Retraite de 1678
Voici ce que mon Souverain me fit entendre dans ma retraite de l’année 1678. Comme je me plaignais de ce qu’il me donnait ses consolations avec trop d’abondance, ne me sentant capable de les soutenir, il me dit que c’était pour me fortifier dans ce que j’avais à souffrir.
« Bois et mange, me dit-il, à la table de mes délices pour te rafraîchir, afin que tu chemines courageusement à la force de ce pain ; car tu as encore un long, pénible et rigoureux chemin à faire, et dans lequel tu auras souvent besoin de prendre haleine et repos dans mon sacré Cœur, qui pour cela sera toujours ouvert tandis que tu marcheras dans ces voies. Je veux que ton cœur me soit un asile, où je me retirerai pour y prendre mon plaisir lorsque les pécheurs me persécuteront et rejetteront des leurs.
Lorsque je te ferai connaître que la divine justice est irritée contre eux, tu me viendras recevoir par la sainte communion ; et, m’ayant mis sur le trône de ton cœur, tu m’adoreras en te prosternant sous mes pieds. Tu m’offriras à mon Père éternel, comme je te l’enseignerai, pour apaiser sa juste colère et fléchir sa miséricorde à leur pardonner ; et tu ne feras point de résistance à ma volonté lorsque je te la ferai connaître, non plus qu’aux dispositions que je ferai de toi par l’obéissance, car je veux que tu me serves d’instrument pour attirer des cœurs à mon amour. »
« — Mais je ne peux comprendre, mon Dieu, comme cela se pourra faire ? »
« Par ma toute-puissance, qui a tout fait de rien, me fut-il répondu. Ne t’oublie
jamais de ton néant et que tu es la victime de mon Cœur, qui doit toujours être disposée d’être immolée pour la charité. C’est pour cela que mon amour ne sera point oisif en toi, te faisant toujours agir ou pâtir, sans que tu doives avoir aucune prétention qu’il t’en soit mis la moindre chose en ligne de compte pour ton intérêt, non plus que l’ouvrage n’appartient à l’outil dont le maître s’est servi pour le faire.
« Mais comme je te l’ai promis, tu posséderas les trésors de mon Cœur en échange, et je te permets d’en disposer à ton gré en faveur des sujets disposés. N’en sois pas chiche, car ils sont infinis. Tu ne me saurais plaire davantage que par une constante fidélité à marcher sans détour dans les voies de ta règle, dont les moindres défauts sont grands devant moi. Et le religieux se déçoit soi-même en s’éloignant de moi, qui pense me trouver par un autre chemin que celui d’une exacte observance de ses Règles. Conserve en pureté le temple du Seigneur, car partout où elle sera, il y habitera d’une spéciale présence de protection et d’amour. Je suis ton gouverneur, auquel tu dois être tout abandonnée, sans soin ni souci de toi-même, puisque tu ne manqueras de secours que lorsque mon Cœur manquera de puissance.
Et je prendrai soin de récompenser ou venger tout ce qui te sera fait. De même je penserai à ceux qui auront confiance à tes prières, afin que tu t’occupes et t’emploies toute à mon amour.
J’ai encore une rude et pesante croix à mettre sur tes faibles épaules, mais je suis assez puissant pour la soutenir. Ne crains rien et me laisses faire tout ce que je voudrai de toi, sans que tu fasses rien pour te cacher dans le mépris ou pour te produire dans l’estime. Je ne permettrai point à Satan de te tenter que par les trois sortes de tentations dont il a eu la hardiesse de m’attaquer. Mais, ne crains rien ; confie-toi en moi ; je suis ton protecteur et ta caution. J’ai établi mon règne de paix dans ton âme, et personne ne la pourra troubler ; et celui de mon amour dans ton cœur, qui te donnera une joie que personne ne pourra t’ôter T. II, p. 190. . »
Notre-Seigneur lui donne pour « Gardien fidèle » un esprit céleste qui l’assiste en tout et partout. — Ayant été quelque temps dans de grandes souffrances, Notre-Seigneur vint me consoler, me disant : « Ma fille, ne t’afflige pas, car je te veux donner un gardien fidèle qui t’accompagnera partout et t’assistera dans toutes tes nécessités intérieures et qui empêchera que ton ennemi ne se prévaudra point de toutes les fautes où il croira de te faire tomber par ses suggestions qui retourneront à sa confusion » : grâce qui me donne une telle force qu’il me semble n’avoir plus rien à craindre, car ce fidèle gardien de mon âme m’assiste avec tant d’amour, qu’il m’affranchit de toutes ces peines. Mais je ne le voyais que lorsque mon Seigneur me cachait sa présence sensible pour me plonger dans des douleurs très rigoureuses de sa sainteté de justice. C’était alors qu’il me consolait par ses familiers entretiens, me disant une fois : « Je vous veux dire qui je suis, ma chère Sœur, afin que vous connaissiez l’amour que votre époux vous porte. Je suis un des sept Esprits qui sont les plus proches du trône de Dieu et qui participent le plus aux ardeurs du sacré Cœur de Jésus-Christ, et c’est à dessein de vous les communiquer autant que vous en serez capable de les recevoir »…
Une autre fois, il me dit : « Prenez bien garde qu’aucune grâce et caresse familière que vous recevez de notre Dieu, ne vous fasse oublier de ce qu’il est et de ce que vous êtes ; car, autrement, je tâcherais moi-même de vous anéantir T. II, p. 157. »…
Et lorsque mon Seigneur m’honorait de sa divine présence, je n’apercevais plus celle de mon saint ange. Lui en ayant demandé la raison, il me dit que, pendant ce temps-là, il était prosterné dans un profond respect, par hommage à cette grandeur infinie, abaissée à ma petitesse ; et, en effet, je le voyais ainsi, lorsque j’étais favorisée des caresses amoureuses de mon céleste Époux. Je le trouve toujours prêt à m’assister en mes nécessités, ne m’ayant jamais rien refusé de ce que je lui ai demandé. Une fois que mon saint ange s’était retiré de moi, je commis une faute de fragilité et ces paroles me furent dites intérieurement : « C’est moi qui l’ai voulu ainsi, afin qu’en faisant pénitence tu me représentes Celui auquel je prends mon bon plaisir plongé dans la douleur mortelle de son agonie au jardin des Olives, et que, continuellement tu me l’offres, t’unissant à lui pour satisfaire à mon juste désir. »