Une âme du Purgatoire
Une fois, ayant vu en songe une religieuse décédée depuis longtemps, qui me dit qu’elle souffrait beaucoup en purgatoire, mais que Dieu lui venait de faire souffrir une peine incomparable, qui était la vue d’une de ses parentes, précipitée dans l’enfer. Et m’éveillant sur ces paroles, avec de si grandes peines qu’il me semblait qu’elle m’avait imprimé les siennes, sentant mon corps si brisé que je ne me remuais qu’avec peine. Mais comme l’on ne doit pas croire aux songes, je n’y faisais pas grande réflexion, mais elle me pressait si fort qu’elle ne me donnait point de repos, me disant incessamment : « Priez Dieu pour moi. Offrez-lui vos souffrances unies à celles de Jésus-Christ, pour soulager les miennes. Donnez-moi tout ce que vous ferez jusqu’au premier vendredi de mai, que vous communierez pour moi. » Ce que je fis avec le congé de ma supérieure. Mais, ma peine s’augmenta si fort qu’elle m’accablait, sans pouvoir trouver de soulagement ni de repos, car, l’obéissance m’ayant fait retirer pour en prendre, je ne fus pas si tôt au lit, qu’il me semblait l’avoir proche de moi, qui me disait ces paroles : « Te voilà donc dans ton lit, bien à ton aise ; regarde-moi, couchée dans un lit de flammes, où je souffre des maux intolérables. » Et me laissant voir cet horrible lit qui me fait frémir toutes les fois que j’y pense, car le dessous était de pointes aiguës qui étaient tout en feu et lui entraient dans la chair, me disant que c’était à cause de sa paresse et négligence à l’observance de ses Règles et infidélité à Dieu. « On me déchire le cœur avec des peignes de fer tout ardents — qui est ma plus cruelle douleur — pour les pensées de murmure et de désapprouvement dans lesquelles je me suis entretenue contre mes supérieures, et ma langue est mangée de vermine, pour punir mes paroles contre la charité que j’ai dites. Et, pour mon peu de silence, voilà ma bouche toute ulcérée. Ah ! que je voudrais bien que toutes les âmes consacrées à Dieu me pussent voir dans cet horrible tourment ! Si je leur pouvais faire sentir la grandeur de mes peines et de celles qui sont préparées à celles qui vivent négligemment dans leur vocation, sans doute qu’elles y marcheraient bien avec une autre ardeur dans l’exacte observance et se garderaient bien de tomber dans les défauts qui me font tant souffrir ! » Tout cela me faisait fondre en larmes. On me voulait donner quelques remèdes. Elle me dit : « L’on pense bien à te soulager dans tes maux, mais personne ne pense à alléger les miens… Hélas ! un jour d’exactitude au silence, de toute la Communauté, guérirait ma bouche ulcérée ! Un autre, passé dans la pratique de la charité, sans faire aucune faute contre icelle, guérirait ma langue ; et un troisième, passé sans faire aucun murmure ni désapprouvement contre la supérieure, guérirait mon cœur déchiré. »
Après avoir fait la communion qu’elle m’avait demandée elle me dit que ses horribles tourments étaient bien diminués, car on lui avait dit une messe à l’honneur de la Passion, mais qu’elle était encore pour longtemps en purgatoire, où elle souffrait les peines qui sont dues aux âmes qui sont tièdes au service de Dieu. Je me trouvai affranchie de mes peines, qu’elle m’avait dit qui ne diminueraient point qu’elle ne fût soulagée T. II, p. 159. — Ainsi ce n'est pas seulement pour les vivants et afin de leur obtenir l'amendement et le salut, que Marguerite-Marie remplissait souvent son rôle de victime. C'était fréquemment aussi pour le soulagement des âmes du purgatoire.
La chose était si connue, que, même les personnes du dehors venaient s'informer de l'état de leurs proches, nouvellement décédés. « Est-ce que je sais ce qui se passe en purgatoire ? » répondait-elle. Et cependant peu après on l'entendait dire : « Dieu a fait une grande grâce à cette âme, il l'a mise dans son paradis ; il faut encore beaucoup prier pour cette autre. »
Voici la conclusion de M. le chanoine Gillot, dans son excellent opuscule : La Bse Marguerite-Marie et les âmes du Purgatoire : « Les révélations faites à la Bse Marguerite-Marie embrassent presque toute la théologie du purgatoire. La doctrine de l'Eglise touchant ce dogme y est puissamment mise en relief, et plusieurs points sont éclairés comme ils ne l'avaient jamais été. Sans doute les paroles de Marguerite-Marie ne sont pas paroles d'Evangile. Mais son enseignement s'accorde si bien avec celui de l'Eglise et son autorité est si respectable, qu'il nous sera bon de nous en servir pour alimenter notre piété. » — Cfr. Hamon, Vie, 1909, p. 310, 316. .
