Donation de tous ses biens spirituels à Jésus

Une fois mon souverain Sacrificateur me demanda de faire en sa faveur un testament par écrit, ou donation entière et sans réserve, comme je la lui avais déjà faite de bouche, de tout ce que je pourrais faire et souffrir, et de toutes les prières et biens spirituels que l’on ferait pour moi, soit pendant ma vie et après ma mort, et me fit demander à ma supérieure Cette supérieure était la Mère Péronne-Rosalie Greyfié. Après six ans de gouvernement, la Mère de Saumaise fut rappelée à Dijon et investie de la charge de Directrice. Élue supérieure du monastère de Moulins l'année suivante (1679), elle y souffrit continuellement et plusieurs fois sa vie y fut en danger ; aussi à la fin de son triennat (mai 1682) fut-elle rappelée à Dijon où, pendant les douze années qu'elle vécut encore, elle usa toutes ses forces pour faire régner et triompher le Cœur sacré de Jésus. — Cfr. de Curley. 1884.

La Mère Greyfié, élue à l'Ascension de 1678, pour gouverner le monastère de Paray, était née à Annecy, le 10 octobre 1638, d'une famille de magistrats distingués du présidial du Genevois. Bénie bien des fois par sainte Chantal dans son enfance et dans sa jeunesse, elle avait été admise à la Visitation par la Mère de Blonay. À trente-deux ans, en 1670, elle avait été choisie pour supérieure par les Sœurs du monastère de Thonon. Cette grande religieuse, disent ses historiens, avait de l'esprit jusqu'au bout des doigts, et un esprit très français, tout de mesure et de bon sens, et pour grandir toutes ses qualités, une générosité admirable et un cœur d'or. Elle avait été choisie de Dieu pour mettre encore une fois à l'épreuve Marguerite-Marie et porter sur elle un jugement définitif. Personne ne l'a connue comme elle, personne peut-être ne l'a mieux aimée, bien que personne encore ne l'ait traitée aussi rudement à certaines heures. D'épreuve en épreuve, de signe en signe, de miracle en miracle, cette supérieure douée d'un bon sens si parfait et qui a horreur de l'extraordinaire, cette religieuse d'une grande et austère vertu, que tous reconnaissent et louent, s'est vue conduite à une certitude absolue : elle croit aux révélations de la Sœur Marguerite-Marie ; elle croit aux manifestations du Cœur sacré de Jésus. Le juge est sage, il est bien informé. Par la vigueur, par l'élan, par l'universalité de son apostolat, elle se place au premier rang des apôtres du Sacré Cœur. — Cfr. Vie et Œuvres, t. I et III. — Hamon, Vie, 1909, passim.
si elle voulait servir de notaire en cet acte ; qu’il se chargeait de la payer solidement ; et que si elle refusait que je m’adressasse à son serviteur, le R. P. La Colombière. Mais ma supérieure le voulut faire.

(Elle écrivit) : « Vive Jésus ! dans le cœur de son épouse, ma Sœur Marguerite-Marie, pour laquelle et en vertu du pouvoir que Dieu me donne sur elle, j’offre, dédie et consacre purement et inviolablement au sacré Cœur de l’adorable Jésus tout le bien qu’elle pourra faire pendant sa vie et celui que l’on fera pour elle après sa mort, afin que la volonté de ce Cœur divin en dispose à son gré, selon son bon plaisir, et en faveur de quiconque il lui plaira, soit vivant ou trépassé, ma Sœur Marguerite-Marie protestant qu’elle se dépouille volontiers généralement de tout, excepté la volonté d’être à jamais unie au divin Cœur de son Jésus, et l’aimer purement pour l’amour de lui-même. En foi de quoi, elle et moi signons cet écrit. Fait le dernier jour de décembre 1678. Sœur Péronne-Rosalie Greyfié, à présent Supérieure et de laquelle ma Sœur Marguerite-Marie demandera tous les jours la conversion à ce Cœur divin et adorable, avec la grâce de la pénitence finale.

