Premiers honneurs rendus au Sacré Cœur, au noviciat de Paray (Voir page 159).

En cette année 1685, le vendredi après l’Octave du saint Sacrement, la sainte Maîtresse, pour engager ses novices à célébrer avec elle cette journée, destinée à devenir celle de la fête du Sacré Cœur, s’était enhardie à attacher de ses mains à l’autel du noviciat un « crayon fait avec de l’encre » et représentant le Cœur adorable de Jésus, d’après les indications que lui avait données Notre-Seigneur lui-même. Mais ce premier témoignage de la piété des novices de Paray semble avoir été entouré de mystère et n’éveilla aucun écho dans l’intérieur du couvent. Un mois plus tard, le jour de sainte Marguerite approchant et tombant un vendredi, comme les novices se disposaient à souhaiter leur fête de la directrice, Sœur Alacoque pria ces jeunes filles « de rendre au divin Cœur tous les honneurs qu’elles voulaient lui faire. » Ce serait, leur dit-elle, le meilleur moyen de « lui marquer l’amour qu’elles avaient pour elle. » L’idée fut acceptée avec enthousiasme. Pour ménager une surprise à leur digne maîtresse, les novices se levèrent à minuit et firent un autel, où elles attachèrent le « crayon » dont nous venons de parler, avec tous les ornements qu’elles avaient à leur disposition. Le matin, après l’office de Prime, vers sept heures moins un quart, la directrice et les novices, jusque-là mêlées à la communauté, se retirèrent, selon l’usage, dans leur salle particulière. A la vue de l’autel improvisé, Marguerite-Marie ne tarit pas d’éloges et de remerciements. Se mettant ensuite à genoux, elle se consacra au Sacré Cœur avec « une ardeur de séraphin » ; puis, elle invita les novices à l’imiter et à écrire chacune sa consécration, promettant d’y ajouter un mot de sa main, selon leurs dispositions. Sur la fin de cette journée qui se passa toute entière en louanges et bénédictions données au Cœur très humble et très doux de Jésus, la Sœur Alacoque eut la pensée d’inviter « plusieurs Sœurs anciennes, sur la vertu et piété desquelles elle comptait », à venir au noviciat rendre leurs hommages au Cœur sacré. Mais comme c’étaient des filles d’observance, elles renvoyèrent la jeune professe porteuse du message — Sœur Françoise-Rosalie Verchère — en lui citant ces paroles de la constitution XVIII, que l’on ne se chargera point de prières ou offices, sous quelque prétexte que ce soit. Sœur Marie-Madeleine des Escures, qui était pourtant intime amie de cette incomparable directrice, osa même ajouter : « Allez dire à votre maîtresse que la bonne dévotion est la pratique de nos règles et Constitutions et que c’est celle qu’elle vous doit enseigner et vous autres bien pratiquer. » N’osant répéter tout ce qu’elle avait entendu, la pauvre novice se contenta de dire que les Sœurs ne pouvaient venir. Alors, d’un ton ferme et tranquille, Marguerite-Marie, qui avait tout compris, répondit : « Dites mieux : c’est qu’elles ne le veulent pas ; mais le sacré Cœur les y fera bien rendre. Il veut tout par amour et rien par force. Elles y sont aujourd’hui opposées, mais le temps viendra qu’elles en seront les premières empressées. » Ce qui effectivement arriva, avant que l’année fût échue.

Elle finit par bien remercier ses novices, leur disant plusieurs fois : « Vous ne pouviez, mes chères Sœurs, me faire un plaisir plus sensible que d’avoir rendu vos hommages à ce divin Cœur en vous consacrant toutes à lui. Que vous êtes heureuses de ce qu’il s’est bien voulu servir de vous pour donner commencement à cette dévotion ! Il faut continuer de prier afin qu’il règne dans tous les cœurs. Ah ! quelle joie pour moi que le Cœur adorable de mon divin Maître soit connu, aimé et glorifié ! Oui, mes chères Sœurs, c’est la plus grande consolation que je puisse avoir en ma vie, rien n’étant capable de me faire plus plaisir que de le voir régner. Aimons-le donc ! mais aimons-le sans réserve, sans exception. Donnons tout et sacrifions tout pour avoir ce bonheur ; et nous aurons tout en possédant le divin Cœur de Jésus, qui veut être toute chose au cœur qui l’aime ; mais ce ne sera qu’en souffrant pour lui. »

Cette première « petite image de papier crayonnée avec une plume », — on ignore si elle est de la main de la Sainte, ou d’une de ses novices — a 14 centimètres de hauteur sur 11 de largeur. Le Cœur a une forme symétrique et conventionnelle, sans aucune prétention à reproduire la forme anatomique de l’organe. Il est surmonté d’une petite croix entourée de flammes ; la plaie est horizontale, largement ouverte pour contenir le mot : Charitas ; il s’en échappe des gouttes de sang. Les trois clous des armoiries de la Visitation sont figurés aux trois angles du cœur. Enfin, une couronne d’épines entrelacées, légèrement allongée dans le sens de la hauteur, entoure le Cœur comme une auréole. On lit en lettres capitales, au-dessus de la couronne, les noms : IESUS, MARIA, IOSEPH, et en bas : ANNA, IOACHIM.

