Vœu de Perfection

[31 octobre 1686] Comme l'a très justement remarqué son premier historien (le P. Croiset, Abrégé de la vie de la Sœur Marguerite-Marie, p. 45), ce vœu fut pour elle l'effet, plutôt que la cause d'une très grande sainteté ; car elle l'observait déjà depuis plusieurs années, et avec la plus inviolable fidélité, lorsqu'elle sollicita et obtint du P. Rolin, son directeur, la permission de le prononcer.

Ces six feuillets de résolutions, qu'on a si bien appelés « une relique sacrée de l'âme et du sang » de Marguerite-Marie, se trouvaient, au sortir de la grande Révolution, en la possession de la supérieure de l'Hospice de Paray. Elle consentit à s'en dessaisir un instant en faveur d'un ancien confesseur de la foi, l'abbé Jean Gaudin, Archiprêtre de Charolles, qui était à l'agonie et avait supplié qu'on lui permît d'avoir sous les yeux et de tenir entre ses mains le précieux manuscrit, pour le fortifier et le consoler dans ses derniers instants. Après sa mort, on ne le retrouva plus et il est malheureusement probable que cette insigne relique est perdue sans retour. — Cfr. Deminuid, La Bienheureuse. Paris, 1912, p. 103 et 228. — Hamon, Vie, p. 107. — Vie et Œuvres, t. II, p. 187. — Vie, Paray, 1914, p. 252.

VIVE † JÉSUS !

« Voici la manière du vœu duquel je me sens pressée depuis longtemps, et lequel je n’ai voulu faire sans l’avis de mon directeur et de ma supérieure. Après l’avoir examiné, il m’a été permis, sous ces conditions, que, lorsqu’il me causera du trouble et scrupule, sur quelque article que ce soit, ils m’en déchargent ; et que mon engagement cesse, ce vœu n’étant que pour m’unir plus étroitement au sacré Cœur de Jésus, et m’engager indispensablement à ce qu’il désire de moi. Mais, hélas ! je ressens tant d’inconstance et de faiblesse, que je n’oserais faire aucune promesse qu’en m’appuyant sur la miséricorde et charité de cet aimable Cœur pour l’amour duquel je le fais, sans en être plus gênée et contrainte, mais plus fidèle à mon souverain Maître, qui me fait espérer qu’il me rendra lui-même attentive à le pratiquer si je viens à y manquer par oubli. Je ne prétends pas d’en faire aucune offense contre mon Dieu, c’est uniquement pour l’aimer plus ardemment et purement en crucifiant la chair et les sens. Sa bonté m’en fasse la grâce !

« Vœu fait la veille de Toussaint pour me lier, consacrer et immoler plus étroitement, absolument et parfaitement au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

O mon unique amour, je tâcherai de vous tenir soumis, et assujétir tout ce qui est en moi, en faisant ce que je croirai être le plus parfait, ou le plus glorieux à votre sacré Cœur, auquel je promets ne rien épargner de tout ce qui est en mon pouvoir, ne rien refuser de faire ou souffrir pour le faire connaître, aimer, honorer et glorifier.

Je ne négligerai, ni omettrai aucun de mes exercices et observances de mes Règles, sinon par charité, ou vraie nécessité, par obéissance, à laquelle je soumets toutes mes promesses.

Je tâcherai de me faire un plaisir de voir les autres dans l’élévation, bien traitées, aimées et estimées, pensant que cela leur est dû, moi, au contraire, je dois être toute anéantie dans le sacré Cœur de Jésus-Christ, faisant ma gloire de porter ma croix, d’y vivre pauvre, inconnue et méprisée ; ne désirant paraître que pour être humiliée et contrariée, quelque répugnance que la nature orgueilleuse puisse ressentir.

Je veux souffrir en silence sans me plaindre, quelque traitement que l’on me fasse.

N’éviter aucune souffrance, soit de corps ou d’esprit, humiliation, mépris ou contradiction.

Ne rechercher, ou me procurer aucune consolation, plaisir ni contentement, que celui de n’en point avoir en la vie, et lorsque la Providence m’en présentera, je les prendrai simplement, non pour le plaisir auquel je renoncerai intérieurement, soit que la nature en trouve, prenant ses nécessités, ou autrement, ne m’arrêtant point à penser si je me satisfais ou non, mais plutôt aimer mon Souverain qui me donne ce plaisir.

