La haine du péché

Mon Bien-Aimé a consommé en lui tous mes désirs, ne m’en ayant laissé que celui de me rendre une pure capacité de son divin amour ; et il ne m’a laissé aucune crainte que celle du péché ; mais à la vérité il donne une si grande frayeur à mon âme que j’aimerais mieux me voir livrée à la fureur de tous les démons que de la voir tachée du péché pour petit qu’il fût. Et le regret que j’ai de tant d’horribles crimes que j’ai commis contre Dieu me fait offrir sans cesse à sa divine bonté pour souffrir toutes les peines que j’ai méritées. J’accepte encore les peines dues aux péchés dans lesquels je serais tombée sans le secours de sa grâce, m’abandonnant à tous les châtiments qu’il plaira à mon Dieu exercer sur moi, sinon à la rechute dans le péché. A la vérité j’aimerais mieux me précipiter dans tous les abîmes les plus épouvantables que d’accepter celui-là. Mais aussi, la demande que je fais à mon Dieu, c’est qu’il m’efface de la mémoire de toutes les créatures, afin qu’elles ne se souviennent de ce chétif néant que pour se venger des outrages que j’ai faits à mon Dieu par tant de péchés que j’ai commis. Ne m’en pouvant venger moi-même à cause que je suis sacrifiée à l’obéissance, je voudrais que toutes les créatures fussent animées d’un saint zèle de me traiter comme une criminelle de lèse-majesté divine. Mais c’est enfin à mon Dieu que je m’abandonne ; puisque lui seul connaît la douleur de mon cœur dans mes ingratitudes, lui seul est le souverain remède à tous mes maux qui ne peuvent être connus que par celui qui les a imprimés, en mon âme qui lui est toute sacrifiée. Et, comme toute chose n’a de repos que dans leur centre et que chacune cherche ce qui lui est propre, mon cœur tout abîmé dans son centre, qui est le Cœur humble de mon Jésus, a une soif inaltérable des humiliations et mépris et d’être oublié de toutes les créatures, ne me trouvant jamais plus satisfaite que lorsque je suis conforme à mon Époux crucifié. C’est ce qui me fait aimer mon abjection plus que ma vie, tenant serré sur ma poitrine ce trésor précieux comme un gage de l’amour de mon Bien-Aimé qui ne me doit jamais quitter un seul moment II, p. 176. .

Comment elle emploie le temps de l’oraison. — Lorsque je m’éveille, il me semble trouver mon Dieu présent, auquel mon cœur s’unit comme à son principe et sa seule plénitude. C’est ce qui me donne une soif si ardente d’aller (devant le saint Sacrement), que les moments que je demeure à m’habiller me durent des heures. (Et je me sens une douleur si vive et si pressante, que je me sens liée et serrée si fortement qu’il m’est impossible d’y résister.) Je m’en vais comme une malade languissante me présenter à mon médecin tout puissant, hors duquel je ne peux trouver de repos ni de soulagement (à ma douleur, qui est au côté gauche et à la poitrine). Je me mets à ses pieds comme une hostie vivante qui n’a d’autre désir que de lui être immolée et sacrifiée, pour me consommer comme un holocauste dans les pures flammes de son amour, où je sens mon cœur se perdre comme en une fournaise ardente. Il me semble que mon esprit s’éloigne de moi, pour s’aller perdre dans l’immense grandeur de son Dieu, sans qu’il soit à mon pouvoir de l’appliquer à mon point d’oraison ; mais seulement, il se contente de cet unique objet. Mon entendement demeure dans un aveuglement si grand, qu’il n’a aucune lumière ni connaissance que celle que ce divin Soleil de justice lui communique de temps en temps, dont je n’ai d’autre impression ni mouvement que celui de l’aimer, dont je me sens quelquefois si pressée, que je voudrais donner ma vie mille fois pour lui témoigner le désir que j’ai de l’aimer.

