Double tableau d’une vie heureuse et d’une vie crucifiée

Une fois cet unique Amour de mon âme se présenta à moi, portant d’une main le tableau d’une vie la plus heureuse qu’on se la puisse figurer pour une âme religieuse, toute dans la paix, les consolations intérieures et extérieures, une santé parfaite, jointe à l’applaudissement et estime des créatures, et autres choses plaisantes à la nature. Et de l’autre main il portait un autre tableau d’une vie toute pauvre et abjecte, toujours crucifiée par toute sorte d’humiliations, mépris et contradictions, toujours souffrante, au corps et en l’esprit. Et me présentant ces deux tableaux, il me [dit] : « Choisis, ma fille, celui qui t’agréera le plus ; je te ferai les mêmes grâces au choix de l’un comme de l’autre. » Et me prosternai à ses pieds pour l’adorer, en lui disant : « O mon Seigneur, je ne veux rien que vous et le choix que vous ferez pour moi. » Et après m’avoir beaucoup pressée de choisir : « Vous m’êtes suffisant, ô mon Dieu ! Faites pour moi ce qui vous glorifiera le plus, sans avoir nul égard à mes intérêts ni satisfactions. Contentez-vous et cela me suffit. »

Alors il me dit qu’avec Madeleine j’avais choisi la meilleure part, qui ne me serait point ôtée, puisqu’il serait mon héritage pour toujours. Et me présentant ce tableau de crucifixion :

« Voilà », me dit-il, « ce que je t’ai choisi et qui m’agrée le plus, tant pour l’accomplissement de mes desseins que pour te rendre conforme à moi. L’autre est une vie de jouissance et non de mérites : c’est pour l’éternité. » J’acceptai donc ce tableau de mort et de crucifixion en baisant la main qui me le présentait ; et quoique la nature en frémît, je l’embrassai de toute l’affection dont mon cœur était capable, et en le serrant sur ma poitrine, je le sentis si fortement imprimé en moi, qu’il me semblait n’être plus qu’un composé de tout ce que j’y avais vu représenté.

Et je me trouvai tellement changée de disposition, que je ne me connaissais pas. Mais je laissai le jugement de tout à ma supérieure, à laquelle [je] ne pouvais rien celer, ni rien omettre de tout ce qu’elle m’ordonnait, pourvu que cela vînt immédiatement d’elle-même. Mais cet esprit qui me possédait me faisait sentir des répugnances effroyables, lorsqu’elle m’ordonnait quelque chose et me voulait conduire par le conseil de quelques autres ; parce qu’il m’avait promis de lui donner toujours les lumières nécessaires pour me conduire conformément à ses desseins T. II, p. 178. .

La couronne de la Sainte Vierge. — J’ai reçu de grands effets de la protection de la sainte Vierge. Le jour de sa triomphante Assomption, elle me fit voir une couronne qu’elle s’était faite de toutes ses saintes filles qui s’étaient mises à sa suite et qu’elle voulait paraître avec cet ornement devant la sainte Trinité. Mais elle me dit qu’elle avait eu une grande tristesse de ce que, voulant se séparer de la terre, les fleurs dont on avait orné son chef s’y étaient trouvées attachées, ne lui en restant que quinze, dont cinq furent reçues pour épouses de son Fils ; me faisant voir combien il est important qu’une âme religieuse soit détachée de tout et d’elle-même pour faire que sa conversation soit au ciel T. II, p. 153. .

Elle porte le poids de cinq cœurs infidèles. — Notre-Seigneur me présenta un jour cinq cœurs qui s’étaient séparés du sien et qui se privaient volontairement de son amour, me disant :

« Charge-toi de ce fardeau et participe aux amertumes de mon Cœur, verse des larmes de douleur sur l’insensibilité de ces cœurs que j’avais choisis pour les consacrer à mon amour ; ou bien laisse-les abîmer dans leur perte, et viens jouir de mes délices. » Mais quittant toutes les douceurs, je lâchai le cours à mes larmes, me sentant chargée de ces cœurs qui allaient être privés d’amour, et m’étant libre de choisir, entendant continuellement que l’on m’invitait à aller jouir du saint amour, je me prosternai souvent devant la souveraine Bonté en lui présentant ces cœurs pour les pénétrer de son divin amour ; mais il fallut bien souffrir avant que cela fût. Et l’enfer n’est pas plus horrible qu’un cœur privé de l’amour de mon bien-aimé T. II, p. 179.