L’épouse d’un Dieu crucifié

Et pour toutes ces peines dont j’ai parlé, je ne trouve rien de si profitable à une âme, assurant qu’elle avance plus en un mois ou même dans une semaine de peines et d’afflictions, si elle les prend comme Dieu veut, qu’elle ne ferait dans une année entière pendant les douceurs et consolations, même les plus sensibles, car les peines intérieures, reçues avec amour, ressemblent à un feu purifiant qui va consommant insensiblement en l’âme tout ce qui déplaît au divin Époux. Et ainsi, je suis assurée que ceux qui en font l’épreuve avoueront qu’il s’y fait beaucoup de chemin sans y prendre garde ; tellement, que, si nous en avions le choix, une âme fidèle ne réfléchirait pas, mais embrasserait bien vite cette bien-aimée Croix, quand même elle ne nous donnerait autre avantage que celui de nous rendre semblable à Notre-Seigneur crucifié, pouvant assurer que l’on souffre plus parmi les douceurs, — pour peu d’amour que l’on lui porte — se regardant proche de Celui qui, pour notre amour, ne s’est chargé que d’opprobres et de souffrances, que si l’on se voyait conforme à lui. Ou bien, si cela n’est pas, disons que nous ne l’aimons pas et que c’est plutôt nous-mêmes que nous aimons, car l’amour pur ne peut rien souffrir de dissemblable aux amants et ne donne point de repos qu’il n’ait rendu l’amante conforme à son Bien-Aimé. Autrement, jamais elle n’en viendrait à l’union qui ne se fait que par la conformité.

Mon Dieu m’ayant donc fait connaître que je me devais étudier à devenir une vivante image de son amour crucifié et que, pour cela, il fallait travailler à la destruction de tout mon être et effacer en moi la figure du vieil Adam, afin qu’il pût imprimer la sienne en moi, qui me ferait vivre d’une vie toute crucifiée, ennemie de toute satisfaction terrestre et humaine et que, lorsque cette image serait conforme à la sienne, il l’attacherait à la Croix. Ce fut là toute mon occupation ; car, dès que mon divin Maître m’avait donné une leçon, j’y demeurais jusqu’à ce qu’il m’en donnait une autre, n’étant pas à mon pouvoir de faire autre chose pour aucun de mes exercices, soit de la sainte communion, de la messe et autres, me présentant à Notre-Seigneur en qualité de son image souffrante, afin qu’il lui plût achever ce qu’il avait commencé, lui faisant un continuel sacrifice de tout mon être pour être détruite et anéantie et mise en tel état qu’il lui plairait, sans exception que celle de son bon plaisir. Depuis le jour que j’ai eu le bonheur d’être l’épouse d’un Dieu crucifié, je ne me souviens pas d’avoir été sans cette aimable livrée de la Croix T. II, p. 138. Aimer la Croix. — Je ne sais comme une épouse de Jésus crucifié ne peut pas aimer la Croix, la fuir et la mépriser, puisqu’en même temps elle fuit Celui qui l’a portée pour notre amour, en faisant l’objet de ses délices. Nous ne pouvons l’aimer qu’autant que nous aimons sa Croix. Il me fit connaître qu’autant de fois que je ferais rencontre de la Croix et la mettrais par amour dans mon cœur, autant de fois je le recevrais et ressentirais sa présence dans mon cœur, qu’il accompagne partout, comme étant le vrai caractère de son amour. J’ai eu cette vue après la sainte communion T. II, p. 151. .

Satan a obtenu la permission de la tenter. — Et comme les plus grandes grâces que [je] recevais de sa bonté, étaient dans la sainte communion et la nuit et surtout celle du jeudi au vendredi que je recevais des faveurs inexplicables, il m’avertit donc une fois que Satan avait demandé de m’éprouver dans le creuset des contradictions et humiliations, tentations et dérélictions, comme l’or dans la fournaise, et qu’il lui avait tout permis à la réserve de l’impureté ; mais qu’il ne voulait pas qu’il me donnât jamais aucune peine là-dessus, parce qu’il la haïssait si fort, qu’il ne lui avait jamais voulu permettre de l’en attaquer dans la moindre chose ; mais que pour toutes les autres tentations il me fallait être sur mes gardes, surtout celles d’orgueil, de désespoir et de gourmandise, de laquelle j’avais plus d’horreur que de la mort. Mais il m’assura que je ne devais rien craindre, puisqu’i[l] serait comme un fort imprenable au dedans de moi-même, qu’il combattrait pour moi et se rendrait le prix de mes victoires, et qu’il m’environnerait de sa puissance afin que je ne succombasse ; mais qu’il me fallait veiller continuellement sur tout l’extérieur, et qu’il se réservait le soin de l’intérieur.