Après la fête de sainte Marguerite, la pieuse image resta exposée dans la salle du noviciat, jusqu’en février de l’année suivante 1686. Elle fut alors remplacée par une petite miniature envoyée tout exprès de Semur-en-Auxois par la Mère Greyfié. On la rendit alors à la sainte Maîtresse qui la garda avec soin pendant les cinq dernières années de sa vie. A sa mort, jusqu’en 1737, elle devint la possession de deux autres religieuses. En 1738, elle fut donnée à la Visitation de Turin, qui la conserve comme une des plus précieuses reliques de son trésor. Aux premières pages de cet opuscule, on peut en voir un fac-similé que la Librairie Saint-Paul a reproduit, avec « Le Divin Rendez-Vous », sur un feuillet destiné à la propagande. — Cfr. t. I, p. 103, 216, 217. — Vie, Paray, 1914, p. 223-228. — Deminuid, La Bienheureuse, 1912, p. 215-221. — Gauthey, Sermon pour le 2e centenaire du commencement du culte du Sacré Cœur. Paris, Téqui, 1916 (Le S. Cœur de Jésus) p. 326.

N. B. — Si l’image de 1685 est la première qui ait été exposée à la vénération, dans la salle du noviciat de Paray, et si elle mérite, à ce titre, tous les honneurs dont elle fut constamment entourée, il semble hors de doute que depuis les grandes apparitions de 1673-1675, malgré le mystère dont elle était obligée de s’entourer, la sainte Voyante dut chercher plus d’une fois, dans le secret de sa cellule, ou bien dans l’intimité, à reproduire sur le papier les traits de la divine apparition ; et cela tant pour sa consolation personnelle, que pour en donner à ses supérieures une explication plus compréhensible. En voici une preuve qui nous arrive à la dernière heure et qui semble bien ne pas manquer de valeur.

Pendant les vacances de 1897, en faisant des recherches dans des papiers remontant à deux ou trois siècles, un membre d’une ancienne famille de Gray (Haute-Saône), trouva deux petits parchemins constatant qu’un petit tableau du Sacré Cœur avait été peint en 1680, d’après une révélation et offert par le R. P. Ignace Bressand, Dominicain, à sa famille, le 4 avril 1681. Ce petit tableau mesurant 0m50 de long sur 0m40, peint au pastel, sur peau, encadré d’une baguette dorée et admirablement conservé, était religieusement gardé dans la famille depuis cette époque, seulement les parchemins, détachés du tableau, avaient été réunis à d’autres papiers et la tradition s’en était presque perdue. Dans une liasse de papiers renfermant des lettres du R. P. Ignace à son frère, il s’en trouve une dans laquelle on a relevé cette phrase : « Quant aux détails que vous me demandez sur votre tableau du Sacré Cœur, il ne m’est pas permis de le faire, c’est le secret de Dieu. Un jour, j’en suis certain, la lumière sera faite sur cette âme sainte et sur cette dévotion qui deviendra la force du monde. En attendant, gardez ce tableau comme la meilleure part de l’héritage paternel. »

Pour faire une telle recommandation au sujet d’un tableau qui n’a qu’une bien petite valeur matérielle, ne fallait-il pas qu’on lui attribuât une bien grande valeur morale ? car ce R. P. Dominicain était considéré dans la famille comme d’un jugement absolument sûr, et ses conseils étaient demandés et suivis avec la plus affectueuse déférence.

Inspiré par une pieuse curiosité, le chercheur ci-dessus retira ensuite de son cadre le petit tableau, ce qui n’avait jamais été fait depuis 1681, comme il en eut alors la preuve certaine, et il trouva derrière le cadre, écrite sur un petit parchemin plié, avec la signature très caractéristique de la Bse Marguerite-Marie, la très belle prière que voici : « O Jésus adoré ! dévoilez vous-même à ceux qui vous cherchent les trésors de votre Cœur divin ; enflammez-les d’amour et bénissez-les tous ; qu’un rayon divin s’échappant de ce Cœur adorable aille brûler un cœur fidèle et en fasse un cœur brûlant d’amour pour le Sacré Cœur. »

Armoiries de la Visitation-Sainte-Marie de Paray

Les armoiries de la Visitation-Sainte-Marie de Paray, reproduites dans la rosace à huit baies de la façade de la chapelle, furent reçues et enregistrées à l’armorial général de Bourgogne, le 22 avril 1698. La pièce originale sur parchemin, se trouve aux archives départementales de Mâcon, H., 460, 5o. Elle est signée : d’Hosier, conseiller du roi et garde de l’armorial général de France, etc. (Berry, Les Monastères de la Visitation dans le diocèse d’Autun, Autun, Dejussieu, 1897, page 117).