Et c’est en ce temps que j’emploie toutes mes forces pour l’embrasser, ce Bien-Aimé de mon âme ; mais ce n’est pas des bras du corps, mais des intérieurs, qui sont les puissances de mon âme (qui reçoit un contentement si grand, que, la mort me serait plus douce que cette séparation qui me laisse comme toute enivrée, sans savoir ce que je fais à) l’oraison, qui m’est si courte, que j’adresse souvent mes plaintes à mon Dieu, disant : « Cher amour de mon âme, quand sera-ce que ces moments qui me sont si rigoureux par leur légère course, n’auront plus le pouvoir de limiter mon bonheur ? »

(Le plus souvent je m’en vais sans autre préparation que celle que mon Dieu fait en moi) par des attraits si puissants qu’il me semble que ma poitrine est toute traversée de rasoirs, ce qui m’ôte souvent le pouvoir de soupirer, n’ayant de mouvement que pour respirer avec bien de la peine, demeurant comme cela quelquefois tout au long de l’oraison, mon corps souffrant avec mon Jésus, et mon esprit se réjouit en l’aimant. Mais, c’est là où la partie inférieure n’a pas grand plaisir parce qu’elle ne voit et ne connaît ce qui se passe en la partie supérieure de mon âme qui, s’oubliant soi-même, n’a d’autres désirs que de s’unir et se perdre dans son Dieu, qui, me faisant sensiblement sentir sa divine présence, découvrant ses beautés à mon âme et son amour liant en même temps toutes mes puissances, je demeure sans lui pouvoir rien dire pour lui témoigner mon ardeur, ce qui m’est un si rude tourment que quoique la douleur en soit bien grande, je ne laisse de faire tous mes efforts pour sortir de cet état ; mais c’est en vain. Mon Dieu voit avec plaisir mes peines inutiles, sans me donner aucun secours (ce qui fut cause qu’une fois, me sentant pressée de l’aimer et ne pouvant exprimer mes pensées), je lui dis simplement : « Mon Seigneur, il me semble que vous vous moquez de la peine qu’a mon cœur à vous témoigner son amour T. II, p. 132-133. . —

Oui, parce que tu n’en as plus la jouissance et j’en connais tous les mouvements. » Et je demeurai en repos. Voilà les plus ordinaires occupations de mon oraison, non pas que je fais, mais que mon Dieu fait en moi, sa chétive créature, puisque j’en sors, le plus souvent, sans savoir ce que j’y ai fait ni sans faire aucune résolution, demande ni offrande, que celle de mon Jésus à son Père éternel, en cette sorte : « Mon Dieu, je vous offre votre Fils bien-aimé pour mon action de grâces pour tous les biens que vous me faites ; pour ma demande, mon offrande, pour mon adoration et pour toutes mes résolutions, et enfin, je vous l’offre pour mon amour et mon tout. Recevez-le, Père éternel, pour tout ce que vous désirez que je vous rende, puisque je n’ai rien à vous offrir qui ne soit indigne de vous, sinon Celui dont vous me donnez la jouissance avec tant d’amour. »

Elle trouve la paix dans l’entier abandon à Dieu. — Mais la nature et l’amour-propre me livrent de furieux assauts en me faisant entendre que je perds mon temps et que je suis dans la voie de perdition, ce qui me met quelquefois hors de moi et me trouble si fort que je ne sais à qui recourir sinon à mon Dieu que je trouve toujours prêt à me secourir, car, pour chasser l’inquiétude de mon âme, il me fait jouir de la paix et douceur de sa divine présence qui me remet aussitôt dans une grande confiance par ces paroles qu’il me répète souvent : que l’enfant ne périra pas entre les bras d’un Père tout-puissant. C’est ce qui me fait abandonner sans cesse à sa divine volonté, afin qu’elle agisse en moi selon l’étendue de son bon plaisir…

Son cœur est embrasé surtout par la sainte communion.Je sens mon cœur embrasé d’une flamme secrète et intérieure, qui abîme en soi toutes mes douleurs. Il ne m’en reste plus qu’une plaie que je sens un peu au-dessous du cœur, qui m’est mille fois délicieuse. Le feu qui me consume me rend comme si je n’avais plus de pouvoir sur mon cœur, et, s’étendant quelquefois par toute ma poitrine, jusque sur mon visage, m’enivrant d’une telle douceur, que je ne sais où je suis, ni ce que je fais et cela est particulièrement lorsque je communie fréquemment T. II, p. 133.