Contradictions

Toutes ces souffrances m’étaient d’une grande consolation, et je ne craignais rien tant, sinon que ce divin Cœur n’en fût déshonoré. Car tout ce que j’en entendais dire m’était autant de glaives qui me transperçaient le cœur. Car l’on me défendit de ne plus mettre aucune des images de ce sacré Cœur en évidence, et que tout ce que l’on me pouvait permettre, c’était de lui rendre quelque honneur secret A la suite de l'incident du 25 juillet, en la fête de sainte Marguerite, la Mère Melin, pour pacifier les esprits, défendit à la Servante de Dieu tout ce qui paraissait aux yeux de la communauté, lui permettant seulement de continuer ses petites dévotions au noviciat. Elle crut même devoir lui retrancher la communion des premiers vendredis. Mais la Sœur Rosalie Verchère tomba si dangereusement malade qu'en peu de jours on désespéra de sa vie et Notre-Seigneur fit connaître à Marguerite-Marie qu'il s'était résolu de sacrifier cette jeune victime, si on continuait de résister à sa volonté. La sœur Alacoque en fit part confidentiellement à la principale des opposantes, la sœur des Escures, qui lui conseilla de tout dire à la supérieure. Celle-ci permit alors la communion demandée, et la malade guérit aussitôt. — On se souvenait que, quelques années auparavant, la Mère Greyfié ayant supprimé à notre Sainte l'heure de veille de la nuit des jeudis, une jeune Sœur, la Sœur Carré, mourut en fort peu de temps. — Cfr. t. I, p. 217. . Je ne savais à qui m’adresser dans mon affliction qu’à lui-même, lequel soutenait toujours mon courage abattu, en me disant sans cesse :

« Ne crains rien, je régnerai malgré mes ennemis et tous ceux qui s’y voudront opposer. » Ce qui me consolait beaucoup, puisque je ne désirais que de le voir régner.

Je lui remis donc le soin [de] défendre sa cause et ce pendant que je souffrirais en silence. Mais il s’éleva tant d’autres sortes de persécutions, qu’il semblait que tout l’enfer fût déchaîné contre moi, et que tout conspirait pour m’anéantir Il s'agit ici de la tempête que provoqua le renvoi d'une postulante que ses parents désiraient vivement voir entrer à la Visitation. La Sainte, connaissant qu'elle n'était point destinée à cet Ordre, fit son possible pour l'engager à sortir ; et ce départ fit grand bruit au dedans et au dehors.

Il est bon de noter qu'en ce temps-là, selon la déplorable coutume de l'époque, il y avait assez souvent, dans les monastères, même les plus réguliers, des vocations forcées, les parents trouvant, par ce moyen, une manière honorable de se décharger de leurs filles, pour favoriser leurs autres enfants. Le choix des parents risquait bien de n'être pas toujours celui de Dieu, et des religieuses par force ne devaient pas être l'édification du cloître. En permettant à sa fille d'entrer au couvent de Paray-le-Monial, le comte de Vichy-Champrond, et cela ne faisait de doute pour personne, entendait bien qu'elle y resterait. Il avait décidé qu'elle serait religieuse comme ses trois autres sœurs. C'est ce que confirment les Contemporaines : « Une demoiselle de qualité, n'ayant pas de vocation pour notre manière de vie, voulait cependant entreprendre d'en commencer les exercices, parce que messieurs ses parents souhaitaient qu'elle s'engageât céans, y ayant été élevée dès son enfance. » — Cfr. Languet-Gauthey, p. 338-341. — T. I, p. 224.
. Cependant je confesse que jamais je ne jouis d’une plus grande paix au dedans de moi-même, ni je n’avais senti tant de joie, que lorsque l’on me menaçait de la prison, et que l’on me voulut faire paraître, à l’imitation de mon bon Maître, devant un prince de la terre Ce prince de la terre était le Cardinal de Bouillon, neveu de Turenne, Abbé commendataire de Cluny, doyen de Paray, grand ami de la famille de Vichy-Champrond. Exilé à Paray en 1685, il y reçut plusieurs fois M. de Grignon, à la grande joie de Mme de Sévigné.