Après cette donation faite, je la signai sur mon cœur, comme mon divin Maître le voulait, et je la signe encore ici : Sœur Marguerite-Marie, disciple du divin Cœur de l’adorable Jésus, lequel s’étant donné à moi par la sainte Communion, il me fit lire dans ce Cœur adorable ce qui était écrit pour moi :

« Je te constitue héritière de mon Cœur et de tous ses trésors pour le temps et l’éternité, te permettant d’en user selon ton désir ; et te promets que tu ne manqueras de secours que lorsque mon Cœur manquera de puissance. Tu en seras pour toujours la disciple bien-aimée, le jouet de son bon plaisir et l’holocauste de ses désirs ; et lui seul sera le plaisir de tous tes désirs, qui réparera et suppléera à tes défauts et t’acquittera de tes obligations T. I, p. 173. . »

Ayant présenté cet écrit à cet unique amour de mon âme, il m’en témoigna un grand agrément et me dit que c’était qu’il en voulait disposer selon ses desseins en faveur de qui il lui plairait. Mais, que puisque son amour m’avait dépouillée de tout, qu’il ne voulait pas que j’eusse d’autre richesse que celle de son sacré Cœur, duquel il me fit une donation à l’heure même, me la faisant écrire de mon sang, selon qu’il me la dictait, puis je la signai sur mon cœur avec un canif, duquel j’écrivis son sacré nom de Jésus. Après quoi, il me dit qu’il prendrait soin de récompenser au centuple tous les biens que l’on me ferait, comme si c’était à lui-même, puisque je n’y avais rien à y prétendre ; et que pour récompense de celle qui avait dressé ce testament il lui voulait lui donner la même qu’à sainte Claire de Montefalco Sainte Claire de Montefalcone (1275-1308), de l'Ordre des Ermites de Saint-Augustin, eut une vie extrêmement mortifiée. Elle fut une admirable supérieure de religieuses et Notre-Seigneur la gratifia de nombreuses faveurs surnaturelles. Elle eut les instruments de la Passion gravés dans son cœur. Les Bollandistes visitèrent ses reliques en 1660 ; ils ont donné le dessin de son cœur. (Acta sanct. 18 août) Quelque temps avant sa mort Notre-Seigneur lui montra sa place au paradis. Il semble difficile de préciser la nature de la récompense donnée à la Mère Greyfié. Est-ce une faveur spéciale ? Est-ce le même mérite et la même gloire ? — Cfr. Vie et Œuvres, t. I, p. 174 ; t. II, p. 95. — Hamon, Vie, p. 250. , et que pour cela il ajouterait à ses actions les mérites infinis des siennes. Pour l’amour de son sacré Cœur, il lui ferait mériter la même couronne. Ce qui me donna une grande consolation, parce que je l’aimais beaucoup, à cause qu’elle nourrissait mon âme du pain délicieux de la mortification et humiliation, si agréable au goût de mon souverain Bien.

Souffrances continuelles et multiples. — Aussi mon Dieu me faisait-il cette grâce que jamais il ne manquait, ma vie s’étant toute passée parmi les souffrances du corps, tant par mes fréquentes maladies et continuelles infirmités qu’autrement. Mon esprit souffrait par des dérélictions, délaissements, et de voir offenser Dieu, lequel par sa bonté me soutenait toujours, soit parmi les persécutions, contradictions, et humiliations de la part des créatures, soit dans les tentations de la part du démon lequel m’a beaucoup tourmenté et persécuté ; et aussi de la part de moi-même qui ai été le plus cruel ennemi que j’aie eu à combattre, et le plus difficile à vaincre. Car parmi tout ce que je viens de dire, on ne laissait pas de me donner de l’occupation et du travail extérieur tout ce que j’en pouvais porter ; ce qui ne m’était pas une petite peine dans celle que je souffrais, de croire que j’étais en horreur à toutes les créatures, et qu’elles avaient grande peine à me supporter, en ayant beaucoup à me souffrir moi-même. Et tout cela me donnait une continuelle peine en conversant avec le prochain, et n’avais d’autre recours ni remède que l’amour à mon abjection, où je me tenais abîmée avec grand sujet, car tout me retournait en humiliation, même les moindres actions, et l’on ne me regardait que comme une visionnaire, entêtée de ses illusions et imaginations ; et, parmi tout cela, il ne m’était pas permis de chercher le moindre soulagement ni consolation dans mes peines ; car mon divin Maître me le défendait, car il voulait que je souffrisse tout en silence, m’ayant fait prendre cette devise :