Je ne tardai guère ensuite d’entendre les menaces de mon persécuteur. Car s’étant présenté à moi en forme d’un More épouvantable, les yeux étincelants comme deux charbons et me grinçant les dents, il me dit : « Maudite que tu es, je t’attraperai, et si je te peux une fois tenir en ma puissance, je te ferai bien sentir ce que je sais faire, je te nuirai partout. » Et quoiqu’il me fît plusieurs autres menaces, je n’appréhendais pourtant rien, tant je me sentais fortifiée au dedans de moi-même, et me semblait même que je n’aurais pas craint toutes les fureurs de l’enfer, pour la grande force que je sentais au dedans de moi-même, qui avec la vertu d’un petit crucifix auquel mon souverain Libérateur avait donné la force d’éloigner toutes ces fureurs infernales de moi, je le portais toujours sur mon cœur, la nuit et le jour, et j’en recevais beaucoup de secours T. II, 79. .

Attaques du démon ; protection de son Ange gardien. — L’on me mit à l’infirmerie La Sœur infirmière était alors Sœur Catherine-Augustine Marest. La Providence ne pouvait rapprocher deux personnes plus dissemblables, plus opposées de caractère et de tempérament. Autant l'une était calme, posée, un peu lente même et presque flegmatique dans sa manière d'agir, où se reflétait son âme humble, timide, et toute recueillie et comme retirée en Dieu, autant l'autre était vive, empressée, bouillante, montrant une âme ardente et toute de feu dans un corps plein de vigueur, et, quoique très appliquée et très unie à Dieu, semblant se complaire dans une activité extérieure, où elle portait autant d'adresse que d'endurance, et qui ne pouvait lasser l'infatigable énergie de sa robuste complexion. Formant entre elles un si parfait contraste, ces deux natures ne pouvaient se trouver rapprochées, dans un contact presque perpétuel, par l'exercice de leur charge commune, sans qu'il se produisît fatalement des heurts et des chocs. Entre elles se renouvelait l'antique conflit de Marthe avec Marie.

Il est bon de nous rappeler ici le témoignage que rendra dans la suite la Mère Greyfié, plus à même que tout autre, peut-être, de se prononcer en cette matière. « Elle était naturellement judicieuse et sage et avait l'esprit bon, l'humeur agréable, le cœur charitable au possible ; en un mot, l'on peut dire que c'était un sujet des mieux conditionnés pour réussir à tout, si le Seigneur ne l'eût exaucée en sa demande d'être inconnue et cachée dans l'abjection et la souffrance. » De son côté, le P. Croiset écrira un jour : « Dieu lui avait donné beaucoup d'esprit, un jugement solide, fin et pénétrant, une âme noble, un grand cœur. »

Ainsi, c'est un fait bien constaté : la Sœur Alacoque n'était pas une personne à l'esprit étroit et borné, d'une humeur chagrine et mélancolique, — comme quelques-uns se la représentent. C'était une fille de jugement, une religieuse aimable ; mais une permission spéciale de Dieu sur elle voulait que toutes ces heureuses qualités disparussent ordinairement sous le voile de l'humiliation. — Cfr. Deminuid, La Bienheureuse, p. 109. — Vie, Paray, 1914, p. 53-55.
, où Dieu seul peut connaître ce que j’y ai eu [à] souffrir, tant de la part de mon naturel prompt et sensible, que de celle des créatures et du démon, lequel me faisait souvent tomber et rompre tout ce que je tenais entre les mains, et puis se moquait de moi, en me riant quelquefois au nez : « Oh ! la lourde ! tu ne feras jamais rien qui vaille ! » qui jetait mon esprit dans une tristesse et abattement si grand, que je ne savais que faire, car souvent il m’ôtait le pouvoir de le dire à notre Mère, parce que l’obéissance abattait toutes [ses] forces. Une fois il me poussa du haut d’un escalier, tenant une pleine terrasse de feu, sans qu’il s’en répandît, et me trouvai au bas, sans m’être fait aucun mal, bien que ceux qui me virent tomber crurent que je m’étais cassé les jambes ; mais je sentis mon fidèle gardien qui me soutint ; car

j’avais le bonheur de jouir souvent de sa présence, et d’être souvent reprise et corrigée de lui.

Et une fois, m’étant voulu mêler de parler d’un mariage d’une parente, il me fit voir cela si indigne d’une âme religieuse et m’en reprit si sévèrement, qu’il dit que si je retournais à me mêler de ces sortes d’intrigues, qu’il me cacherait sa face. Il ne pouvait souffrir la moindre immodestie ou manquement de respect à la présence de mon souverain Maître, devant lequel je le voyais prosterné contre terre, et voulait que j’en fisse de même ; ce que je faisais le plus souvent que je pouvais, et je ne trouvais point de posture plus douce à mes continuelles souffrances et de corps et d’esprit, parce qu’elle était la plus conforme à mon néant, lequel je ne perdais point de vue, m’y sentant toujours abîmée, soit que je fusse dans la souffrance ou dans la jouissance, dans laquelle je ne pouvais goûter aucun plaisir T. II, p. 80, 81. .

