Elle grave le saint nom de Jésus sur son cœur

Mais pour faire voir jusqu’où allait mon infidélité parmi toutes ces faveurs si grandes, je dirai qu’une fois, me sentant une ardeur bien grande d’aller en retraite et pour m’y préparer quelques jours avant, [je] voulus pour la seconde fois graver le saint Nom de Jésus sur mon cœur. Mais ce fut d’une manière qu’il s’y fit des plaies. L’ayant dit à ma supérieure, la veille que je devais entrer en solitude, elle me dit qu’elle y voulait faire mettre quelque remède, crainte qu’il n’y vînt quelque mal dangereux. Cela me fit faire mes plaintes à Notre-Seigneur : « O mon unique Amour ! souffrirez-vous que d’autres voient le mal que je me suis fait pour l’amour de vous ? N’êtes-vous pas assez puissant pour me guérir, vous qui êtes le souverain remède à tous mes maux ? » Enfin, touché de la peine que je sentais de donner connaissance de cela, il me promit que le lendemain je serais guérie : ce qui fut effectivement comme il l’avait promis. Mais ne l’ayant pu dire à notre Mère, pour ne l’avoir pu rencontrer, elle m’envoya un petit billet, où elle me disait de montrer mon mal à la Sœur qui me le donnait, laquelle y remédierait.

Et comme j’étais guérie, je crus que cela me dispensait de faire cette obéissance, jusqu’à tant que je l’eusse dit à notre Mère, laquelle j’allai trouver pour cela, lui disant que je n’avais pas [fait] ce qu’elle m’avait marqué dans le billet, d’autant que j’étais guérie. Mon Dieu ! combien sévèrement fus-je traitée de ce retardement à l’obéissance, tant de sa part que de celle de mon souverain Maître, lequel me relégua sous ses pieds sacrés, où je fus environ cinq jours à ne faire que pleurer ma désobéissance, en lui demandant pardon par de continuelles pénitences. Et pour ma supérieure, elle me traita en cette rencontre sans rémission, suivant que Notre-Seigneur lui inspirait ; car elle me fit perdre la sainte communion, qui était le plus rude supplice que je pusse souffrir en la vie, car j’aurais mille fois mieux aimé que l’on m’eût condamnée à la mort. Et de plus, elle me fit montrer mon mal à la Sœur, laquelle y trouvant guéri, n’y voulut rien faire. Mais je ne laissai pas d’en recevoir de grande confusion T. II, p. 109. .

Et tout cela ne m’était rien, car il n’y a sorte de tourments que je n’eusse voulu souffrir pour la douleur que je sentais d’avoir déplu à mon Souverain, lequel enfin, après m’avoir fait voir combien lui était déplaisant le moindre plus petit manquement d’obéissance dans une âme religieuse, et m’ayant fait sentir la peine, il vint lui-même essuyer mes larmes et redonner la vie à mon âme, les derniers jours de ma retraite. Mais ma douleur ne finit pas pour cela, quelque douceur et caresse qu’il me fît. Ce m’était assez de penser que je lui avais déplu pour me faire fondre en larmes. Car il me fit tellement bien [comprendre] ce que c’était que l’obéissance dans une âme religieuse, que je confesse que je ne l’avais encore point compris jusqu’alors, mais je serais trop longue à la dire. Et il me dit qu’en punition de ma faute, que non seulement ce Nom sacré, dont la gravure m’avait coûté si cher (en mémoire de ce qu’il avait souffert en prenant ce sacré Nom de Jésus), que cette gravure ne paraîtrait point, non plus que les précédentes, lesquelles auparavant paraissaient fort bien marquées en différentes manières T. II, p. 109-111. — Mgr Languet rapporte que la Sœur des Escures, alors infirmière, « vit ces blessures auparavant profondes et invétérées, couvertes de grandes croûtes desséchées qui ne laissaient plus paraître que la forme très bien marquée du Nom de Jésus, écrit en grands caractères, tels que sont ceux qu'on peint avec des moules dans de grands livres. » Après la mort de la Servante de Dieu, la Sœur des Escures eut la sainte curiosité de se rendre compte s'il paraissait encore quelque chose de cette gravure sanglante et elle informa la Mère Greyfié qu'aucune trace n'en demeurait ; à quoi la bonne Mère lui répondit le 16 décembre 1690 : « Vous avez été bien inspirée de regarder si la gravure du saint Nom de Jésus qu'elle avait marqué sur son cœur, paraissait, et ce que vous m'assurez n'y avoir rien pu connaître, m'est une confirmation de la vérité de ses grâces… Je tiens pour une petite merveille qu'elle ait été guérie sans qu'il en soit resté aucune marque. » — « En cela, ajoutent les Contemporaines, nous avons un exemple que Dieu ne laisse rien d'impuni, même en ses plus fidèles servantes. » — Languet-Gauthey, p. 302. Vie et Œuvres, t. I, p. 191 et 345. .

Et je peux dire que je fis une solitude de douleur.