Si, faute d'y avoir été appelée par Dieu, Mlle de Champrond ne persévéra pas à la Visitation, elle entra cependant à l'Abbaye de Sainte-Colombe-lès-Vienne, dont sa propre tante, Mme de Chamrond, était Abbesse, et elle y fut une très sainte religieuse. — Cfr. Languet-Gauthey, p. 189, 338. — T. I, p. 104, 124. — Vie, Paray, 1914, p. 225. — Hamon, Vie, p. 374.
, comme un jouet de moquerie et une visionnaire entêtée, par son imagination, de ses vaines illusions. Ce que je ne dis pas pour faire croire que j’ai beaucoup souffert, mais plutôt pour découvrir les grandes miséricordes de mon Dieu envers moi, qui n’estimais et ne chérissais rien tant que la part qu’il me faisait de sa croix, laquelle m’était un mets si délicieux que jamais je ne m’en ennuyais.

Et quand il voulait me gratifier de quelque croix nouvelle, il m’y disposait par une abondance de caresses et de plaisirs spirituels si grands, qu’il m’aurait été impossible de les soutenir si elle avait duré, et je disais en ce temps : « O mon unique Amour, je vous sacrifie tous ces plaisirs. Gardez-les pour ces âmes saintes qui vous en glorifieront plus que moi, qui ne veux que vous seul, tout nu sur la Croix, où je vous veux aimer vous seul pour l’amour de vous-même. Otez-moi donc tout le reste, afin que je vous aime sans mélange d’intérêt ni de plaisir. » Et c’était quelquefois dans ce temps qu’il prenait plaisir de contrarier mes désirs, comme un sage et expérimenté directeur, me faisant jouir lorsque j’aurais voulu souffrir. Mais je confesse que l’un et l’autre venait de lui, et que tous les biens qu’il m’a faits, ç’a été par sa pure miséricorde, car jamais créature ne lui a tant résisté que moi, tant par mes infidélités que par la grande crainte que j’avais d’être trompée. Et cent fois je me suis étonnée comme il ne m’anéantissait, ou ne m’abîmait pour tant de résistance.

Mais, quelque grandes que soient mes fautes, cet unique Bien de mon âme ne me prive jamais de sa divine présence, ainsi comme il me l’a promis T. II, p. 116. — Ici se termine le Mémoire au P. Rolin, et suivent les signatures qui attestent l'authenticité du manuscrit, lequel a 64 pages. — Vraisemblablement aux premiers mois de 1686. . Mais il me la rend si terrible lorsque je lui ai déplu en quelque chose, qu’il n’y a point de tourment qui ne me fût plus doux, et auquel je ne me sacrifiasse plutôt mille fois que de supporter cette divine présence et paraître devant la sainteté de Dieu ayant l’âme souillée de quelque péché… Voilà la manière dont il purifiait mes fautes, lorsque je n’étais pas assez prompte et fidèle à m’en punir moi-même. Et jamais je ne recevais aucune grâce particulière de sa bonté, qu’elle ne fût précédée de ces sortes de tourments ; et après les avoir reçues, je me sentais jetée et abîmée dans un purgatoire d’humiliations et de confusion, où je souffrais plus que je ne peux exprimer ; mais toujours dans une paix inaltérable, ne me semblant pas que rien pût troubler la paix de mon cœur, quoique la partie inférieure fût souvent agitée, soit par mes passions, soit par mon ennemi, qui faisait tous ses efforts pour cela, n’y ayant rien où il soit plus puissant et où il gagne tant, qu’avec une âme qui est dans le trouble et l’inquiétude.

En dépit du Démon, maîtresse des novices

Le démon qui avait entrepris de lui nuire partout, racontent les Contemporaines T. I, p. 251 et suivantes. , n’oublia rien pour la faire sortir du noviciat, dans le temps qu’elle fut décriée au dehors par les calomnies qu’on faisait contre elle, au sujet d’une prétendante dont nous avons parlé. Mais Dieu qui lui avait fait connaître qu’il se servirait de ses novices pour être les premières pierres de l’édifice qu’il souhaitait établir, les lui fit voir, un jour de Noël de l’année 1685, comme de petits agneaux, lui disant comme à saint Pierre : « Paissez mes agneaux. » Elle comprit par là qu’il la destinait à les conduire encore l’année suivante pour les affermir davantage dans cette dévotion. Elle s’y soumit et continua, cette seconde année, comme elle avait fait la première, à les porter à une dévotion, non tendre et molle mais courageuse et relevée, voulant qu’elles s’avançassent dans la voie de Dieu, qui est pour nous, disait-elle, nos saintes Règles… Elles s’unissaient ensemble pour demander à Dieu l’établissement de la dévotion de son sacré Cœur.