Désir de la Communion
Un jour que le désir de recevoir Notre-Seigneur me tourmentait, je lui dis : « Apprenez-moi ce que vous voulez que je vous dise. »
« Rien, sinon ces paroles : Mon Dieu, mon Unique et mon Tout, vous êtes tout pour moi, et je suis toute pour vous ! Elles te garderont de toutes sortes de tentations et suppléeront à tous les actes que tu voudrais faire, et te serviront de préparation en tes actions T. II, p. 165. . »
Un autre vendredi, après avoir reçu la sainte communion dans une hostie qui avait été exposée, il me dit :
« Ma fille, je viens dans le cœur que je t’ai donné, afin que, par son ardeur, tu répares les injures que j’ai reçues de ces cœurs tièdes et lâches qui me déshonorent dans le Saint Sacrement. Cette âme que je t’ai donnée, tu l’offriras à Dieu, mon Père, pour détourner les peines que ces âmes infidèles ont méritées ; et, par mon Esprit, tu l’adoreras sans cesse avec vérité, pour tous ces esprits feints qui ne l’adorent qu’avec dissimulation et fausse apparence, et cela pour mon peuple choisi, que je t’ai fait un si grand don. »
De l’infirmerie à la retraite malgré la fièvre
Et comme une fois que j’avais la fièvre, ma supérieure me fit sortir de l’infirmerie pour me mettre en solitude, car c’était mon tour, et elle me dit : « Allez, je vous remets au soin de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Qu’il vous dirige, gouverne et guérisse selon sa volonté ! » Or, quoique cela me surprît un peu, car pour lors je tremblais la fièvre, je m’en allai pourtant bien joyeuse de faire cette obéissance, tant pour me voir toute abandonnée aux soins de mon bon Maître, que pour avoir occasion de souffrir pour son amour, m’étant indifférent de quelle manière il me fît passer ma retraite, soit dans la souffrance ou la jouissance. « Tout m’est bon ; pourvu qu’il se contente et que je l’aime, cela me suffit », disais-je. Mais je ne fus pas plutôt renfermée avec lui, seule, qu’il se présenta à moi, qui m’étais couchée par terre, toute transie de douleur et de froid, d’où il me fit relever en me faisant mille caresses. Il me dit :
« Enfin te voilà toute à moi et toute à mon soin ; c’est pourquoi je te veux rendre en santé à ceux qui t’ont remise malade entre mes mains. » Et il me redonna une santé si parfaite, qu’i[l] ne semblait point que j’eusse été malade. De quoi l’on fut fort étonné, et ma supérieure particulièrement, laquelle savait ce qui s’était passé C'est à deux reprises que la Mère Greyfié demanda ainsi comme signe la santé prolongée pendant cinq mois.
La première fois, ce fut le 20 juin 1680 ; et le cinquième mois finissant le 21 novembre, jour de la Présentation, Notre-Seigneur renouvela ce jour-là, à sa fidèle disciple, comme une grâce, tous ses maux précédents. Et de plus, « afin qu'elle ne perdît rien pour les cinq mois, il en voulut le redoublement », dit la Mère Greyfié.
La seconde fois, les cinq mois commencèrent le 21 décembre 1682, et à l'heure où ils expirèrent, Marguerite-Marie retomba tout à coup malade. La Mère Greyfié demanda alors, pour signe plus marqué, que la santé fût prolongée jusqu'à une année entière. Cette prolongation fut accordée. Et cette fois, ce fut par les peines intérieures que Notre-Seigneur compensa pour sa bien-aimée disciple ce long intervalle de santé. — Cfr. Languet-Gauthey, p. 289, 291. .
Ses joies dans cette retraite
Mais jamais je n’ai fait solitude parmi tant de joie et de délices, me croyant dans un paradis, pour les continuelles faveurs, caresses et familiarités avec mon Seigneur Jésus-Christ, sa très sainte Mère, mon saint Ange et mon bienheureux Père saint François de Sales. Mais je ne spécifierai pas ici le détail des grâces singulières que j’en reçus, à cause de la longueur. Mais seulement je dirai que mon aimable Directeur, pour me consoler de la douleur qu’il m’avait fait sen[tir] de l’effaçure de son sacré et adorable Nom sur mon cœur, après l’y avoir gravé avec tant de douleur, il voulut lui-même l’imprimer au dedans et l’écrire au dehors, avec le cachet et le burin tout enflammé de son pur amour, mais d’une manière qui me donna mille fois plus de joie et de consolation, que l’autre ne m’avait causé de douleur et d’affliction T. II, p. 112. .
Mais comme il ne me manquait que la croix, sans laquelle je ne pouvais vivre ni goûter de plaisir même céleste ni divin, parce que toutes mes délices n’étaient que de me voir conforme à mon Jésus souffrant, je ne pensais donc qu’à exercer sur mon corps toutes les rigueurs que la liberté où l’on m’avait mise me permettait. Et, en effet, je lui en fis bien expérimenter, tant pour les pénitences que pour le vivre et coucher, m’étant fait un lit de têts de pots cassés, où je me couchais avec un extrême plaisir, quoique toute la nature en frémît ; mais c’était en vain, car je ne l’écoutais. Mais comme je voulais faire une certaine pénitence, laquelle me donnait grand appétit par sa rigueur, pensant par là pouvoir venger sur moi les injures que Notre-Seigneur reçoit au très saint Sacrement, tant par moi misérable pécheresse que par tous ceux qui l’y déshonorent ; mais mon souverain Maître, comme je voulais exécuter mon dessein, il me défendit de passer outre, me disant qu’il me voulait rendre en santé à ma supérieure, laquelle m’avait confiée et remise à ses soins, et qu’il agréerait plus le sacrifice que je lui ferais de mon désir que si je l’exécutais, puisque étant esprit il voulait aussi des sacrifices de l’esprit. Je demeurai contente et soumise.