Les images en taille douce
L’année 1686 s’écoula sans que les désirs de la Sainte eussent un commencement d’exécution. Ces délais si prolongés furent l’une des plus grandes épreuves de sa vie. Au printemps de 1687, avec les dessins et l’argent, elle remet l’affaire entre les mains de la Mère de Saumaise, lui avouant que le crayon envoyé par le Père n’est ni joli, ni à son gré, aussi l’obligerait-on infiniment de le changer. La Mère de Saumaise communique le désir de la Sœur Marguerite-Marie à la Mère Marie-Dorothée Desbarres, supérieure de Dijon ; toutes deux en parlent à la Sœur Jeanne-Madeleine Joly, qui aussitôt se met à l’œuvre. Cette Sœur ignorait les premiers éléments du dessin. Forte de l’obéissance, elle prend pourtant un crayon et réussit si bien que l’habile peintre, auquel on soumet son travail, ne voit rien à y retoucher. Mais ce n’est pas un tableau que désire Marguerite-Marie, c’est une image du Sacré Cœur, pour la faire graver en taille douce. Laissant donc de côté tout ce qui, dans le tableau de la Sœur Joly, était l’accessoire, les anges adorateurs, la colombe qui plane au-dessus, la Mère Desbarres envoie au premier monastère de Paris le simple dessin du cœur surmonté de la croix, environné de flammes et couronné d’épines ; de la blessure ouverte se détachaient des gouttes de sang. La vénérable Mère Louise-Eugénie de Fontaine en fit graver la planche. L’impression ayant pu être achevée avant la fin de l’année 1687, la Mère de Saumaise eut la joie de pouvoir offrir à sa sainte fille les premières images, comme étrennes de l’année 1688. Marguerite-Marie accueillit cet envoi avec un cri de joie. Le 17 janvier 1688, elle écrit à la Mère de Saumaise : « Je ne « vous puis exprimer le doux transport de joie que je ressentis à la « vue de ces images, qui m’excitaient à vous donner mille bénédic« tions en mon âme, qui estime la vôtre heureuse d’un si heureux « succès, lequel vous était réservé avec toutes les grâces qu’il attirera « sur votre chère âme. » (Lettre 80, T. II, p. 382.)
On conserve au premier monastère de Paris (Rue Denfert-Rochereau, 68) cette planche attendue si longtemps On peut en voir un fac-similé dans l'ouvrage du P. Letierce : Etude sur le Sacré Cœur, t. I, p. 621. . Des trois images du Sacré Cœur qui s’y trouvent, une seule possède toutes les caractéristiques du tableau de Dijon. Les trois images n’ont d’ailleurs aucune valeur artistique. Les trois cœurs ont la forme conventionnelle, sans nul souci de la science anatomique ; dans le premier, la couronne d’épines ceint le cœur ; dans les deux autres, elle l’encadre. Comment donc expliquer l’enthousiasme de la Servante de Dieu, car elle avait déjà mieux à Paray, l’image vénérée le 20 juillet 1685 étant bien supérieure à celles-ci ? Est-ce par le mérite du tableau ? Par bienveillance chrétienne ? Par des pensées de foi ? Il y a de tout cela et autre chose encore.
Les objets ne nous plaisent pas seulement par ce qu’ils sont en eux-mêmes ; ils nous plaisent souvent plus encore, par les idées, les souvenirs, les impressions qu’ils réveillent en nous. L’Irlandais ouvre une lettre sur les bords des grands fleuves américains et verse des larmes en voyant s’échapper du message une feuille de trèfle à moitié desséchée ; il ne peut se lasser de regarder le triple pétale ; il s’absorbe dans sa contemplation ; il semble écouter une parole intérieure. En vérité, la petite feuille lui dit toutes sortes de choses tendres et douloureuses qu’elle ne saurait dire à d’autres. Elle lui dit la prairie qui l’entourait quand elle était sur sa tige, et les prairies qui entourent cette prairie, et la verdure de l’émeraude des mers. Elle lui dit l’humble maison où il est né, l’enfance passée dans l’amour d’une mère et dans la pauvreté paternelle. Elle lui dit la richesse des ancêtres et la tyrannie des temps nouveaux. Il en fut de même pour les premières images du divin Cœur. Elles rappelaient à Marguerite-Marie ce qu’elle avait vu dans l’éblouissante vision. Elles ne le rappelaient qu’à elle. De là ces admirations qui nous étonnent et que nous partageons d’autant moins que nous avons moins médité les grands mystères de l’amour.