Les amertumes du Calvaire

Il voulait que je fusse dans un continuel acte de sacrifice ; et que pour cela il augmenterait mes sensibilités et mes répugnances, en telle sorte que je ne ferais rien qu’avec peine et violence, pour me donner matière de victoire, même dans les choses les plus minces et indifférentes. Ce que je puis assurer avoir toujours éprouvé depuis.

De plus, que je ne goûterais plus aucune douceur que dans les amertumes du Calvaire, et qu’il me ferait trouver un martyre de souffrance dans tout ce qui pouvait composer la joie, le plaisir et la félicité temporelle des autres. Ce qu’il m’a fait éprouver d’une manière très sensible, puisque tout ce qui [se] peut nommer plaisir, me devint un supplice. Car, même dans ces petites récréations que l’on donne quelquefois, j’y souffrais plus que si j’avais été dans l’ardeur de la plus violente fièvre, quoiqu’il voulût que je [fisse] tout comme les autres. Ce qui me faisait lui dire : « O mon souverain Bien ! que ce plaisir m’est cher vendu ! »

Le réfectoire, le lit, me faisait tant de peine, que la seule approche me faisait gémir et verser des larmes. Mais les emplois et le parloir m’étaient du tout insupportables ; et jamais, que je me souvienne, je n’y suis allée qu’avec des répugnances que je ne pouvais surmonter qu’avec des grandes violences : ce qui me faisait souvent mettre à genoux pour demander à Dieu la force de me vaincre. L’écriture ne m’était pas moins pénible, non tant de ce que je la faisais à genoux, comme de l’autre peine que j’y sentais. L’estime, les louanges et applaudissements me faisaient plus souffrir que toutes les humiliations, mépris et abjections n’auraient pu faire aux personnes les plus vaines et ambitieuses de l’honneur, ce qui me faisait dire dans les occasions : « O mon Dieu ! armez plutôt toutes les fureurs de l’enfer contre moi, que les langues des créatures de vaines louanges, flatteries ou applaudissements ; que plutôt toutes les humiliations, douleurs, contradictions et confusions viennent fondre sur moi T. II, p. 100. ! »

Elle doit tout recevoir comme venant de Notre-Seigneur

Car il m’en donnait une soif insatiable, quoiqu’il me les fît sentir si vivement dans les occasions, que je ne pouvais m’empêcher d’en donner parfois des marques, ce qui m’était insupportable de me voir si peu humble et mortifiée, que je ne pouvais souffrir sans qu’on s’en aperçût ; et toute ma consolation était de recourir à l’amour à mon abjection, qui me faisait rendre grâces à mon Souverain, de ce qu’il me faisait paraître telle que j’étais, afin de m’anéantir dans l’estime des créatures. De plus, il voulait que je reçusse toute chose comme venant de lui, sans me rien procurer ; et lui tout abandonner sans disposer de rien ; lui rendre grâce des souffrances comme de la jouissance ; et dans les occasions les plus douloureuses et humiliantes, penser que cela m’était dû et encore plus, et offrir la peine que je souffrais pour les personnes qui m’affligeaient ; parler toujours de lui avec grand respect, et du prochain avec estime et compassion, et jamais de moi-même, ou courtement, avec mépris, sinon lorsque, pour sa gloire, il me ferait faire autrement ;…Et que quoique [je] devais toutes faire mes actions pour lui, qu’il voulait qu’en chacune d’icelles il y eût toujours quelque chose directement pour son divin Cœur

Il me donna plusieurs autres renseignements, et comme leur multitude m’étonnait, il me dit, que je ne devais rien craindre, d’autant qu’il était un bon maître, aussi puissant pour faire faire ce qu’il enseignait, que savant pour bien enseigner et gouverner. Aussi, puis-je assurer que bon gré ou malgré les répugnances naturelles il me faisait faire ce qu’il voulait T. II, p. 101. .