Les angoisses d’une âme menacée de réprobation
Et mon Souverain m’ayant fait connaître que lorsqu’il voudrait abandonner quelques-unes de ces âmes pour lesquelles il voulait que je souffrisse, il me ferait porter l’état d’une âme réprouvée, en me faisant sentir la désolation où elle se trouve à l’heure de la mort ; et je n’ai jamais rien éprouvé de plus terrible, n’ayant pas de termes pour m’en pouvoir expliquer. Car une fois, comme je travaillais seule, il fut mis devant moi une religieuse encore vivante alors, et l’on me dit intelligiblement :
« Tiens, voilà cette religieuse de nom seulement, laquelle je suis prêt à vomir de mon Cœur, et l’abandonner à elle-même. » En même temps, je me sentis saisie d’une frayeur si grande, que m’étant prosternée la face contre terre, j’y demeurai longtemps, n’en pouvant revenir ; et je m’offris en même [temps] à la divine justice pour souffrir tout ce qu’il lui plairait, afin qu’il ne l’abandonnât pas. Et il me sembla qu’alors sa juste colère s’étant tournée contre moi, je me trouvai dans une effroyable angoisse et désolation de toute part ; car je me sentais un poids accablant sur les épaules. Si je voulais lever les yeux, je voyais un Dieu irrité contre moi et armé de verges et de fouets, prêt à fondre sur moi ; d’autre part, il me semblait voir l’enfer ouvert pour m’engloutir. Tout était révolté et en confusion dans mon intérieur. Mon ennemi m’assiégeait de toute part par de violentes tentations, surtout de désespoir, et je fuyais partout Celui qui me poursuivait…
Je souffrais des confusions épouvantables de ce que je pensais que mes peines étaient connues à tout le monde. Je ne pouvais même prier, ni m’exprimer de mes peines que par mes larmes, en disant seulement : « Ah ! qu’il est terrible de tomber entre les mains d’un Dieu vivant ! » Et d’autres fois, me jetant la face contre terre, je disais : « Frappez, mon Dieu ! coupez, brûlez et consommez, tout ce qui vous déplaît, et n’épargnez ni mon corps, ni ma vie, ni ma chair, ni mon sang, pourvu que vous sauviez éternellement cette âme ! »
Et je confesse que je ne pouvais soutenir longtemps un état si douloureux, si son amoureuse miséricorde ne m’avait soutenue sous les rigueurs de sa justice. Aussi je tombai malade, et eus peine d’en revenir. Il m’a fait porter souvent ces dispositions douloureuses, parmi lesquelles m’ayant une fois montré les châtiments qu’il voulait exercer sur quelques âmes, je me jetai à ses pieds sacrés, en lui disant : « O mon Sauveur ! déchargez sur moi toute votre colère, et m’effacez du livre de vie, plutôt que de perdre ces âmes qui vous ont coûté si cher », et il me répondit : « Mais elles ne t’aiment pas et ne cesseront de t’affliger. » — « Il n’importe, mon Dieu ; pourvu qu’elles vous aiment, je ne veux cesser de vous prier de leur pardonner. » — « Laisse-moi faire ; je ne les peux souffrir davantage. » Et l’embrassant encore plus fortement : « Non, mon Seigneur, je ne vous quitterai point que vous ne leur ayez pardonné. » Et il me disait : « Je le veux bien, si tu veux répondre pour eux. » — « Oui, mon Dieu ; mais je ne vous paierai toujours qu’avec vos propres biens, qui sont les trésors de votre sacré Cœur. » C’est de quoi il se tint content T. II, p. 106. .
Et, s’il m’avait été libre de communier souvent, j’aurais eu mon cœur content. Et comme une fois que je le désirais ardemment, mon divin Maître se présenta devant moi, comme j’étais chargée des balayures, il me dit :
« Ma fille, j’ai vu tes gémissements, et les désirs de ton cœur me sont si agréables que si je n’avais pas institué mon divin Sacrement d’amour, je l’instituerais pour l’amour de toi, pour avoir le plaisir de loger dans ton âme, et prendre mon repos d’amour dans ton cœur. » Ce qui me pénétra d’une si vive ardeur, que j’en sentais mon âme toute transportée, et ne pouvait s’exprimer que par ces paroles : « O amour ! ô excès de l’amour d’un Dieu envers une si misérable créature. » Et toute ma vie cela m’a servi d’un puissant aiguillon pour m’exciter à la reconnaissance de ce pur amour.