Je ne me procurerai aucun soulagement que ceux que la nécessité me fera croire ne pouvoir m’en passer ; je les demanderai dans la simplicité de ma Constitution, pour m’affranchir de la peine continuelle que je sens de trop donner à mon corps et flatter ce cruel ennemi.

Je laisserai entière liberté à ma supérieure de disposer de moi comme bon lui semblera, acceptant humblement et indifféremment les occupations que l’obéissance me donnera. Malgré la répugnance effroyable que je sens à toutes les charges, je tâcherai de n’y plus témoigner ma peine, ni celle que je ressens d’aller au parloir, ou d’écrire des lettres, faisant tout cela comme si j’y avais bien du plaisir.

Je m’abandonne totalement au sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour me consoler ou m’affliger selon son bon plaisir, sans me plus vouloir mêler de moi-même, me contentant d’adhérer à toutes ces saintes opérations et dispositions, me regardant comme sa victime qui doit toujours être dans un continuel acte d’immolation et de sacrifice, selon son plaisir, ne m’attachant qu’à l’aimer et le contenter, en agissant et souffrant en silence.

10°

Je ne m’informerai jamais des fautes du prochain ; et lorsque je serai obligée d’en parler, je le ferai dans la charité du sacré Cœur de Notre-Seigneur et dans la pensée, si je serais bien aise que l’on dît ou fît cela de moi. Lorsque je lui verrai commettre quelque faute, j’offrirai au Père éternel une vertu contraire du sacré Cœur de Notre-Seigneur pour la réparer.

11°

Je regarderai tous ceux qui m’affligeront, ou parleront mal de moi, comme mes meilleurs amis, tâchant de leur rendre tout le bien et tous les services possibles.

12°

Je ferai attention de ne point parler de moi, ou fort courtement ; et jamais, si je puis, pour me louer et justifier.

13°

Je ne chercherai l’amitié d’aucune créature que lorsque le sacré Cœur de Jésus-Christ m’y incitera pour la porter à son amour.

14°

Je ferai une continuelle attention de conformer et soumettre ma volonté à celle de mon Souverain en toutes choses.

15°

Je ne m’arrêterai point volontairement à aucune pensée, non seulement mauvaise, mais inutile, et me regarderai comme une pauvre dans la maison de Dieu, qui doit être soumise à tout, à qui l’on fait et donne tout par charité. Je penserai que j’ai toujours trop.

16°

Je ne ferai tant qu’il me sera possible, ni plus ni moins par le respect humain ou vaine complaisance des créatures.

17°

Et comme j’ai demandé à Dieu de ne rien laisser paraître en moi de ses grâces extraordinaires, que ce qui m’attirera la plus de mépris, de confusion et d’humiliation devant les créatures, aussi tiendrai-je à grand bonheur quand tout ce que je ferai ou dirai sera censuré ou blâmé, tâchant de tout faire et souffrir pour l’amour et gloire du sacré Cœur de Jésus-Christ, et dans ses saintes intentions, auxquelles je m’unirai en tout.

18°

Je ferai attention à rendre mes actions et paroles glorieuses à Dieu, édifiantes à mon prochain, salutaires à mon âme, me rendant fidèlement constante à la pratique du bien que mon divin Maître me fait connaître qu’il désire, ne faisant point de fautes volontaires, si je peux ; et ne m’en pardonnerai point sans m’en venger sur moi par quelque pénitence.

19°

Je me rendrai attentive de n’accorder à la nature que ce que je ne pourrai pas lui refuser qu’en me rendant singulière, ce que je veux éviter en tout. Enfin je veux vivre sans choix, ne tenir à rien, dire à tout événement : Fiat voluntas tua.

Dans la multitude de ces choses, je me suis sentie saisie d’une si grande crainte d’y manquer, que je n’avais pas le courage de m’y engager, si je n’avais été fortifiée et animée par ces paroles qui me furent dites au plus intime de mon cœur :

« Que crains-tu, puisque j’ai répondu pour toi et me suis rendu ta caution ? L’unité de mon pur amour te tiendra lieu d’attention dans la multiplicité de toutes ces choses ; et te promets qu’il réparera les fautes que tu y pourrais commettre, et s’en vengera lui-même sur toi. »

« Ces paroles imprimèrent en moi une si grande confiance et assurance que, nonobstant ma fragilité, je ne crains plus rien, ayant mis ma confiance en Dieu qui peut tout, duquel j’espère tout, et rien de moi T. II, p. 197-201. . »