Le pain salutaire des souffrances. — Car cette sainteté d’amour me pressait si fort de souffrir pour lui rendre du retour, que je ne pouvais trouver de plus doux repos que sentir mon corps accablé de souffrances, mon esprit dans toute sorte de dérélictions, et tout mon être dans les humiliations, mépris et contradictions, qui ne me manquaient pas, par la grâce de mon Dieu, qui ne pouvait me laisser un moment sans cela, ou au dedans de moi-même, ou au dehors. Et lorsque ce pain salutaire diminuait, il m’en fallait chercher d’autre par la mortification ; et mon naturel sensible et orgueilleux m’en fournissait beaucoup de matière. Il ne voulait pas que j’en laissasse perdre une occasion ; et, lorsqu’il m’était arrivé de le faire, pour la grande violence qu’il me fallait faire pour surmonter mes répugnances, il me le faisait bien payer au double. Et lorsqu’il voulait quelque chose de moi, il me pressait si vivement qu’il m’était impossible d’y résister ; ce qui m’a fait beaucoup souffrir pour l’avoir souvent voulu faire. Et comme il me prenait par tout ce qui était le plus opposé à mon naturel et contraire à mes inclinations, à rebours desquelles il voulait que [je] marchasse sans cesse.

Violence héroïque qu’elle se fait. — J’étais si fort douillette que la moindre saleté me faisait bondir le cœur. Il me reprit si fortement là-dessus qu’une fois, voulant nettoyer le vomissement d’une malade, je ne pus me défendre de le faire avec ma langue et le manger, en lui disant : « Si j’avais mille corps, mille amours, mille vies, je les immolerais pour vous être asservie. » Et lors, je trouvai tant de délices dans cette action, que j’aurais voulu en rencontrer tous les jours de pareilles, pour apprendre à me vaincre et n’avoir que Dieu pour témoin. Mais sa bonté, à qui seule j’étais redevable de m’avoir donné la force de me surmonter, ne laissa pas de me témoigner le plaisir qu’i[l] y avait pris. Car la nuit ensuite, si je ne me trompe, il me tint bien environ deux ou trois heures la bouche collée sur la plaie de son sacré Cœur, et il me serait bien difficile de pouvoir exprimer ce que je sentis alors, ni les effets que cette grâce produis[it] dans mon âme et dans mon cœur. Mais cela suffit pour faire connaître les grandes bontés et miséricordes de mon Dieu sur un sujet si misérable.

Mais il ne voulait point diminuer ma sensibilité, ni mes grandes répugnances, tant pour honorer celles qu’il avait bien voulu ressentir au jardin des Olives, que pour me fournir des matières de victoires et d’humiliation. Mais, hélas ! je ne suis pas fidèle et je tombe souvent : à quoi quelquefois il semblait prendre plaisir, tant pour confondre mon orgueil, que pour m’établir dans la défiance de moi-même ; voyant que sans lui je ne pouvais que le mal et faire de continuelles chutes sans m’en pouvoir relever. Et alors ce souverain Bien de mon âme venait à mon secours, et comme un bon Père me tendait les bras de son amour, en me disant :

« Tu connais donc bien que [tu ne peux rien] sans moi. »

Ce qui me faisait fondre de reconnaissance envers son amoureuse bonté, laquelle me faisait fondre en larmes de voir qu’il ne se vengeait de mes péchés et continuelles infidélités que par des excès d’amour, par lesquels il semblait combattre mes ingratitudes, lesquelles il exposait quelquefois devant mes yeux, avec la multitude de ses grâces, en [me] mettant dans l’impuissance de lui parler que par mes larmes, souffrant alors plus que je ne peux dire. C’est ainsi que ce divin Amour se jouait de son indigne esclave T. II, p. 82. .

Et une fois que j’avais fait quelque soulèvement de cœur en servant une malade qui avait la dysenterie, il m’en reprit si fortement, que je [me] vis contrainte, pour réparer cette faute… d’y tremper ma langue… Après cela, il me dit :

« Tu es bien bonne de faire cela ! »

« — O mon Seigneur ! » lui dis-je, « je le fais pour vous plaire, et pour gagner votre divin Cœur, et j’espère que vous ne me le refuserez pas. Mais vous, mon Seigneur, que n’avez-vous pas fait pour vous gagner celui des hommes, et cependant ils vous le refusent et vous en chassent bien souvent. »

« Il est vrai, ma fille, que mon amour m’a fait tout sacrifier pour eux, sans qu’ils me rendent du retour ; mais je veux que [tu] supplées, par les mérites de mon sacré Cœur, à leur ingratitude. Je te le veux donner, mon Cœur. »