre, je n’ai su à qui m’adresser, sinon à mon adorable Maître qui, par son incompréhensible bonté, a voulu se charger de le faire. C’est pourquoi je lui ai remis tous les articles sur lesquels je dois être jugée, et recevoir ma sentence… Après lui avoir remis tous mes intérêts, j’ai senti une paix admirable, sous ses pieds, où il m’a tenu longtemps, comme tout anéantie, dans l’abîme de mon néant, attendant ce qu’il jugerait de cette misérable criminelle.

Elle voit comme dans un tableau sa vie entière

Le second jour, à mon oraison, il me fut présenté comme dans un tableau tout ce que j’avais été, et ce que j’étais pour lors : mais, mon Dieu, quel monstre plus défectueux et plus horrible à voir !… O mon Sauveur ! qui suis-je, pour m’avoir attendue si longtemps à pénitence, moi qui me suis mille fois exposée à être abîmée dans l’enfer par l’excès de ma malice ! et autant de fois vous m’en avez empêchée par votre bonté infinie… J’ai tant de douleur de vous avoir offensé, que je voudrais avoir souffert toutes les peines dues aux péchés que j’ai commis, et à tous ceux où je serais tombée sans le secours de votre grâce…

Insolvable, elle demande la prison du Sacré Cœur

« Ne me privez pas, ô mon Dieu, de vous aimer éternellement pour ne vous avoir pas aimé dans le temps… Je ne saurais réparer la moindre de mes fautes, que par vous-même. Je suis insolvable, vous le voyez bien, mon divin Maître ; mettez-moi en prison, j’y consens, pourvu que ce soit dans celle de votre sacré Cœur. Et quand j’y serai, tenez-moi là bien captive et liée des chaînes de votre amour, jusqu’à ce que je vous aie payé tout ce que je vous dois ; et comme je ne le pourrai jamais faire, aussi souhaité-je de n’en jamais sortir T. II, p. 201. . »

C’est dans ces sentiments qu’elle attendit la mort. L’automne vint, qui est l’époque où chaque religieuse fait sa retraite annuelle. Or, la veille du jour où elle devait commencer la sienne (car celle du mois de juillet ne la dispensait pas de celle-ci, prescrite par la règle), elle fut prise d’un léger accès de fièvre. Une Sœur lui ayant demandé si, malgré cela, elle pourrait entrer en retraite : « Oui, répondit-elle, mais ce sera la grande retraite. » Elle s’alita neuf jours avant sa mort. Quoique son mal parût peu de chose, on fit appeler le médecin, M. Billiet, qui l’avait en grande estime. Il déclara que ce malaise était sans gravité et qu’elle n’en mourrait pas. La Sainte venait de dire le contraire. Elle le regarda, et dit en souriant : « Après tout, il vaut mieux qu’un séculier mente qu’une religieuse. » Cependant, la grande certitude qu’elle avait de mourir, lui fit demander avec beaucoup d’instances le saint Viatique ; et sur ce qu’on lui dit qu’on ne le jugeait pas à propos, elle pria que, du moins, on la fît communier, puisqu’elle était encore à jeun. On le lui accorda et elle reçut le saint Sacrement en forme de viatique, sachant bien que c’était pour la dernière fois qu’elle le recevait.

Toutes celles qui lui rendaient visite dans sa maladie, admiraient la joie extraordinaire que lui causait la pensée de la mort. Un instant seulement, la pensée de la justice divine lui inspira une frayeur étrange à la vue des redoutables jugements de Dieu. On la vit trembler, s’humilier et baiser ardemment son crucifix. On lui entendit répéter avec des profonds soupirs ces paroles : « Miséricorde ! mon Dieu, miséricorde ! » Mais ce ne fut qu’un éclair. Toutes ces frayeurs se dissipèrent ; son esprit se trouva dans un grand calme et dans une grande assurance de son salut.