Je veux tout souffrir sans me plaindre, Puisque mon pur amour m’empêche de rien craindre.

Il voulait que j’attendisse tout de lui ; et s’il arrivait que je me voulusse procurer quelque consolation, il ne me faisait rencontrer que de la désolation et de nouveaux tourments pour tout soulagement : ce que j’ai toujours regardé comme une des plus grandes grâces que mon Dieu m’ait faites, avec celle de ne me pas ôter ce précieux trésor de la croix, nonobstant le mauvais usage que j’en ai toujours fait, qui me rendait si indigne d’un si grand bien, pour lequel je me serais voulu fondre d’amour, de reconnaissance et d’action de grâce envers mon libérateur.

C’était dans ces sentiments et parmi les délices de la croix que je disais : « Que rendrai-je au Seigneur pour les grands biens qu’il me fait ? O mon Dieu ! que vos bontés sont grandes à mon égard de vouloir bien me faire manger à la table des saints, et des mêmes viandes dont vous les avez substantés : me nourrissant avec abondance des mets délicieux de vos favoris et plus fidèles amis, moi qui ne suis qu’une indigne et misérable pécheresse. »

Sans le Saint Sacrement et la Croix elle ne pourrait pas vivre. — Aussi savez-vous bien que sans le Saint Sacrement et la croix, je ne pourrais pas vivre ni supporter la longueur de mon exil, dans cette vallée de larmes, où je ne souhaitais jamais la diminution de mes souffrances. Car, plus mon corps en était accablé, plus mon esprit sentait de joie et avait de liberté pour s’occuper et s’unir avec mon Jésus souffrant, n’ayant de plus ardent désir que de me rendre une véritable et parfaite copie et représentation de mon Jésus crucifié. C’est ce qui me réjouissait, c’est quand sa souveraine bonté employait multitude d’ouvriers pour travailler selon son gré à l’accomplissement de cet ouvrage. Mais ce Souverain ne s’éloignait pas de son indigne victime, dont il savait bien la faiblesse et l’impuissance à tout bien ; et quelquefois il me disait : « Je te fais bien de l’honneur, ma chère fille, de me servir d’instruments si nobles pour te crucifier. Mon Père éternel m’a livré entre les mains cruelles des impitoyables bourreaux pour me crucifier : et moi, je me [sers] pour cet effet à ton égard des personnes qui me [sont] dévouées et consacrées, et au pouvoir desquelles je t’ai livrée, et pour le salut desquelles je veux que tu m’offres tout ce qu’elles te feront souffrir. » Ce que je faisais de tout mon cœur, en m’offrant toujours de porter la peine du châtiment de l’offense de Dieu que l’on pouvait faire à mon égard, quoiqu’en vérité il ne me semblait pas que l’on pût faire aucune injustice en me faisant souffrir, ne le pouvant autant faire que je le mérite. Mais j’avoue que je me délecte si fort en parlant du bonheur de souffrir, qu’il me semble que j’en écrirais des volumes entiers, sans pouvoir contenter mon désir, et mon amour-propre se satisfait beaucoup en ces sortes de discours T. II, p. 97. .